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Mang'Actu - 24/11/06

Novembre 06

C’est déjà Noël en ce mois de novembre ! Avec un classique à ne pas manquer signé d’un monument du manga, Shigeru Mizuki ; une surprise dénichée par un petit éditeur alternatif, Kikuchi ; du mang’art avec Akino Kondoh au Lézard noir ; des titres emballants de Kankô …
Comme vous le verrez, c’est la branche la plus créative et décalée du manga qui est ici mise à l’honneur. Bonne lecture !

Mademoiselle Takada
Kikuchi (Hironori)
Humeurs / 14 €
www.editions-humeurs.com/

Sept histoires autour de Takada Miyo, sémillante et dynamique japonaise de 50 ans et de quelques autres personnages délurés évoluant dans un quotidien peuplé de fantômes, de clones, de savants fous, de lycéens gominés, d’enfants moches et stupides…

Petite maison d’édition de BD alternative, Humeurs compte déjà à son actif quelques belles réussites en particulier The Imp, analyse pointue de l’œuvre de Chris Ware éditée sous la forme d’un journal réalisé avec un soindigne du génial chicagoan. Pour sa première publication japonaise, l’éditeur s’est penché sur le travail de Kikuchi Hironori auteur pas tout à fait inconnu chez nous puisqu’il a pris part au projet fou du Comix 2000, anthologie de BD muettes venues des quatre coins de la planète éditée par l’Association. Publié dans les revues laboratoires du manga Garô et AX, Hironori Kikuchi fait partie du courant ludique du manga indépendant, quelque part entre Kurihara (Cornigule chez Cornélius) et Junko Mizuno (Cinderalla chez IMHO).
Ces histoires faussement édifiantes ou moralisantes, imaginent les turpitudes d’un garçon déprimé parce qu’il est moche et qui reviendra d’un voyage dans l’au-delà …toujours aussi stupide. Ou bien s’amuse du désir de maternité d’une femme de 60 ans laquelle se retrouve piégée par un robot testeur à qui elle a infligé son mode de vie décadent : boire, fumer et écouter du rock ! Le look des personnages renvoie à celui des jouets pour enfants premier âge, à ces figurines tirées de vieil animé de science-fiction ou de sentaï kitsch à la Bioman. Il faut reconnaître que l’on passe parfois à côté des subtilités de l’humour de Kikuchi notamment dans La championne du kanji, qui repose en partie sur les quiproquos nés de la mauvaise interprétation de ce type d’idéogrammes et qu’une traduction, aussi bonne soit-elle, ne peut que difficilement retranscrire. Cependant sans être un spécialiste, il est difficile de ne pas tomber sous le charme de cet humour gentiment déjanté et méchamment régressif.   

Survivant t.1 (série en 10 tomes)
Saitô (Takao)
Kankô / 6, 95 €

Rescapé d’un tremblement de terre, un adolescent de 13 ans tente de survivre face aux éléments et aux multiples dangers que recèle la nature sauvage. Cherchant du secours, il prend peu à peu conscience qu’il ne pourra compter sur aucune aide. Il est désespérément seul. Que s’est-il donc passé ?

Si le nom de Takao Saitô est indissociablement lié à celui du tueur impavide Golgô 13 (cf. Mang’actu juin 06), Survivant démontre qu’il n’est pas l’homme d’une seule série. Entre Robinson Crusoë et Le monde, la chair et le diable, classique de la science-fiction paranoïaque des fifties avec Harry Belafonte, ce manga spécule sur le devenir d’un individu élevé dans le confort de la civilisation et qui serait contraint du jour au lendemain de faire face à ses besoins fondamentaux, sans autres formes d’aides que sa débrouillardise. A partir de ce point de départ angoissant à souhait, Saito suit étapes par étapes l’apprentissage empirique d’un jeune homme pour se nourrir, se réchauffer, se protéger des nuisibles avec un souci du détail qui fait tout l’intérêt d’un tel type de projet. Surtout, le mangaka nous épargne tout préambule et toute explication en entrant dès le départ dans le vif du sujet sans que l’on sache ce qui a pu se passer. Combiné avec un graphisme délicieusement rétro (la série date de la fin des années 70), ce premier volume s’avère donc passionnant et se dévore. Reste à savoir si Saitô parviendra à maintenir l’intérêt de Survivant sur la longueur.


