Taille du texte: + -
Accueil > Culture > Tracks

Tracks

Tracks fait le tour des sons et des cultures qui dépassent les bornes, tous les samedis à partir de 23h.

> > Maroc Propaganda

Tracks

Tracks fait le tour des sons et des cultures qui dépassent les bornes, tous les samedis à partir de 23h.

Tracks

20/12/11

Maroc Propaganda - Pas de pain mais des jeux ! - Tracks

Un reportage de Hind Meddeb

Au Maroc, le printemps arabe n'est toujours pas inscrit au calendrier. Par quel tour de passe-passe, le royaume a-t-il échappé à la Révolution ?

Previous imageNext image
Si le hip hop a écrit la bande-son des printemps arabes, au Maroc, ça coince.
 
Près d'un an après le séisme tunisien, le Maroc semble échapper à la fièvre des révolutions arabes.

Dans cette monarchie constitutionnelle de 31 millions d'habitants, le trône du roi Mohammed VI a bien tremblé mais les choses sont vite rentrées dans l'ordre.

C'est que sa Majesté peut compter sur un allié de poids, Don Bigg.

Don Bigg
Depuis 2006, ce rappeur de 28 ans s'est imposé comme le parrain de la scène hip hop marocaine.



Avec la moitié de sa population âgée de moins de 25 ans et un jeune sur trois au chômage, le Maroc vit sur une poudrière. Comme en Tunisie ou en Egypte, la corruption infiltre le pouvoir et les inégalités atteignent des sommets. Après la chute de Ben Ali puis de Moubarak début 2011, au Maroc, certains espèrent un effet domino.

Le 20 février, des dizaines de milliers de Marocains descendent dans la rue. Pendant plusieurs mois, chaque dimanche, dans toutes les grandes villes du pays, des marches sont organisées. Le mouvement du 20 février est né.

Dans la chanson "Mabghitch", "je ne veux pas" en VF, Don Bigg évoque la torture et la corruption qui font rage dans son pays avant de dégommer les révolutionnaires du 20 février, mis dans le même sac que les intégristes musulmans. Fromage sur le hamburger, le rappeur compare dans son clip les manifestants à des clowns anti-ramadan.
 

Don Bigg MABGHITCH par DonBiggOfficial

Don Bigg : Depuis que j'ai commencé à rapper, je suis en train de demander à ce qu'il y ait une révolution artistique, à ce qu'il y ait une révolution musicale, à ce qu'il y ait une révolution, une vraie, au Maroc. Qu'il n'y ait plus de corruption, qu'il n'y ait plus de chômage, c'est vrai qu'on est en train de demander l'utopie, mais via cette utopie, on demande un changement qui soit radical ou pas, mais qu'il y ait un changement. Voilà, je suis pas contre la révolution dans le sens où ça va vers un changement, je suis contre la révolution dans le sens où on nous prend, on nous prend pour des cons, et pour des moutons qui suivent à tout va.

Dans leur majorité, les artistes marocains ont plutôt suivi Don Bigg comme des moutons.

Reda Allali de Hoba Hoba Spirit 
Hoba Hoba Spirit fait figure d'exception. Pour leur dernier titre "La Volonté de Vivre", le groupe s'inspire des slogans du 20 février.
 


Pour le chanteur et guitariste d'Hoba Hoba Spirit, le printemps arabe a permis de remettre les pendules à l'heure.
 
Reda Allali : Il est heureux qu'on ait enfin admis que les pays arabes, que leurs habitants et habitantes, ne sont pas condamnés par je ne sais quelle servilité historique ou religieuse ou je ne sais quelle génétique. Je ne sais pas comment on a réussi à nous faire croire à un moment que c'est tout ce qu'on méritait. Et aujourd'hui, vraiment du fond de mon cœur, on a admis que nous étions des individus, qui, comme un Norvégien, un Turc ou un Thaïlandais, avait envie de s'exprimer correctement, librement, d'être respecté par les gens qui le gèrent, de pouvoir demander des comptes aux gens qu'il a placé au pouvoir, d'abord de les placer au pouvoir… ensuite de leur demander des comptes. Si besoin de les sanctionner. Enfin, des choses tout à fait banales et logiques. A un moment on a fini par penser que nous autres pays arabes, on était pas fait pour ça. Voilà, c'est quand même une belle arnaque intellectuelle.
 
