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Mang'Actu - 28/03/07

Mars 07

Mang’actu de mars chargée avec de vraies pépites tel le sublime Pink, un bijou méditatif coréen et une histoire improbable d’un chirurgien d’aujourd’hui qui se retrouve propulsé inexplicablement à l’époque des samouraïs. C’est tout de suite dessous, le temps de signaler pour les amateurs de Suehiro Maruo et Akino Kondoh une exposition consacrée à leur travail par la médiathèque François Mitterrand de Poitiers agrémentée de quelques inédits (du 27 mars au 12 mai).
Bonne lecture !

Pink
Okazaki (Kyôko)
Sakka / 10, 95 €
www.sakka.info/

Yumi est une employée de bureau qui le soir venu se prostitue pour arrondir ses fins de mois et nourrir son animal de compagnie… un crocodile. Un jour, elle découvre que sa belle-mère, qu’elle déteste, fréquente un gigolo aspirant écrivain. La jeune femme décide de le prendre en filature.

Ce conte moderne pour adulte, sorti en 1989, dresse le portrait d’une jeune femme excentrique affichant un mode de vie provoquant dans la mesure où il illustre le principe qu’en tout travail réside une forme de prostitution… et d’amour. Sur le ton de la confidence (voir les multiples annotations en bord des cases) et de la petite anecdote, Kyoko Okazaki prend le contre-pied des récits pour jeunes femmes en affichant une démarche radicale et en se gardant de porter un jugement moral sur le comportement ambivalent de son héroïne qui, bien qu’émancipée financièrement et sexuellement, n’en reste pas moins prisonnière du mode de vie qu’elle a choisi. Car si Yumi considère son corps comme un moyen de gagner sa vie ni plus ni moins déshonorant que son activité officielle d’office lady, on la verra pourtant être docilement humiliée par des clients aux fantasmes tordus en échange de quelques yens. A trop vouloir vivre dans la satisfaction et la jouissance immédiate, Yumi anticipe le comportement de ces lycéennes et étudiantes qui dans les années 90 se livreront à la prostitution occasionnelle pour assouvir leur appétit consumériste. De là, l’image récurrente de la viande et de la chair à travers la présence métaphorique et loufoque de ce crocodile, moyen d’instaurer un décalage constant et des ruptures tragicomiques dans ce récit cru, impudique, sérieux et parfois étonnamment léger. Pink est un manga sans guère d’équivalent qui cite ouvertement Godard (une tête de chapitre rend d’ailleurs hommage à Vivre sa vie) et l’on comprend aisément en quoi le travail de la mangaka a exercé une influence capitale sur la génération de dessinatrices intimistes comme Nananan, Anno mais l’on pourrait aussi citer Q-ta Minami ou Sakurazawa. Une vraie curiosité à découvrir d’autant qu’il existe deux éditions de Pink, l’une en sens de lecture japonais chez Sakka et l’autre dans le sens de lecture traditionnel chez Casterman Ecritures.


Complément affectif t.3 (en cours au Japon)
Mari Okazaki
Delcourt / 9,80 €
www.editions-delcourt.fr


Peu sûre d’elle-même et un brin gauche avec les garçons, Mlle Fujii est amenée à travailler avec sa rivale qui passe pour un modèle de perfection, Mizuho Tanaka. Toutes deux se disputent le même homme mais doivent mettre leur querelle en sourdine pour défendre un projet publicitaire.

Valeur sûre du manga pour les jeunes femmes actives, Mari Okazaki présente dans cette série un monde qu’elle connaît bien pour y avoir travaillé avant d’embrasser le sacerdoce de mangaka, celui d’une agence publicitaire. Forte de son expérience, elle nous dépeint les us et coutumes d’une entreprise nippone comme tant d’autres en s’intéressant aux relations professionnelles et personnelles de différents employés gravitant autour de la discrète Fujii. Face à la pression et la compétition permanentes, Mari Okazaki nous montre que la concurrence amoureuse est aussi redoutable que celle du travail. Et que tout devient explosif voire destructeur quand les deux sont inextricablement mêlés… Romance moderne inspirée, Complément affectif poursuit sur la lancée des deux premiers volumes et frappe par la sophistication de son découpage fait de vignettes imbriquées et superposées à mi-chemin des audaces stylistiques du shôjo et de la composition au cordeau d’une Kiriko Nananan.