Nekojiru Udon (série en 3 tomes, terminée)
Nekojiru
IMHO / 9 €
www.imho.fr

Série d’histoires courtes autour de deux chatons naïfs et capricieux. Au cours de leur pérégrination, ils croiseront la route de Jamaïcains amateurs de base-ball, d’un privé fatigué, d’hindous mystiques, de psychopathes divers et variés, embêteront le Dieu des chats, combattront la Mort et une princesse caractérielle. A l’occasion, ils seront aidés par leur père alcoolo… 

Derrière le nom de Nekojiru se cache une mangaka qui cultiva autour d’elle une aura de mystère avant de se suicider en 1998. Aujourd’hui, c’est son compagnon qui perpétue sa mémoire et l’univers doux acide de cette dessinatrice qui, malgré son dessin minimaliste et mignon, se trouvait aux antipodes de l’imagerie sucrée à la Hello Kitty. Bien plus proche de la frénésie destructrice de Itchi et Scratchy ou de l’esprit iconoclaste d’un Massimo Mattioli, Nekojiru Udon se joue du décalage entre l’ignorance candide de ses deux héros et le déchaînement de violence qu’ils provoquent autour d’eux. A lire ces petites histoires mordantes et drôles où la méchanceté le dispute à la bêtise, on ne peut que regretter la disparition tragique de cette artiste iconoclaste. A découvrir.


Jacaranda
Kotobuki (Shiriagari)
Kankô / 11 €

Une petite pousse d’arbre fissure le bitume d’une rue tokyoïte puis grandit, grandit, grandit… jusqu’à provoquer une destruction lente et quasi-inéluctable de tout ce qui l’entoure.
Célébré à Angoulême cette année à travers une passionnante exposition rétrospective, Kotobuki Shiriagari nous avait étonné par l’éclectisme de son œuvre qui embrassait aussi bien le minimaliste que le récit picaresque, la caricature politique que la satire quotidienne. Cette palette de talent qu’il exploite autant dans le manga que dans le yon-koma (le strip en 3 / 4 cases) ou le dessin de presse rendait d’autant plus frustrant de ne pas voir encore l’une de ses œuvres traduites en France. Grâce à Kankô, c’est désormais chose faite, l’éditeur s’étant tourné vers un récit en forme de parabole qui n’est pas sans évoquer la destruction de Néo-Tokyo dans Akira. Avec près de 300 pages relatant le chaos provoqué par la pousse d’un arbre (le Jacaranda, donc), l’auteur signe une œuvre dont chacun est libre de juger la portée symbolique. Sur un plan esthétique, le dessin presque ébauché et tremblé du mangaka laisse le loisir d’apprécier son approche picturale de calligraphe. Par ses coups de pinceaux vifs et nerveux, l’auteur parvient à créer cette impression d’urgence, de tourbillon, accentuée par le rythme de lecture rapide de cet ample récit. Alliant le fond à la forme, le récit bénéficie en outre d’un petit travail éditorial permettant de découvrir un peu mieux l’œuvre et la personnalité toute en modestie de Kotobuki. A ne pas manquer.


