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Mang'Actu - 20/10/05

Octobre 05

Un titre expérimental, un classique, de l’aventure historique, du fantastique, du quotidien, voilà le programme de ce Mang’Actu qui ouvre sa sélection mensuelle sur l’ouvrage de Paul Gravett, Manga. Soixante ans de bande dessinée japonaise. Un essai passionnant que nous vous proposons de gagner, histoire de fêter ensemble le premier anniversaire de Mang’Actu. Bonne lecture !

Manga. Soixante ans de bande dessinée japonaise
Gravett (Paul)
Editions du Rocher / 23,80 €

Superbe ouvrage signé du journaliste et historien anglais de la BD, Paul Gravett, Manga. Soixante ans de bande dessinée japonaise, se propose de faire le point sur le phénomène manga. Il était temps car l’unique introduction au sujet remonte déjà à 1996 (L’univers du manga, de T. Groensteen chez Casterman). En dix chapitres synthétiques, Paul Gravett offre un outil de compréhension pour le néophyte comme pour l’amateur qui souhaite en savoir plus sur une forme d’expression trop souvent incomprise. Pour cela, l’auteur suit quelques grandes lignes thématiques permettant d’appréhender clairement cette nébuleuse complexe. Ainsi, après une rapide et pertinente introduction sur les origines du manga, Gravett s’attarde sur l’électrochoc occasionné par Tezuka dans l’immédiat après-guerre, avant de faire un tour d’horizon des différentes typologies de manga : manga pour garçons, pour filles, pour adultes, manga « d’auteurs »… La force de cet ouvrage vient des constantes remises en perspective de l’auteur qui analyse les mutations du manga à l’aulne de celles du Japon. Acteur économique majeur, le manga en tant que média de masse est intimement lié à l’histoire du Japon et à la vie des Japonais. Il est le miroir des mutations sociales et culturelles d’un pays qui, ravagé au sortir de la guerre, s’est imposé comme l’une des plus grandes puissances économiques de la planète. Sans parti pris, l’auteur décortique cette histoire du manga alternant anecdotes significatives (telles les funérailles après la mort d’un personnage de Ashita no Jo), et analyses plus fines recherchant les facteurs qui ont prédisposés à l’émergence de tel ou tel fait.
Par soucis de cohérence avec son sujet, l’ouvrage fait une place majeure à l’illustration. En le feuilletant, on découvre tout un monde d’images et l’incroyable diversité d’une culture qui, il y a peu, n’était pour beaucoup que « violence et sexe ».
Clôturant l’essai, le chapitre intitulé de façon un brin provocante « Culture et Impérialisme » ouvre des perspectives très intéressantes quant au devenir de la culture manga. Gravett présente notamment une palette d’artistes internationaux qui ont su « digérer » cette culture tout en se nourrissant de leur sensibilité propre. Ces précurseurs qui opèrent une symbiose entre manga, comics et BD franco-belge ouvrent la voie à une BD lisible par tous.  Pour Gravett, la mondialisation est en marche aussi dans la BD. Mais en lisant les travaux d’un Paul Pope ou d’un Frédéric Boilet, il devine déjà qu’elle a tout à y gagner.

Voyage
Yokoyama (Yûichi)
Editions Matière (coll. Imagème) / 13 €
www.matiere.org/

D’un pas décidé, trois hommes pénètrent dans une gare et embarquent dans un train. Début du voyage…

Voilà un bien curieux périple auquel nous convie Yuichi Yokoyama, mangaka novateur révélé par Comic Cue, revue d’avant-garde bien connue des habitués de Mang’Arte. Totalement muet, ce manga s’apparente à un exercice de style où le fond est tout entier assujetti à la forme. L’intérêt repose donc moins sur une histoire qui restera à l’état embryonnaire (un voyage en train et des regards qui se croisent entre passagers) que sur la démarche esthétique de l’auteur, qui remet au goût du jour les obsessions des futuristes du siècle dernier. Analogie loin d’être superficielle car cette œuvre exhibe une idée de la modernité reposant entièrement sur la mobilité et plus encore sur une certaine exaltation de la vitesse. Image d’un monde en marche, que Yokohama s’essaie à représenter et à personnifier par le biais d’un train filant à travers des cités urbaines faites d’alignements sans fin de volumes interchangeables.