Depuis 2003, Reda Allali et son groupe incarnent la "Nayda", le réveil, le nom qui désigne la dissidence marocaine. Cette année-là, alors que le pays est sous la pression des islamistes, quatorze musiciens dont deux membres d'Hoba Hoba Spirit, sont accusés de bafouer les valeurs musulmanes. Leur crime : porter des cheveux longs et écouter Metallica.

Arrêtés, décrits par la presse comme des égorgeurs de chats et des adorateurs de Satan, ils font jusqu'à plus d'un mois de prison avant d'être blanchis en appel. À l'époque, Tracks avait rencontré à Casablanca Hoba Hoba Spirit. C'était quelques mois après la libération de Saad, le bassiste du groupe.


 
Mai 2011 : Shakira fait oublier à plus de 200 000 personnes réunies à Rabat le printemps arabe survenu quelques mois plus tôt. Avec ses  huit scènes, ses 120 concerts, ses deux millions de spectateurs et un budget estimé à dix millions d’euros, le festival Mawazine est devenu en dix ans le plus gros rassemblement musical du monde arabe : de quoi noyer la révolution sous une pluie de décibels ! L'événement est un gigantesque instrument de propagande du régime, offrant l'image d'un Maroc moderne, ouvert sur le monde et à l'abri des problèmes que connaissent ses voisins arabes.


Cette année, Kanye West, Lionel Richie, Joe Cocker, Cat Stevens ou Quincy Jones se sont bousculés durant dix jours de fête. Si les places aux premiers rangs sont payantes et réservées aux VIP, l'ensemble des concerts est gratuit pour le public. Patron de Medisat, une chaîne d’information marocaine en continu, Abbas Azzouzi devient, le temps du festival, son responsable de la communication… plutôt frileux.

Si Azzouzi est fébrile, c'est que les militants du 20 février ont demandé l'annulation du festival. Dans la ligne de mire des manifestants, le président de Mawazine et secrétaire particulier du roi : Mounir Majidi, accusé de nombreuses affaires de corruption. Chargé de financer le festival, aucune entreprise n'ose lui dire non de peur de se fâcher avec le Palais dont il est l'un des premiers courtisans.


Cette collusion entre le monde des affaires et le pouvoir royal, c'est justement ce que dénonce le mouvement du 20 février. Car le roi est à la fois premier entrepreneur, banquier et exploitant agricole du pays. Depuis son arrivée au pouvoir, sa fortune, estimée à 2,5 milliards de dollars, a été multipliée par cinq. 

MOUAD BELGHOUAT, alias « el HACKED », L’INSOUMIS
La révolution, c'est le cheval de bataille d'Hacked. Ses raps, il les compose pendant les manifestations du 20 février. Il est l'un des rares artistes à s'en prendre directement au Roi, une figure intouchable au Maroc.


 
Quelques semaines après cette interview, le 9 septembre dernier, Mouad Belghouat alias "Haked l’insoumis" est arrêté et incarcéré. Selon ses proches, tout aurait commencé par une altercation avec un militant royaliste. Lorsque Haked se rend avec des témoins au commissariat, on refuse d’enregistrer sa plainte.

Quelques heures plus tard, la police le convoque, son agresseur, Mohamed Dali, a lui réussi a déposer plainte et l’accuse de coups et blessures. En détention provisoire depuis plus de deux mois, les militants du 20 février se mobilisent sur le net pour exiger sa libération.
 


Reda Allali : Tu sais, si tu es au Maroc et que tu commences à analyser la façon dont le système résonne réfléchit et réagit, tu es pas loin de la folie.


Cadreur : Pierre Chautard
Ingénieur du son : Marc Parazon

Tracks
mardi, 27 décembre 2011 à 05:00
Pas de rediffusion
(France, 2011, 52mn)
ARTE F

Edité le : 06-12-11
Dernière mise à jour le : 20-12-11