Eiko
Kondoh (Akino)
Le Lézard Noir / 17 €
www.lezardnoir.org

Recueil de nouvelles autour de quelques rêveries et souvenirs troubles de lycéennes plongées dans un état semi lymphatique.
Aussi à l’aise dans la peinture, l’animation (l’un de ses courts-métrages est consultable sur sa page personnelle), les arts plastiques, la sculpture que le manga, Akino Kondoh est une jeune artiste dont le travail tourne autour de la représentation récurrente d’adolescentes amorphes au regard éteint. Imaginant les tréfonds de leur inconscient, l’artiste y déniche des obsessions faites d’insectes, de cocons, de papillons ou de cheveux, bien loin à vrai dire de l’idée que l’on peut se faire de la psyché de jeunes filles pré-pubères. Rappelant le graphisme simple des dessins de Tanadori Yokoo dans les années 60 voire celui de Heinz Eidelmann (le dessinateur de Yellow Submarine), le style des planches de Kondoh réalisées alors qu’elle avait tout juste 18 ans, joue sur un côté maladroit et pop contrastant avec la perfection des œuvres peintes à venir. Pour autant, on est assez fasciné par cette vision à la fois torve et fragile de la féminité, certainement riche en interprétations psychanalytiques. Un manga étrange, comme en apesanteur, à lire pour savoir à quoi rêvent les petites japonaises.

3, rue des Mystères et autres histoires
Mizuki (Shigeru)
Cornélius / 14 €
www.cornelius.fr/

Un petit garçon qui retrouve sa sœur décédée ; un mangaka sans le sou obsédé par une jeune femme d’une troublante beauté et qu’il est le seul capable de voir ; un orphelin qui veut se venger des esprits marins qui lui ont volé son père…

Shigeru Mizuki est un véritable monument au Japon. Une institution. A l’instar de Tezuka, il occupe une place à part dans l’histoire du manga et plus encore dans le cœur des Japonais. Lui qui frôla la mort pendant la guerre du Pacifique, n’eût de cesse toute sa carrière d’explorer la frontière trouble qui sépare la réalité de l’au-delà en remettant au goût du jour l’immense patrimoine folklorique des yokaï, ces être surnaturels truffant les légendes populaires nippones. Véritable bijou d’humour, de tendresse et de spiritualité (aux deux sens du terme), 3 rue des mystères est une introduction idoine à l’œuvre gigantesque de cet auteur qui, derrière les monstres, parle avec une fausse désinvolture d’une seule chose, de l’homme et de son rapport à la mort. Parsemé d’élan poétique et de touchantes réflexions philosophiques, ce recueil est un bijou à ne pas manquer en attendant la parution du grand classique du maître, Kitarô, toujours chez Cornélius, en 2007. A ranger à côté de vos plus beaux Phénix de Tezuka.


L’orchestre des doigts t.1 (série en 4 tomes)
Yamamoto (Osamu)
Kankô / 11 €

Dans le Japon rural du début du XXè siècle, un mélomane qui rêvait de devenir un grand musicien devient, par dépit, professeur dans un institut de sourds-muets et d’aveugles. Rapidement, il se prend d’amitié pour un enfant abandonné par sa mère.

Décidément, Kankô tient la vedette de ce mois de novembre avec une série de titres plus intéressants les uns que les autres. Même s’il a tendance à jouer un peu trop sur la corde sensible, Yamamoto lève le voile sur la réalité de l’handicap tel qu’il était perçu au Japon au début du siècle dernier. Perçu comme une tare honteuse que l’on cache, le mal dont souffrent ces enfants est le déclencheur d’une violence sociale encore plus insupportable que le héros de cette série s’essaye à combattre. Des premiers pas de ces instituts spécialisés qui tentent lentement de faire évoluer les mentalités au sein des familles de grands propriétaires terriens et de la paysannerie, à l’apprentissage compliqué de la communication entre le professeur et ces enfants sourds ou aveugles, L’orchestre des doigts nous montre ce lent cheminement fait de petits combats à gagner au quotidien. Simple et émouvant.

*

Dans Avaler la terre (série en 2 tomes, terminée chez Kankô, 6,50 €), Osamu Tezuka imagine le dessein destructeur d’une femme bafouée Zéphyrus qui envoie ses sept filles provoquer le chaos sur Terre, détruire la société et se venger des hommes. Dans la lignée du sulfureux MW, cette fable franchement anarchisante, se dévore comme un grand récit d’aventure de série B mélangeant exotisme de carton pâte, mythologies anciennes et roman-feuilleton à la Fantômas. Le salut viendra-t-il d’un grand benêt davantage porté sur l’alcool que sur la gaudriole ? La solution à cette énigme dans ses deux savoureux volumes.

