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ARTE Journal - 25/06/12

Qatar : offensive économique et religieuse

Dès le début du printemps arabe, le Qatar a soutenu les mouvements contestataires en Afrique du Nord et au Proche-Orient. Rendu fabuleusement riche par son pétrole et son gaz, le petit émirat niché sur une presqu'île du golfe persique est désormais un partenaire de premier ordre sur le plan militaire et économique. La France et l'Allemagne comptent bien négocier de nouveaux contrats avec l'émir Hamad Ben Khalifa. Mais les objectifs politiques et économiques du riche émirat sont aussi doublés d'enjeux religieux beaucoup plus dangereux pour la stabilité de la région. Analyse et entretien avec Guido Steinberg, expert du Proche-Orient auprès de la Fondation Wissenschaft und Politik (SWP) à Berlin.

Le Qatar est désormais incontournable pour qui veut jouer un rôle politique au Proche-Orient. Car ce régime sunnite du Golfe a une influence considérable dans le Maghreb comme dans l'ensemble des pays arabes balayés par un vent de révolte. Guido Steinberg, expert du Proche-Orient précise : "Le Qatar s'est beaucoup enrichi ces 10 dernières années grâce à ses exportations de gaz et il redistribue une partie de cet argent aux forces qu'il considère comme les véritables vainqueurs du "printemps" ou des "soulèvements" arabes, à savoir les Frères Musulmans en Égypte, en Libye, en Tunisie, et probablement déjà aussi en Syrie."


Al-Jazeera, arme majeure de la politique étrangère du Qatar
La puissante télévision d'Etat Al Jazeera,où de nombreux postes importants sont occupés par des Frères Musulmans, passe pour l'arme majeure de la politique étrangère qatarie. L'expérience l'a montré en Libye : la chaîne appelait inlassablement au combat contre le colonel Khadafi tandis que le Qatar fournissait les rebelles islamistes en armes. Des armes qui reprennent du service aujourd'hui, comme le précise Guido Steinberg : "„Selon un grand nombre de témoignages, le Qatar a fait déplacer des combattants libyens jusqu'en Syrie, par exemple, pour qu'ils puissent participer à l'insurrection."


Le Qatar impliqué dans le conflit syrien.
Le Qatar ne se contente pas d'armer les rebelles syriens, il pousse également la Ligue arabe et les Occidentaux à une intervention militaire en Syrie. Un calcul politique qui masque aussi un enjeu religieux : le Qatar rêve de renverser le régime chiite-alaouite de Bacharal-Assad pour lui substituer des forces sunnites. Selon Guido Steinberg, "c'est ce qui rend la politique qatarie si dangereuse. Si l'on ne stoppe pas cette évolution des choses en Syrie, cela va provoquer une guerre civile confessionnelle dont les alaouites, les chrétiens, et peut-être aussi les kurdes seront les premières victimes. Le bien et le mal n'existent pas dans ce pays : il n'y a que le mal !

Le double-jeu du Qatar
La politique extérieure du Qatar constitue aussi un risque pour la France. Comme son prédécesseur Nicolas Sarkozy, François Hollande mise sur une poursuite voire un renforcement de la coopération de la France avec l'émirat acquis aux islamistes. Mais selon Guido Steinberg, la politique européenne ne pourra rien changer à la montée des islamistes : "tout ce que nous pouvons faire, c'est de tenter d'agir pour qu'ils évoluent dans un certain sens, comme cela a été le cas en Turquie." Le Qatar devrait donc continuer à chercher à consolider l'influence des groupes religieux conservateurs. Et les images de propagande d'un pays ouvert et accueillant qui organise la Coupe du monde de 2022 ne devraient tromper personne.


Patrick Schulze-Heil pour ARTE Journal



"Le Qatar a tenté de damer le pion aux Saoudiens ", entretien avec Guido Steinberg






Quel rôle le Qatar veut-il actuellement jouer dans le monde arabe ? Dans quel mesure l'Emirat a-t-il contribué au succès du parti islamiste Ennahda en Tunisie ? Est-on à l'aube d'une révolution islamique sunnite ? Guido Steinberg, spécialiste du Proche-Orient auprès de la Fondation Wissenschaft und Politik (SWP) à Berlin répond aux questions d'ARTE Journal. Une interview réalisée par Patrick Schulze-Heil.

