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ARTE Journal - 24/12/12

Quelle place pour les chrétiens de Syrie ?

Début août, les combats se sont rapprochés des quartiers chrétiens, notamment à Damas et Alep. Certains chrétiens qui étaient traditionnellement proches du régime de Bachar al-Assad commencent à rallier l'opposition. Beaucoup réalisent que le président avait cherché à instrumentaliser leurs peurs pour obtenir leur appui et faire front face à l'écrasante majorité sunnite. Ce discours ne fait plus recette et selon le politologue libanais, Ziad Majed, le conflit n'est pas encore entré dans une phase d'affrontements religieux, et ce malgré l'objectif affiché de Bachar al-Assad de monter les communautés les unes contre les autres.

A Damas, chrétiens et musulmans manifestent ensemble pour dénoncer le massacre perpétré à Homs. ( Vidéo publiée le 26/02/2012)



Ziad Majed est un politologue libanais. Il est également enseignant à l'Université américaine de Paris. Il estime que seul Bachar al-Assad cherche à confessionaliser le conflit. Pour le moment, une grande partie de la population a conscience que c'est le président Assad qui met de l'huile sur le feu pour attiser les tensions. Mais le risque de voir le conflit s'embraser n'est pas loin.


Fanny Lépine-ARTE Journal : Quelle est la position de l'Eglise chrétienne de Syrie dans ce conflit ?

Transcription

Ziad Majed : Au niveau de la hiérarchie de l'Eglise, certains sont proches du régime syrien mais ce n'est pas une question seulement reliée aux chrétiens. Même au niveau de la hiérarchie religieuse musulmane, le muftis et plusieurs des oulémas sont également proches du régime parce que tous les religieux en général sont cadrés par le régime ou sous son influence. Par contre, les fidèles de l'Eglise comme leurs compatriotes sont divisés politiquement, culturellement, socialement, économiquement... Certains soutiennent le régime, d'autres sont hésitants, et une partie est dans l'opposition et contribue à tous les efforts pour renverser ce régime. (...) Le régime a pendant très longtemps essayé de montrer qu'il était le garant des minorités en Syrie, qu'il protège les chrétiens et les autres minorités face à la majorité musulmane sunnite, en essayant aussi de dire et de prétendre que cette majorité sunnite est extrémiste dans son interprétation de la religion et dans son rapport aux autres Syriens. Or avec le temps, on se rend compte que c'est une manipulation, même si elle a créé des peurs et même s'il y a des scenarii comme le scenario irakien, qui font peur aux chrétiens de la région, devenus une petite minorité suite à l'émigration qui s'est accelérée ces dernières années. C'est une manipulation et en même temps un message qu'il envoie à l'Occident pour faire un chantage, pour se montrer garant d'une laïcité qu'il prétend pratiquer et respecter en Syrie. Il accentue dans ce genre de discours et de prétentions, les divisions verticales dans la société. Mais de plus en plus, on sent, on peut avoir même des témoignages, que des citoyens qui sont chrétiens, ne veulent plus de cette situation-là, ne veulent plus être les otages de ce régime et de sa propagande.

C'est ceux qui ont conscience de cette instrumentalisation qui se sont finalement positionnés contre Bachar al-Assad ?

Transcription

Tout à fait, surtout que dans l'histoire de la Syrie, avant que la famille Assad ne prenne le pouvoir suite à un coup d'Etat en 1970, les chrétiens n'ont jamais été la cible de discriminations ou n'ont été menacés dans leur existence en Syrie. Ils ont été comme leur concitoyens syriens, surtout ceux qui vivent dans les villes parce que la majorité des chrétiens syriens vivent dans les villes. Ils font partie dans leur majorité aussi d'une classe moyenne, avec un certain niveau d'éducation. Avec le temps, il n'y a jamais eu de véritable problème. Donc les menacer maintenant qu'avec la fin de la dictature, ils seront eux-même marginalisés ou attaqués par la majorité des Syriens est une instrumentalisation assez dangereuse parce qu'elle créé des haines et des peurs au sein de la société. En général, les dictatures, que ce soit en Syrie ou ailleurs, imposent toujours la peur et essayent de fragmenter la société pour pouvoir régner et c'est ce qu'il s'est passé en Syrie pendant 42 ans.

Et de l'autre côté, comment la communauté chrétienne est-elle percue par les opposants ?

Donc d'après vous, malgré les tentatives de Bachar al-Assad, on n'est pas encore dans un affrontement confessionnel ?

Transcription

On n'est pas encore dans un affrontement confessionnel mais si la violence dure encore plus longtemps, s'il y a de plus en plus de combats, si le régime décide de se replier vers la région à majorité alaouite sur la côte méditerranéenne, dans les montagnes alaouites, il pourrait y avoir de plus en plus un clivage sunnite/alaouite. Cela n'est pas encore arrivé. Il est vrai que le régime a réussi pendant 42 ans à souder la communauté alaouite en recrutant dans les forces armées, dans les services de renseignement des jeunes alaouites, en essayant de distribuer à travers ces réseaux de clientélisme des profits à certains notables alaouites. Mais il n'est pas un pouvoir alaouite à proprement parlé. Il se compose d'alliances qui ont traversé les communautés, les classes sociales et les régions. Et il y a une élite du parti Baas qui a profité énormément pendant 42 ans – le Baas étant selon la Constitution, le leader de l'Etat et de la société. Donc la question n'est pas communautaire même s'il y a des aspects communautaires et une montée du sentiment et de l'identité religieuse en Syrie aujourd'hui.

Qu'est ce que cela représente que les combats se soient rapprochés des quartiers chrétiens de Damas ?

Transcription

Les chrétiens sont surtout à Damas, Alep, Homs, Hama, Lattaquié. Ils sont installés dans les grandes et moyennes villes du pays. Jusqu'à maintenant, certains de leurs quartiers ont été épargnés, mais là il y a de plus en plus de combats à l'intérieur des villes. Alep et Damas sont en pleine guerre avec le régime. Donc les combattants peuvent circuler dans tous les quartiers, le régime essaye de reprendre le contrôle, ce qui fait que les quartiers chrétiens ne sont pas épargnés et ils ne l'ont pas été à Homs, par exemple où plusieurs églises, y compris des églises historiques ont été bombardées par l'armée du régime, sous prétexte que des combattants de la révolution ou de l'opposition étaient positionnés à côté ou dans les environs. Donc, ce n'est pas vraiment une nouveauté. Avec la grande bataille qui s'annonce à Alep, je ne pense pas que les quartiers arméniens de la ville seront épargnés.


Interview Fanny Lépine / ARTE Journal


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Edité le : Thu Aug 02 12:00:00 CEST 2012
Dernière mise à jour le : Mon Dec 24 18:20:41 CET 2012