Shiba Inu
Morita (Masanori)
Tonkam / 7,50 €
www.tonkam.com/

Six histoires courtes autour d’un duo de comiques manzaï spécialisé dans l’impro, d’un gamin turbulent, d’un étudiant timide, de quelques boxeurs et d’un tueur trop sentimental.

Cette compilation d’histoires courtes nous permet de découvrir un pan du travail de Masanori Morita connu jusque-là pour deux longues séries mettant à l’honneur des lycéens mauvais garçons qui trouvent leur rédemption dans le base-ball (Rookies) ou dans la boxe (Racaille Blues). Ici Morita reste sur son créneau de prédilection mais installe ces personnages de fortes têtes dans un cadre différent comme dans Gang Age, récit de loin le plus réussi sur un gamin sanguin et bagarreur amoureux d’une maîtresse très conciliante qu’il va chercher naïvement à enlever. A une exception près, Morita nous montre des durs qui ne le sont pas vraiment et cachent derrière leur carapace un cœur d’artichaut même si cela peut parfois les conduire à leur perte (All the way down, A message to you, Rudy). Cette petite dose d’humour noir aussi brève que décapante s’avère d’ailleurs la seule surprise d’un recueil anecdotique à réserver aux fans de l’auteur.


Jin t.1 (série en quatre tomes)
Murakami (Motoka)
Tonkam / 7,50 €
www.tonkam.com/

Après avoir opéré un patient d’une tumeur au cerveau (laquelle ressemblait à un fœtus !), un neurochirurgien se retrouve harcelé par une voix puis projeté inexplicablement 138 ans dans le passé, peu avant le début de l’ère Meiji. A peine arrivé, il tente de venir en aide aux blessés et malades fort de son expérience des techniques de médecine moderne. Mais ses initiatives et son comportement progressiste suscitent bientôt la méfiance et l’inimitié dans un Japon encore replié sur lui-même.

Faisant suite au BlackJack de Tezuka, au Tenma de Urasawa et autre docteur Koh de Nojo, ce nouveau chirurgien nommé Jin se distingue de ces derniers non pas tant dans le maniement du bistouri, qu’il maîtrise également en expert, mais par le contexte particulier dans lequel il est amené à exercer. Bloqué dans le Japon ancien et délesté de tout l’appareillage et la logistique modernes, le héros ne peut compter que sur ses connaissances et son sens de la débrouille pour effectuer les opérations de la dernière chance ou combattre une épidémie. Supervisée par de vrais médecins, la série gagne une certaine crédibilité bien aidée par le graphisme réaliste de l’auteur et ménage quelques morceaux de bravoure comme cette trachéotomie réalisée à l’aide d’un katana et d’un stylo sur un gamin manquant de s’étouffer. En filigrane à ses exploits et derrière l’argument fantastique de départ, Murakami s’attache à nous montrer un Japon à une période méconnue de son histoire. Entre action et incision, Jin s’avère un agréable divertissement.


One day
Benjamin
Xiao Pan /12,50 €
www.xiaopan.com/

Recueil des premières histoires courtes de Benjamin assorties de quelques illustrations et commentaires du dessinateur.

Xiao Pan poursuit le travail d’édition autour de son talentueux « poulain » Benjamin et exhume ses récits de jeunesse remontant pour les plus anciens à la fin des années 90. De quoi constater la spectaculaire progression de ce dessinateur passé du dessin traditionnel à la création numérique en même temps qu’il abandonnait le noir et blanc pour la couleur. One day offre en cela un bon témoignage de l’art en gestation de Benjamin mais ne présente guère d’autres intérêts. Même si une partie de son lectorat chinois considère One day comme son œuvre la plus sincère, les postures maniérées des personnages, transformés en gravure de mode, associés à des dialogues lénifiants pseudo romantiques dignes des envolées d’un laborieux poète éconduit par sa bien-aimée ont tôt fait d’annihiler toute prétention. A lire donc comme une curiosité et surtout… au second degré. Pour se faire une plus juste idée de cet auteur, le néophyte pourra se tourner sur un travail un peu plus mature, Remember.


