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Février 08 - 28/02/08

Oh Sé-young

Propos recueillis par Nicolas Trespallé


Oh Sé-young
A l’instar de Taniguchi pour le manga, Oh Sé-young pourrait bien servir de porte d’entrée idéale à la BD coréenne pour un public peu familier ou encore réticent à découvrir la richesse de la production asiatique.
Dans Feux, son premier recueil de nouvelles traduites en français (Hanguk), l’auteur nous brosse des petites comédies humaines bouleversantes où transparaît cette Corée du sud miséreuse des années 60/80 qui voit de loin la modernisation s’opérer.
Par son dessin au réalisme minutieux mais qui se fait parfois aussi étonnamment allusif, il nous emmène dans le quotidien de paysans et du lumpenprolétariat urbain composant un vibrant hommage à ces inconnus magnifiques dont il fait le temps d’une histoire des héros. Rencontre avec un artisan du manhwa dont l’art narratif n’est pas sans rappeler le grand Will Eisner.

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Mang'Arte : Vous êtes une grande figure de la BD en Corée mais on vous connaît encore mal en France. Quel a été votre parcours avant de débuter dans la bande dessinée ?En Corée à mon époque, il n’y avait pas d’éducation de la bande dessinée. J’ai donc appris à dessiner en autodidacte mais il faut savoir qu’on ne devient pas un auteur de BD comme ça. En 1974, j’ai eu la chance de rencontrer un auteur connu en Corée et de devenir durant six mois son disciple. À ses côtés, j’ai appris à raconter une histoire. Puis je me suis lancé dans le métier.

Mang'Arte : Quel était alors le contexte éditorial ? Faire de la BD était-il compliqué ?
À ce moment-là, il y avait à peine quelques grosses maisons d’édition qui se partageaient le marché. Ce n’est pas comme aujourd’hui où les possibilités d’être publié sont nombreuses.  Beaucoup d’auteurs ne pouvaient pas faire ce qu’ils avaient envie, c’était difficile, et c’était le cas pour moi, surtout en tant que jeune dessinateur. Petit à petit, j’ai eu l’opportunité d’être édité car d’autres maisons se sont créées et ont permis d’ouvrir des portes.

Mang'Arte : Songiez-vous déjà à raconter des histoires réalistes pour un public plutôt adulte ?
C’est vrai qu’on peut aussi distinguer en Corée du Sud, une BD pour les jeunes et une BD pour les adultes. On imagine que la BD pour adulte, c’est une BD plus érotique, mais ce n’est pas que ça. C’est juste qu’il y a eu de nouveaux sujets qui ont pu être abordés et qui se distinguaient nettement des thèmes de la BD pour enfant. Dans les journaux, il y avait aussi déjà des strips et, d’une certaine façon, l’on pouvait considérer que c’était pour un lectorat adulte. Mais le tournant s’est véritablement opéré quand les éditeurs nous ont laissés raconter d’autres histoires. J’ai voulu travailler plus activement dans ce sens.

Mang'Arte : C’était donc une demande des éditeurs au départ ?
Non, le déclic est venu d’abord des auteurs. Dans les années 86-87, les éditeurs hésitaient à produire des BD pour les adultes sachant qu’il n’existait pas forcément de marché. Mais deux trois auteurs coréens se sont fortement impliqués mus par cette envie de raconter autres choses. Ce mouvement a fait changé les idées et les maisons d’édition se sont risquées à publier ces œuvres dont les thèmes étaient proches des miens.

Mang'Arte : Parlons justement de ces thèmes, vos héros sont souvent des « petites gens » qui survivent plus qu’ils ne vivent et font face autant qu’ils le peuvent à l’inégalité et à l’injustice sociale. Etait-ce une façon pour vous de rendre hommage à ces anonymes qui ont participé à la construction de la Corée moderne ?
Mes personnages ont une force en eux car leur souffrance représente quelque part celle du peuple tout entier. Cette abnégation est représentative de l’époque car au début de la décennie 80 en Corée du Sud moi comme bien d’autres artistes, que ce soit des musiciens, des peintres et des auteurs de BD bien sûr, nous avions le besoin de revendiquer notre art et de nous exprimer. Dans mes histoires je parle de gens du peuple car c’est lui qui souffrait le plus dans cette période-là. J’avais envie de faire ressortir ça, ce sentiment qui traversait alors toute la société coréenne.

Mang'Arte : Vous vous gardez de toute morale dans vos histoires, est-ce important pour vous de laisser le lecteur seul juge ?
Oui, le rôle du dessinateur n’est pas de guider, de dire, il est là pour servir, pour présenter. Libre au lecteur ensuite de tirer telle ou telle conclusion, de voir et de découvrir certaines choses. Je suis ne suis qu’un passeur, je ne fais que montrer.

Mang'Arte : Votre graphisme est très travaillé et réaliste, vous accordez une grande rigueur à la physionomie des personnages, aux décors, au contraire de la tradition du manga qui tend à la stylisation…
Je n’ai pas de personnages récurrents que l’on retrouve dans 15 ou 20 manhwas. Je ne fonctionne pas comme cela. Je recherche à chaque fois le personnage qui correspond le mieux à une histoire particulière, à une situation donnée. Aucun de mes personnages ne ressemble à un autre, c’est pour cette raison que je dessine de manière très précise. On est tous différents, c’est comme les empreintes. Il n’y en a pas deux similaires. Je cherche donc à retranscrire cette diversité en démarquant mes personnages les uns des autres, en évitant les figures plus policées, plus stéréotypées. Pour moi, il n’y a pas de personnages principaux dans mes récits, chacun a sa personnalité, son histoire et ils sont tous incontournables quelque part.

Mang'Arte : A l’image du manga, la BD coréenne semble en pleine expansion, comment jugez-vous la jeune génération, y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?
Maintenant, je fais partie de la vieille génération de dessinateurs. Dans ma jeunesse, dans les années 60, j’ai grandi à la campagne et il y a des choses que je raconte dont les jeunes auteurs seraient incapables de parler. Mais c’est normal, ils ont un autre vécu, beaucoup vivent dans des cités urbaines énormes. Leur quotidien n’est pas le même, leur regard non plus. Mais quelque soit les dessinateurs et leur passé, ils sont capables de raconter avec talent la vie comme je l’ai fait. En s’inspirant de leur environnement, de leur histoire, il dessine le portrait de la Corée d’aujourd’hui.

Propos recueillis par Nicolas Trespallé à Angoulême, janvier 08.

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Février 08
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Edité le : 28-02-08
Dernière mise à jour le : 28-02-08