Patrick Schulze-Heil pour ARTE Journal : Quel rôle le Qatar veut-il actuellement jouer dans le monde arabe ?



transcription
Dr. Guido Steinberg : "Le Qatar veut de toute évidence jouer un rôle de leader. Cela ne vaut peut-être pas pour le pays dans son ensemble, mais du moins pour l’actuel émir Hamad bin Khalifa et son Premier ministre. Cette volonté divise par ailleurs l’élite politique du pays, dans la mesure où il existe toujours une tendance forte, au sein de la dynastie, qui mise d’abord sur une alliance solide avec l’Arabie Saoudite et, de fait, sur une subordination. Mais cette tendance est actuellement moins significative que l’autre. En conséquence, le Qatar a, d’une certaine manière, tenté de damer le pion aux Saoudiens. Et en faisant cela, le pays profite des faiblesses des autres puissances dirigeantes. L’Egypte est complètement hors jeu, et on ignore quand elle sera de nouveau en mesure de jouer un rôle dans la politique régionale. L’Arabie Saoudite est présente, mais elle est globalement très affaiblie en raison d’une élite politique très attachée au consensus, trop vieillissante et tout simplement inapte à agir une bonne partie de la semaine. Et dans ce contexte, le Qatar a effectivement fait preuve d’une hégémonie très dynamique : avec énormément d’argent et avec le soutien résolu donné aux Islamistes, il a effectivement conquis une sorte de rôle de leadership. Mais il n’est pas sûr que le pays continue à jouer ce rôle à long terme. Parce qu’il est tout simplement très petit. Et cela limite ses possibilités. Dès que l’un de ces grands Etats se réaffirmera en menant une politique étrangère ciblée un peu plus dynamique, le Qatar va probablement redisparaître du paysage".

Le Qatar a également soutenu très tôt les Frères musulmans en Tunisie. Le succès massif remporté par le parti islamiste Ennahda montre qu'il bénéficiat déjà de larges soutiens extérieurs sous Ben Ali, quel est votre commentaire ?



transcription
Dr. Guido Steinberg : "Pour beaucoup d’observateurs, le succès du parti Ennahda, c’est-à-dire des Frères musulmans tunisiens, a été une grande surprise, parce qu’on pensait que cette organisation était pratiquement inexistante dans le pays. A posteriori, il s’avère qu’il n’en était rien. Ce grand succès électoral, totalisant plus de 40% des suffrages, n’aurait sans doute pas été possible si des structures n’y avaient pas subsisté. Mais les islamistes exploitent évidemment aussi le profond sentiment religieux de la population, et c’est bien là une réalité que la politique occidentale n’a pas su discerner en Tunisie. Tout compte fait, 80 % de la population parle l’arabe, sa langue maternelle, et non le français comme le fait l’élite. Ces gens-là sont pratiquants, ils vont à la mosquée, et le parti Ennahda a très rapidement réussi à gagner le contrôle sur le discours prôné dans les mosquées. Voilà l’explication de son grand succès. Et il faut sans doute partir du principe que la Tunisie n’est qu’un pays parmi tant d’autres. Et comme la Tunisie passait pour un Etat fortement sécularisé, cela indique également à quel point les Frères musulmans pourraient devenir puissants dans des pays où la sécularisation est moins ancrée".

Aujourd’hui, on constate un affermissement des forces islamistes en Afrique du Nord et au Proche Orient. S’agit-il, 33 ans après la révolution islamique en Iran, des prémices d’une nouvelle révolution islamique sunnite? En clair, peut-on comparer ces deux phénomènes ?



transcription
Dr. Guido Steinberg : "La comparaison avec la révolution islamique n’est absolument pas tirée par les cheveux. Quand on n’a pas les moyens d’agir, il faut effectivement attendre et voir comment la situation évolue. Que les islamistes deviennent aussi puissants qu’après la révolution islamique en Iran n’est pas à craindre; du moins pas dans les pays les plus importants de la région. En revanche, nous devons nous attendre à ce que la vie sociale change dans son ensemble. Elle sera plus religieuse. Globalement, les valeurs des Frères musulmans joueront un rôle plus important qu’auparavant, tout autant d’ailleurs que les valeurs de ces pans plus larges de la population, qui défendent un islamisme conservateur. Et dans certains Etats, cette influence prendra une telle ampleur qu’elle nous semblera préoccupante".

En soutenant les forces sunnites en Libye, en Tunisie, en Egypte et en Syrie, le Qatar entend sciemment faire contrepoids à l’Iran et à l’Irak dominés par les Chiites. Le durcissement du conflit religieux entre sunnites et chiites est-il lui aussi un résultat du printemps arabe ?



transcription
Dr. Guido Steinberg : "Le durcissement du conflit sunnites-chiites est un résultat collatéral des événements de l’an passé. En réalité, ce conflit religieux s’envenime depuis l’invasion américaine en Irak, c’est-à-dire depuis 2003. Comme il se confond avec des conflits de pouvoir opposant principalement l’Arabie Saoudite et l’Iran, il est devenu un aspect déterminant de la politique régionale. Et quand on observe les lignes de fracture, c’est-à-dire les endroits où Chiites et Sunnites vivent ensemble, on constate justement que tous les événements du printemps arabe sont également perçus sur fond de conflit religieux".



Edité le : 25-06-12
Dernière mise à jour le : 25-06-12