Emma t.1 (série en 7 volumes, Kurokawa)
Mori (Kaori)
Kurokawa / 6,90 €
www.kurokawa.fr/


Dans l’Angleterre post-victorienne du début du XXe siècle, une jolie et discrète soubrette travaillant pour une retraitée un peu acariâtre affole tous les jeunes de bonne famille qui la côtoient. Qui fera valser le cœur de la belle ?

L’amour plus fort que les barrières sociales, voilà le thème rebattu de ce shôjo archi-classique sur le fond mais un peu moins dans sa forme. Emma tranche en effet avec la production habituelle de ce type de manga non seulement de part son contexte historique et son cadre géographique mais aussi par son approche graphique et narrative exotique. La dessinatrice utilise un découpage très sage et linéaire et ignore les codes propres à la BD pour jeunes filles : pas de personnages « mannequin » ou de ruptures graphiques, pas de personnages en SD (les Super Deformed) ni de dessins à fond perdu mais de nombreuses cases par page et des décors assez fouillés évoquant (lointainement) de vieilles gravures. Des ambiances feutrées des cabinets particuliers aux valses majestueuses dans les salons cossus croulant sous les dorures, Emma brille de tout ce vernis guindé servant plutôt bien la reconstitution de cette Angleterre d’opérette. Les adolescentes et les nostalgiques de Princesse Sarah devraient y trouver leur compte.

La légende de Songoku t.1 (série en 4 tomes)
Tezuka (Osamu)
Delcourt / 7, 95 €
www.editions-delcourt.fr


Les trépidantes aventures du singe doré né d’un rocher fendu, Songoku. Après être devenu roi et pêchant par orgueil, il est puni par Bouddha qui le condamne à 500 ans de pénitence avant de refaire son apprentissage pour devenir un homme.

C’est en 1952 que Tezuka s’est emparé de ce récit légendaire fameux de la culture orientale popularisé par Toriyama dans son fameux Dragon Ball et repris depuis par une kyrielle de dessinateurs dont Katsuya Terada, avec son médiocre mais très beau Sayûkiden (Delcourt), et tout récemment par le duo chinois Peng Chao et Chen Weidong dans le passable Voyage en occident (Xiao Pan). Il est vrai que l’histoire trépidante et tumultueuse du singe Songoku ne pouvait que fasciner le jeune Tezuka qui s’empresse à son habitude de prendre des libertés avec le récit d’origine pour laisser libre cours à sa plume rondouillarde. Iconoclaste, il fait de son singe une sorte de miroir déformant du Mickey des origines, élastique et bondissant, bagarreur et trublion, mais toujours galant avec les femmes. Sur le plan du rythme, c’est bien simple, rien ne tient en place, tout est en mouvement. On saute des espaces divins à la mer et l’on file du ciel à la terre d’une page à l’autre quand ce n’est pas d’une case à l’autre. Tezuka ne pense pas encore à faire respirer son récit et on s’essouffle parfois à vouloir le suivre. Mais en cette année 1952, il ne fait pas que reprendre à sa sauce un classique, il prend aussi ses marques trois mois avant de forger sa propre mythologie et, par la même occasion, son propre mythe en donnant naissance à son légendaire Astroboy.


A scene
B scene
Taketomi (Tomo)
Kana (coll. Made In) / 9, 50 €
www.mangakana.com


Série d’histoires courtes sur de jeunes Japonais et leurs difficultés à concilier leurs aspirations profondes avec la réalité du quotidien.