Toujours du Tezuka mais pour les plus jeunes cette fois avec Don Dracula (Soleil Manga, 1 tome paru sur 2, 6.95 €). Le fameux buveur de sang installé au Japon se fait un sang d’encre à surveiller sa chipie de fille, Chocolat. Après la fin de Blackjack, Tezuka s’accorde une pause avec cette sympathique série des années 70 traitant du mythe du vampire de manière non-conformiste puisqu’on voit Dracula se trémousser sur un disco endiablé quand il n’affronte pas un chasseur de vampires souffrant d’hémorroïdes…  Anecdotique et rigolo.

On reste dans les vampires mais dans un tout autre genre, avec le second et dernier volume de Vampyre de Maruo (Lézard noir, 21 €) où une bande d’adolescents dégénérés erre dans un Japon décadent et fantasmagorique à la recherche de proies. Maruo a beau être moins extrême avec l’âge, il n’empêche que l’on retrouve tout ce que l’on aime chez lui, cette amalgame d’expressionnisme, de grand guignol, d’obscénité, de mauvais goût, de monstruosité et de raffinement pervers… Les fans du maître du macabre ne seront pas déçus.   

Kentaro Miura serait-il le Robert E. Howard nippon ? A la vue de sa saga médiévale fantastique Berseck, la réponse est oui tant les accointances entre Conan et son héros baraqué comme un All Black Guts (« intestins » en anglais) sont nombreuses, notamment dans la violence et… le plaisir masochiste. (Glénat, 6.50 €)
Pas un mois sans son manuel pour apprendre le japonais. On signale ce mois-ci le très pédagogique et bon marché Apprendre le japonais grâce au manga, édité par Pika (6, 95€) tandis que Glénat continue de décliner sa série Le japonais en manga, en publiant un nouveau cahier d’exercices (10.99 €).

Deux très grandes séries qui s’achèvent en même temps. L’impressionnant Vents de la Colère, est une vraie bombe, un manga brûlot, dont la fin bouleversante signe celle d’une époque faite d’espoir, d’utopie et de rêve. On n’est pas loin du chef-d’œuvre. (Delcourt, tome 2, 8,50 € ; chronique du tome 1 dans Mang’actu septembre 2006). L’autre monument qui s’achève est Au temps de Botchan (volume 5 au Seuil, 17 €) où l’on retrouve l’écrivain poète Soseki, le héros du premier volume, au crépuscule de sa vie et dont le décès vient clore symboliquement cette gigantesque fresque du Japon littéraire et culturel de l’époque Meiji. (cf. chronique du tome 4 dans Mang’actu septembre 2005). On se contentera juste de rappeler qu’à son sujet, Fabrice Neaud pose cette œuvre de Taniguchi et Sekikawa comme le A la recherche du temps perdu japonais.

On termine en annonçant la parution de la mouture 2007 du Guide Phénix du manga des éditions Asuka. Avec un contenu largement renouvelé par rapport à l’an dernier, ce pavé grouille d’informations sur l’histoire du medium, sa place culturelle ou économique et donne des conseils très pratiques qui le rendront indispensable pour tous les professionnels du livre qu’ils soient bibliothécaires ou libraires (ex : comment constituer ou développer son fond manga, avec quel budget ?) et pour les néophytes, passionnés ou dessinateurs en herbe. Comme en 2006, des journalistes et artistes viennent donner leur vision du phénomène avec en outre un CD-rom et le traditionnel recensement de tous les titres manga parus en France accompagnés d’une fiche technique. Malgré quelques coquilles, ce guide de 750 pages se pose bel et bien comme une bible, un « must have » pour reprendre un vocabulaire de journal « branchouille » (Asuka, 18€) !


C’est tout pour ce mois-ci,

Mata ne !
Nicolas Trespallé

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# 23 - Novembre 06
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Edité le : 24-11-06
Dernière mise à jour le : 24-11-06