Pour figurer le mouvement, Yokohama structure l’espace comme pourrait le faire un architecte ; il construit ses pages et ses cases en raisonnant en terme de symétrie et d’équilibre. Une averse ou un rayon qui perce à travers les nuages est pour lui prétexte à une décomposition schématique qui réinvente l’espace ; entre lumière, ombres, réverbérations, l’auteur créé une dynamique graphique, pour ne pas dire optique. Chaque trait s’insère comme un élément à part entière qui vient accentuer cette impression. En traitant les personnages et les décors à partir de figures simples, il pense exclusivement en terme de géométrie, de ligne de fuite, à se demander si ces compositions répondent à un énigmatique Nombre d’or où lignes et masses interfèrent, se conjuguent et se complètent.
Dès lors, en parcourant Voyage, on a souvent l’impression que se déroule un plan-séquence d’une incroyable fluidité ; mais une fluidité mécanique, robotique, inhumaine pour tout dire, où les passagers semblent guidés et conditionnés dans leur acte comme dans leur…mouvement.
En somme, Yokohama a visiblement fait le deuil de la modernité telle que pouvait la rêver le théoricien du futurisme Marinetti. Aussi, on aurait tort de réduire Voyage à un simple exercice de style. Car ce manga n’est-il pas d’abord une percutante métaphore de nos sociétés industrielles fonctionnant en marche forcée et acculées à aller toujours un peu plus vite et un peu plus loin… Au risque de dérailler ?


Headst.1 (série en 4 tomes)
Higashino (Keigo), Mase (Motorou)
Delcourt – Akata / 7,50 €
www.editions-delcourt.fr

Un braquage qui tourne mal et voilà Naruse, timide et falot employé, abattu d’une balle en pleine tête. Emergeant du coma, il apprend qu’il a eu la vie sauve grâce à une greffe partielle de tissus cérébraux. Quelques semaines plus tard, de retour à la vie normale, le miraculé voit sa convalescence troublée par de sourdes angoisses. Depuis l’opération, sa personnalité paraît comme transformée. Est-il toujours lui-même ou quelqu’un cohabite-t-il dans sa tête ?
Pas grand-chose à redire devant l’implacable efficacité de ce délire schizophrène. Construit habilement, le récit joue à merveille sur l’angoisse qui s’insinue peu à peu dans la tête de Naruse. Le scénariste Higashino fait naître le trouble par touches et insolites petits détails. Ainsi ce portrait de la fiancée de Naruse que le jeune homme a inexplicablement dessiné sans tâches de rousseur est prélude à moult interrogations. Par des ruptures de rythmes ménageant phases banales de la vie quotidienne et brusque montée de tension, ce premier volume bien servi par le trait sans faille de Mase s’avère donc de très bonne facture. On attend la suite.

Tengu t.1 (série en 4 tomes)
Mori (Hideki), Osaragi (Jirô)
Delcourt – Akata / 7,50 €
www.editions-delcourt.fr

A la fin de l’ère Edo, le Japon se cherche et se déchire entre partisans de l’Empereur et du Shogun. Pour étouffer le vent de révolte, le Shogounat s’est doté d’un bras armé, le shinsen-gumi, qui lutte contre les opposants menés par un homme mystérieux appelé Tengu. Sugisaku, un gamin acrobate martyrisé par son patron, va faire inopinément la connaissance du fin bretteur.

Spécialiste du droit français, traducteur de Romain Rolland, admirateur de Mérimée et auteur de plusieurs romans
historiques avec pour toile de fond la France du 19è siècle, Osaragi fut un francophile averti. Du reste, en 1924, lorsqu’il donna naissance au Tengu, il se plaça en digne héritier des feuilletonistes à la Dumas, créant un authentique héros populaire comparable à notre d’Artagnan. Les exploits du Tengu dureront quarante ans et seront déclinés en séries TV, films et bien sûr en mangas fascinant plusieurs générations de Japonais. Cette nouvelle mouture signée par Hideki Mori (Tsuru chez Delcourt) redonne vie à cette figure de l’imaginaire collectif nippon. Mais plus que le Tengu, le personnage central de cette histoire est d’abord le jeune Sugisaku. C’est à travers son regard mêlant l’admiration à la crainte que se construit toute l’intrigue et que l’on suit les aventures du redresseur de torts. La série tire notamment tout son sel de la relation particulière et ambiguë qui s’instaure entre l’enfant et cet homme qui n’hésite pas, au besoin, à entacher ses mains de sang pour un unique idéal : la modernisation du Japon. Le style réaliste de Mori qui rappelle parfois Ikegami, achève de faire de cette adaptation, un agréable divertissement.

Metropolis
Tezuka (Osamu)
Taifu Comics / 7.95 €
www.taifu-comics.com

Cité ultramoderne, Metropolis est en émoi. Des tâches noires apparues sur le soleil ont fait naître des radiations menaçant le sort de l’Humanité. Pour ne rien arranger, le Duc Rouge, un mystérieux brigand, menace un scientifique pour qu’il crée un surhomme… Tout serait-il lié ?


