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ARTE Journal - 01/09/11

Otages

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Nous sommes arrivés à Tripoli vers huit heures et demie du matin, la ville était déserte. Nous avons traversé le grand pont qui mène au centre de Tripoli, tenu par les snipers de Kadhafi. Et là, j'ai vu un spectacle incroyable, la Place Verte vide tenue par les éléments de la résistance, alors qu'il y a dix jours à peine, des milliers de partisans du Guide se massaient encore ici.

Deux véhicules armés de 12/7 se placent sur le côté, en face du grand musée de Tripoli. Cet étonnant musée regroupe les trésors de la Libye, des splendeurs grecques et romaines de sa côte méditerranéenne ainsi que des vestiges préhistoriques présents en profusion dans les déserts du Messac et de l'Akakus.

Nous traversons alors la Place Verte en nous dirigeant vers les grands hôtels où j'espère trouver une connexion internet pour envoyer le sujet que je viens de tourner pour ARTE. Soudain, des hommes nous arrêtent, une grenade explose à nos côtés. Ils entourent la voiture avec leurs armes pointées sur moi et mon chauffeur. Ils nous arrachent de la voiture en nous donnant de coups de crosse. Ils ouvrent le coffre et se précipitent sur les bidons d'essence. Puis, un grand noir, que je crois reconnaître comme étant un Toubou (ethnie nomade du Sahara oriental), se jette sur la caméra, arrache le micro et donne un grand coup de pied dedans. La caméra roule sur l'autre côté de la chaussée et sans réfléchir je me précipite vers elle. C'est alors que je suis arrêté par une rafale de kalachnikov qui me passe au ras de l'oreille droite.

Complètement étourdi, je me laisse emmener vers une sorte d'habitation en béton qui borde la rue. Le chef du groupe me demande ma nationalité. « Français » je lui réponds. Je crois être tombé sur une bande de pillards mais le chef me lance : « Je vais te tuer tout de suite, mes deux fils et ma fille ont été tués dans un bombardement. » Je suis aux mains d'une milice de Kadhafi.

Je me dit : « Ça y est, je suis arrivé au bout de mon chemin ... » Je le regarde, il parle français, on l'appelle « le professeur ». Je me dit qu'il faut parler, parler sans arrêt, pour rester en vie et je lui demande à quoi cela va lui servir de me tuer. Puis, je lui dit aussi que je suis venu à Tripoli et que j'ai aussi rendu compte des bombardements. Je lui donne le numéro du responsable de la presse à Tripoli avec qui j'avais été en rapport.
Le professeur joint ce responsable et me le passe. Je lui dis que le "professeur" veut me tuer ainsi que mon chauffeur, il me raccroche au nez.

De l'autre côté du jardin qui borde cette habitation, je vois mon chauffeur, qui, je ne sais pas pourquoi, est en train de prendre des claques dans la figure. Je dis au ''professeur'' qu'il n'est pour rien dans cette affaire, que tout est de ma faute. C'est alors qu'une femme en uniforme sort et m'applique le même traitement. Mais elle finit par se fatiguer. Une rafale vient de claquer et un jeune soldat se traîne vers le jardin, il est blessé à la jambe.

La tension est à son comble. Le professeur se retourne vers moi et me dit : "Si nous y passons, nous y passerons tous. Cela sera drôle d'avoir un journaliste tué par ses propres forces ! '' L'homme est désespéré, je le sens. J'en profite pour lui parler encore et encore, on ne tue pas un homme avec qui l'on parle. Un vieil homme se précipite en pleurs dans les bras du ''professeur'' pendant une longue minute. Ils s'étreignent puis le vieil homme, accompagné par deux jeunes armés, disparaît de ma vue. J'observe le ''professeur'' qui a un physique étonnant pour un combattant : cheveux longs, bien habillé, il détonne du reste du groupe.

Les simulacres d'exécution se succèdent et le ''professeur'' n'est pas entendu par les Tchadiens. À chaque fois qu'un des hommes fait monter des balles dans sa kalachnikov pour nous abattre, il intervient juste à temps et le renvoie au combat. Un jeune libyen s'approche de moi, il parle anglais, il me dit être étudiant. Son père, sa famille sont tous de la tribu de Kadhafi mais il me dit qu'il me respecte. Il me fouille puis me prend mon Iphone. Il me le rendra plus tard, l'écran brisé.

Je me dis que je suis vraiment dans une situation absurde, avec ma femme et mes enfants à des centaines de kilomètres de là, mais enfin c'était mon métier. À ce moment là, un tir nourri se déclenche. Ripostes. Les rebelles attaquent puis sont rapidement repoussés. Mon chauffeur, quant à lui, ne sait plus que faire. Ils ont trouvé dans son téléphone portable des vidéos qu'il a tourné sur la Place Verte. Ils vont l'exécuter. Je m'interpose. C'est toujours la même femme qui mène le jeu. J'explique qu'il a fait ces vidéos à ma demande pour faire des plans de coupes. Cela passe d'une façon inexplicable. Ils le renvoient dans son coin, il pleure.

Cela fait plus de quatre heures que nous sommes là. Un jeune Libyen vient à nouveau nous fouiller. Cette fois, la cassette que j'avais planquée est découverte. Mon ordinateur est pris par l'un des Africains. Je ne peux strictement rien faire. Une grenade à fusil éclate. C'est vraiment pas bon. Moi je pense surtout à l'appui aérien, s'il est demandé, il va arriver bientôt et nous exterminera, tous.

Enfin, le ''professeur'' me dit qu'il va tenter une sortie, avec notre contribution. Il me dit d'aller au-devant des rebelles en voiture et d'attirer leur attention.
Nous nous regardons et d'une façon incompréhensible, nous nous serrons la main. Je le regarde bien dans les yeux et je me dis que ce soir, il sera mort. Je suis ému.

Nous partons, mon chauffeur et moi, vers le milieu de la voie, en étant conscients que nous serons pris entre deux feux. Mon chauffeur appuie sur l'accélérateur, je mets le frein à main, la voiture est en travers de la route. Je sors les mains en l'air. Quelques balles sifflent puis le silence. Deux minutes plus tard nous sommes sauvés.

Philippe Buffon pour ARTE Journal


La prise de Tripoli :



Edité le : 30-08-11
Dernière mise à jour le : 01-09-11


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