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Mang'Actu - 20/08/08

Mars 05

Une actualité du manga ce mois-ci tournée vers le passé, avec une sélection qui fait la part belle aux œuvres conçues dans les années 70-80, période des lendemains de fêtes qui déchantent et de déliquescences des utopies. De quoi, inspirer les mangakas les plus doués comme Umezu, Hirata, Tatsumi ou l’indéfectible Tezuka qui à travers leur propre sensibilité, jettent un regard rude sur la société qui les entoure. De la chronique sociale à la fable, en passant par le récit d’épouvante, ces mangas désarçonnent, dérangent voire choquent aujourd’hui encore. Après tout n’est-ce pas là l’essence de l’Art ?

Goodbye
Tatsumi (Yoshihiro)
Vertige Graphic / 12 €


Quatre histoires autour d’un Japonais frustré étudiant à Paris, d’un ouvrier rongé par la solitude, d’une fille de joie rêvant au grand amour et d’un cadre sup’ dépressif ; ou comment le père du gekiga, Tatsumi, fait de la comédie humaine, une tragédie.

Après Coups d’éclats et Les Larmes de la bête, Goodbye légitime un peu plus Tatsumi, comme artiste d’envergure mondiale. Signée respectivement en 1984, 1970, 1972, 1998, ces histoires courtes soulignent la cohérence d’une œuvre dont la virulence n’a été en rien entamée par les années. Bien au contraire… Le propos de Tatsumi se distingue par sa clairvoyance. A une époque où le miracle économique nippon n’en finissait plus d’esbaudir la planète, le mangaka pondait ces récits phobiques et misanthropes où se débattaient en vain des anonymes incapables de se fondre dans une société devenue autiste à force d’individualisme. Les anti-héros affreusement communs de Tatsumi sont toujours prêts à tenter leur chance pour rentrer dans le moule, se fondre dans la masse, mais l’ultime tentative fait toujours long feu. Chez lui, la main qu’on croyait salutaire se retire toujours et seul face à lui-même, l’ouvrier comme l’étudiant n’a plus d’autre choix que de libérer ses tensions érotico-morbides et ses tabous les plus refoulés. La démence ou le passage à l’acte (suicide, meurtre) sont alors les seules échappatoires qu’offrent le mangaka à ses personnages. A l’instar d’un Crumb, Tatsumi voit le monde moderne comme une impasse dont nul ne réchappe. A l’image du lecteur avec ce manga.

Lire notre entretien avec les éditions Vertige Graphic.



Barbara t.1
(série en deux tomes, en cours)
Tezuka (Osamu)
Delcourt / 7, 95 €

Dans les années 70, Mikura un écrivain à succès aux mœurs atypiques vient en aide à une hippie alcoolique, Barbara. Mais dans ce couple improbable, les rapports de dépendance ne sont pas toujours ceux qu’on soupçonne.
« La mégalopole avale les humains par millions, les digère, puis les rejette à l’image de ces déjections : Barbara ». C’est par cette phrase lapidaire aux accents « tatsumiens », que débute Barbara, satire anti-conformiste du milieu artistique et culturel japonais du début des années 70. Entre hippies profiteurs et babas un peu bobos, Barbara sonne le glas des illusions romantiques et des idéaux libertaires nés des swingin’ sixties. Au regard de cette faune interlope reniant tout ce en quoi elle croyait (et dont Mikura est le parangon), la clocharde Barbara est la seule malgré sa dégaine à rester pure. Mais ce n’est pas tant la description de ce milieu qui fait l’intérêt de ce manga, que la façon de Tezuka de mener son histoire à la lisière du fantastique. Face au matérialisme triomphant, il laisse planer une ambiguïté sur la nature de Barbara, dont il fait littéralement une Muse des temps modernes et immisce des superstitions et de l’idolâtrie là où le cartésianisme est roi. En 73, date de la parution de cette série, Tezuka est visiblement le seul à croire encore en ses chimères.

Dans la prison
Hanawa (Kazuichi)
Ego comme X / 25 €


Incarcéré pour possession illégale d’armes à feu en 1995, le mangaka Kazuichi Hanawa est envoyé en prison pour trois ans. Il raconte sa détention.