Portés par un dessin élégant, les volumes de A scene et B scene ont pour principal défaut de souffrir de la comparaison avec le diptyque un Monde formidable qui vient de s’achever chez Kana. Tomo Taketomi a visiblement la même volonté de capter un certain air du temps à travers le portrait de quelques jeunes personnages englués dans un quotidien un peu fade ou difficile. Seulement on a bien du mal à éprouver le moindre intérêt pour les turpitudes de ses personnages tant le propos reste parfois nébuleux ou difficile à apprécier pour un public occidental qui manque de référents pour saisir le comportement parfois bizarre de certains protagonistes (en particulier dans la première nouvelle de A scene). La mise en scène n’arrange d’ailleurs rien et laisse le sentiment vague de lire quelque chose d’inconsistant ou pire d’inachevé, même s’il serait injuste de ne pas relever ça et là quelques bonnes idées. Notamment dans le court récit 3 pages, certainement l’histoire la plus classique mais aussi la plus maîtrisée, qui dévoile des potentialités de cet auteur.





Histoire couleur terre (série en trois tomes, terminée)
Kim Dong-Hwa
Casterman (coll. Ecritures) / 15, 95 €
www.casterman.com/

Dans la Corée traditionnelle et rurale, on suit la vie d’une mère et de sa fille sur plusieurs années.

L’auteur de La Bicyclette rouge chez Paquet, Kim Dong-Hwa nous plonge dans le quotidien d’une famille rurale de la Corée du sud dont la vie s’écoule au rythme des saisons. Le trait au crayon rehaussé de lavis est ici beaucoup moins froid que dans son œuvre précédente et restitue avec finesse et talent la beauté d’une clairière ou d’un petit chemin forestier. Magnifiant cette nature qui meurt et régénère au rythme des saisons, l’auteur nous invite à une méditation sur le temps qui passe, la vieillesse et l’éphémère. Dans ce troisième volume, Kim Dong-Hwa nous montre l’émancipation de la fille devenue jeune femme comme un papillon sortant de sa chrysalide. Simple et sans artifice, ce troisième volume est aussi une belle réflexion sur l’amour et l’attente de l’être aimé quand « le moindre bruissement des feuilles mortes […] fait trembler de l’espoir le plus fou».

*
Tori Miki cultive plus que jamais l’art du décalage et nous livre une nouvelle salve de gags aux frontières de l’intelligible dans le deuxième volume de Intermezzo chez IMHO. Ce bel exercice de style sans parole est toujours aussi incompréhensible… Et toujours aussi génial ! (voir la chronique du tome 1)

Mlle Ôishi, 29 ans, célibataire t.2
Sakka, 9.95 €
www.sakka.info/

Une année de plus pour Mlle Ôishi qui n’a décidément pas de chance avec les garçons. Q-ta Minami observe toujours avec cette minutie les petites peines de cœur de son héroïne laquelle a quelque chose d’incroyable à raconter à son ami Yot-chan… A vous de le découvrir. (chronique du tome 1)
Second et dernier volume de L’appartement, récit de fantôme stylé dont le principe repose sur la multiplicité des points de vue sur un même évènement. Kangfull réussit son pari de ne pas nous ennuyer et conclu les 600 pages de cette série en posant la morale de l’histoire : dans la vie, il faut s’entraider ! (Hanguk, 16,75 €) Enfin, on ne pouvait manquer de vous annoncer LA réédition de Maison Ikkoku / Juliette je t’aime, le chef-d’œuvre de Rumiko Takahashi chez Tonkam. Le pitch : une jeune veuve inconsolable fait battre le cœur d’un étudiant désargenté et gaffeur. Diffusée à la fin des années 80 avant d’être découverte en manga, cette comédie romantique qui durera sept ans n’a rien perdu de son charme mêlant un sens redoutable du comique de situation à une douce mélancolie. Un classique à découvrir par l’auteur de Ranma 1/2.
C’est tout pour ce mois-ci,
Mata ne !

Nicolas Trespallé
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# 27 - Mars 07
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Edité le : 28-03-07
Dernière mise à jour le : 28-03-07