L’épisode est connu et fait désormais partie intégrante de la légende de Tezuka. C’est en voyant une photo tirée du mythique film de Fritz Lang, celle de l’androïde prenant vie, que le jeune mangaka eut l’idée de ce récit qui, lors de sa sortie en 1949 s’arracha à près de 400 000 exemplaires. Un exploit dans un pays encore ravagé par la guerre et qui montre à quel point, le style comme les thèmes développés dans Metropolis apparaissaient comme révolutionnaires aux yeux des petits Japonais. Robot surpuissant, gadgets futuristes, graphisme cartoonesque hérité de Disney, accumulation de gags et jeux de mots, tempo effréné, suffisent à saisir les raisons d’un tel engouement. Si la naïveté de certaines situations impose l’indulgence du lecteur d’aujourd’hui, Metropolis a surtout une valeur patrimoniale qui a le mérite de nous faire découvrir (enfin !) les vrais débuts du Dieu du Manga. Deuxième volume d’une trilogie d’anticipation (qui comprend Lost World et Next World, que l’on espère lire dans la foulée), ce manga porte déjà en germe les valeurs de respect et de tolérance qui seront développées dans toute son œuvre future. Derrière Mi-itchi, se profile déjà Tetsuwan Atom, alias Astro-Boy l’enfant atomique mal-aimé. Cependant, quatre ans après Hiroshima, l’heure n’est pas encore à l’optimiste et Tezuka livre un final en forme d’avertissement cinglant. Et cette question de rappeler à deux reprises un vieil adage rabelaisien : « les progrès outranciers de la science ne risquent-ils pas un jour de causer la perte de l’humanité ? »
Pour être complet, signalons qu’il existe une adaptation flamboyante de Metropolis qui fait le pont entre le récit de Tezuka et le film de Lang et signée par deux maîtres de la japanim’, Rintaro et Otomo en 2001. On ne saurait trop vous la conseiller.

Déviances
Toume (Kei)
Taïfu Comics / 7.95 €
www.taifu-comics.com

Six nouvelles mettant en scène un lycéen sans histoires dévergondé au contact d’une attirante « dealeuse », un ado dont les vacances sont troublées par une fille fantomatique, un jeune pourchassé par la poisse ou encore un autre qui laisse filer son amour de jeunesse... Les garçons, les filles, les rencontres inattendues, les espoirs déçus et la vie qui va. Kei Toume observe, rend compte et signe ses débuts de mangaka.

Après Zero (également paru chez Taïfu comics, ex-Punch Comics), voici le second volume compilant les œuvres de jeunesse d’une mangaka découverte il y a deux ans dans le délicieux Sing Yesterday for me. D’inspirations diverses, les nouvelles évoluent entre réalisme et fantastique quotidien, mais garde une curieuse unité de ton entre elles. Le titre de la première donne son nom au recueil et sert de fil conducteur entre les différents récits. Pourquoi « Déviances » ? Car les personnages de Toume sont souvent amenés à se demander s’ils font ou non les bons choix dans leur vie, conscients qu’un rien peut venir tout remettre en cause et tout perturber. Entre celui qui décide de vivre sa vie en fonction de ses aspirations, et celui qui fait des compromis pour vivre une vie d’adulte responsable, qui est le plus déviant ? Lisez Toume et vous connaîtrez la réponse.

On revient à la science-fiction pour terminer, avec la sortie du troisième et dernier volume de Japan (collection Big Kana). Scénariste dans le vent, Eiji Otsuka, à qui l’on doit des thrillers prisés comme MPD-Psycho, s’essaie à la « speculative fiction » via un récit d’anticipation qui imagine une fois de plus la destruction du Japon. Un thème déjà présent chez Kawaguchi (Spirit of the Sun) et qui glose sur la question du sentiment d’appartenance à la nation japonaise par delà les distances et les époques, alors que les Japonais sont devenus une minorité pourchassée. S’inspirant de l’écrivain-poète nationaliste Mishima, Otsuka répond à « qu’est-ce qu’être un Japonais ? » et semble défendre l’idée d’une âme quasi transcendante et éternelle qui relierait les Japonais entre eux. Hypothèse dont chacun est libre de juger la valeur mais qui reste cependant équivoque. D’autant que le récit, pris au premier degré, s’avérait passionnant. Malheureusement, les auteurs nous ménagent une fin ouverte qui ne satisfait qu’à moitié. Et on se demande pourquoi avoir mis sur pied un univers si cohérent et complexe, pour le délaisser au bout du compte. La fin du manga accueille de surcroît un long appendice regorgeant d’informations qui vient expliciter et prolonger l’intrigue. Puissent les scénaristes en mal d’inspiration au moins s’en satisfaire.  

Mata ne ! 

Nicolas Trespallé

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# 13 - octobre 05
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Edité le : 20-10-05
Dernière mise à jour le : 20-10-05