Alors qu’on s’apprête à découvrir en France les mangas de Kazuichi Hanawa avec la sortie prochaine de Tensui l’eau céleste (on vous en reparlera), ce récit tient évidemment une place toute particulière dans la carrière du mangaka puisqu’il en est la victime involontaire. Témoignage direct sur le système carcéral japonais qui passe pour l’un des plus répressifs au monde (du moins pour un pays démocratique), Dans la prison désarçonne par son approche froide et quasi-journalistique. Comme extérieur à lui-même, Hanawa se contente de décortiquer ses journées avec le plus d’exactitude possible redoutant par-dessus tout de tomber dans le pathos. Ainsi, les chapitres interchangeables s’enchaînent sans réelle chronologie et décrivent avec une minutie maniaque la journée type du taulard ; repas, travail, lecture, promenade… L’effet de répétition concoure à une ritualisation de la vie en prison où le moindre geste, la moindre action inappropriés brisent une chaîne pouvant remettre en cause tout un processus apparenté à une purification symbolique. De fait, tout est réglementé jusqu’à l’aberration, la prise de parole (demande d’autorisation au maton), comme la façon d’écrire (jamais sur le sol, mais sur une table) ou la manière de se tenir devant le gardien (les mains droites le long du corps). Le retour à la vie civile est contingenté par cet amoncellement de règles dont la stricte observance est censée laver les fautes du détenu. Comme si au Japon, laisse entendre Hanawa, la prison s’assimilait à un espace sacré...



L’Ecole emportée t.1 et 2
(série en 6 tomes, en cours)
Umezu (Kazuo)
Glénat / 7, 50 €


Une école et tous ses élèves sont inexplicablement projetés dans une dimension inconnue. Privés d’aide adulte, livrés à eux-mêmes, ils vont devoir s’organiser pour survivre dans un milieu aussi désertique qu’hostile.

Spécialiste des mangas fantastiques à tendance horrifiques, Kazuo Umezu compte parmi les grands classiques du manga. A ce titre, il inaugure la toute nouvelle collection Bunko des éditions Glénat avec ce que certains considèrent comme son chef-d’œuvre, L’Ecole emportée. S’il est présomptueux de parler de chef-d’œuvre après seulement deux volumes, il reste que cette série des années 70 s’impose d’ores et déjà comme un formidable thriller d’épouvante, haletant de bout en bout. Umezu à partir d’une trame d’une redoutable simplicité, construit un quasi huis clos sondant habilement les terreurs enfantines universelles. Peur de se retrouver nu en public, peur des monstres, du noir, de l’enfermement, harcèlement des plus forts sur les plus faibles, il fait vivre à ces petits personnages toutes sortes de traumatisme et donne aux adultes, bien avant Battle Royale, un rôle peu flatteur. Par son aspect rétro, le graphisme n’est pas le moindre intérêt de ce manga qui tranche avec les « tics » stylistiques d’aujourd’hui. La représentation des enfants avec une grosse tête et un corps rigide rappelle les marionnettes à la Thunderbirds et agrémente d’une touche décalée cette série qui se garde d’un manichéisme commode. Délicieusement malsain.

Dispersion t.2
Oda (Hideji)
Sakka / 11,95 €


Suite et fin de l’itinéraire mouvant et émouvant de Kat-chan, ce garçon capable de se disperser dans l’air pour fuir une réalité qui l’oppresse. Son voyage par-delà le monde va-t-il enfin l’aider à supporter son mal de vivre ?

Dans ce second volume, Kat-chan quitte le Japon pour s’aventurer vers les terres africaines et indiennes immémoriales avant de revenir à son point de départ. Mais de disparition en réapparition, où qu’il se trouve, il fait la même expérience de la souffrance humaine. Son don d’ubiquité, loin de lui donner la liberté, n’est qu’une façon de vivre dans son âme les maux de l’humanité toute entière. Oda fait de son personnage un être doué de compassion au point de l’élever au rang d’esprit. D’adolescent suicidaire au départ, Kat-chan se transforme en dieu miséricordieux qui endure les malheurs sans pouvoir y remédier. Qu’on le rêve, qu’on l’invective, qu’on le mythifie, nul ne peut se l’approprier et le pousser à agir. Aux hommes, de prendre leur responsabilité. Oda est un mangaka ambitieux mais, tout à son message humaniste, il peine parfois à prendre du recul avec son sujet. D’où quelques clichés, comme ce shaman indien évidemment porteur de la sagesse des anciens et l’idée récurrente que le progrès est vecteur du malheur des hommes. Parfois naïf ou boursouflé, Dispersion reste pourtant un manga atypique qui mérite d’être découvert.

Satsuma t.1/t.2 L’honneur de ses samouraïs
(série en cours en 6 tomes)
Hirata (Hiroshi)
Delcourt / 7,50 €


Le fief de Satsuma est en ébullition. Le shôgunat sollicite les samouraïs de la région pour l’aider à accomplir des travaux gigantesques d’aménagements de rivières. Déjà exsangue, le fief va-t-il survivre à cette nouvelle manœuvre du shôgun ?


Hiroshi Hirata, un des artisans les plus doués du gekiga des années 70, rend un hommage aussi déférent que nostalgique aux hommes qui ont fait l’histoire tourmentée de Satsuma. Conçue autour de la notion de dignité, valeur clé revenant comme leitmotiv, la série laisse peu de place à l’épique pour se concentrer sur le quotidien de ces hommes, que le graphisme tout en sauvagerie contenue de Hirata ne fait que magnifier. Visages marqués, allures massives et altières, les personnages de Hirata sont tout en noblesse et portent dans leur trait un sens de l’honneur qui irradie, et ce, malgré le prestige déclinant des samouraïs. Par des encarts explicatifs, le mangaka veille à rendre à cette époque trouble et méconnue toute sa complexité quitte à demander aux lecteurs une attention de chaque instant. Si on regrette l’emploi épisodique de flash-backs qui embrouille un peu le fil narratif, on reste tout de même happé par le destin chaotique et finissant des gens Satsuma. Entre phases de calme et déchaînements violents, ces deux premiers tomes, tout en rupture de rythme, posent les bases d’une fresque démentielle qui impressionna en son temps, Mishima lui-même. Inutile d’en dire plus.


L’arbre au Soleil t.1
(série en cours en 8 tomes)
Tezuka (Osamu)
Tonkam / 9 €

Durant l’ère Ansei (autour de 1855), la vie d’un fin bretteur et de deux médecins conquis par la médecine occidentale cherchant à promouvoir leur nouveau savoir à l’encontre des us et coutumes séculaires.

Heureux lecteurs…Il ne se passe pas un mois sans qu’un excellent Tezuka débarque dans les rayonnages des libraires. Cette série d’époque parue entre 1981 et 1986 présente la particularité de raconter de façon romancée la vie de deux aïeuls de Tezuka, les docteurs Ryoan et Ryosen. Alors que Tezuka va entamer la dernière partie de sa carrière avec un dernier chef-d’œuvre, L’histoire des 3 Adolf (en cours de réédition chez Tonkam), il éprouve le désir de renouer avec ses racines familiales et sa propre histoire. Lui qui, avant de devenir mangaka, fut docteur de formation mais n’exerça jamais, réalise ainsi certainement un de ses rêves. Il donne vie à ces hommes qui ont consacré leur vie à faire avancer la connaissance de l’Homme et de la médecine au mépris de la doxa dominante. Plus réalistes que Blackjack, le « chirurgien de l’impossible », les personnages de L’arbre au soleil, en voulant répandre des techniques médicales novatrices, sont en butte à la méfiance de leurs contemporains qui hésitent à les prendre pour des charlatans ou des démiurges. Une problématique qui pourrait s’appliquer à merveille au mangaka Tezuka lorsqu’il imposa le manga comme un moyen d’expression à part entière dans le Japon d’après-guerre. Ce qui était, là encore, loin d’être gagné.


*

 

On termine en mentionnant la toujours passionnante « revue d’avant-garde soft », Black, dont le numéro 2 comporte, parmi une sélection toujours aussi pertinente de BD indépendantes, un récit inédit de Tatsumi « glauquissime » à souhait. Chez Vertige Graphic (15 €)

C’est avec tristesse que l’on apprend l’arrêt de l’excellent Virus Manga à son numéro 8. La presse spécialisée manga perd là un de ses fleurons puisque ce bimestriel était l’un des seuls (pour ne pas dire le seul) à parler intelligemment du manga hors des délires partisans de fans. On espère vivement voir renaître un projet autour de cette équipe, issue du giron d’Animeland. Et qui sait ? Si les ventes du numéro 8 dépassent les prévisions…

Dans l’attente, on pourra toujours se consoler en lisant l’intéressant Bang qui entame sa nouvelle formule par un Spécial manga. Au menu, Mizuno, Tsuge, Taniguchi et un court récit de « l’extrémiste » oriental Maruo, tout naturellement…explosif ! (7,50€).


Nicolas Trespallé, mars 2005
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Edité le : 10-03-05
Dernière mise à jour le : 20-08-08