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Mang'Actu - 30/05/07

Mai 07

Quelques pépites dans ce Mang’Actu de mai avec un grand nom du patrimoine manga (et non ce n’est pas Tezuka) des jeunes pousses contestataires ou militantes, une œuvre vertigineuse à (re)découvrir et le manga le plus crétin de ces dix dernières années ! Bonne lecture !

Doron Chibimaru, le petit ninja
Sugiura Shigeru
IMHO / 10, 95 €
www.imho.fr


Après avoir participé à un tournoi, Chibimaru le petit ninja, parcourt le royaume accompagné de ses trois amis, lutte contre divers escrocs et brigands avant de voler au secours de son maître, Saint Spirale.

Peintre de formation, Shigeru Sugiura embrassa la carrière de mangaka en 1933 après s’être initié aux rudiments du métier auprès de Suihô Tagawa, la grande figure du manga d’avant-guerre. Mais ce n’est que dans les années 50 que Sugiura devint vraiment populaire, la jeunesse accueillant alors avec enthousiasme ses adaptations du Dernier des Mohicans, de Godzilla et les exploits de son agent secret crétin, Sarutobi Sasuka. A la fin des années 70, son style ultra minimaliste et tremblotant tout autant que son imaginaire délirant lui valent d’être redécouvert par les mangakas d’avant-garde qui prônent alors une veine malhabile et brute dans le manga (heta-uma) et même par Art Spiegelman qui l’édita dans son prestigieux magazine, Raw. Autant dire que la parution de Doron Chibimaru s’avère une bonne occasion de faire connaissance avec cette figure du patrimoine dont l’esthétique naïve signe d’une certaine façon la radicalité. Un manga « premier âge », régressif et guilleret pour les (grands) enfants.


Le Quartier de la lumière
Asano (Inio)
Kana / 10 €
www.mangakana.com

Tusuku est un « accompagnateur » autrement dit, il aide les candidats au suicide à en finir une fois pour toute. Très attaché à une lycéenne dépressive, il comprend trop tard que son dernier « client » était le père de celle-ci… A proximité du nouveau « quartier de la lumière », deux amis élèvent chichement une enfant quand l’un d’eux décide de kidnapper un PDG pour le faire chanter.

Dans un quartier de Tokyo, des immeubles bourgeois rutilants nouvellement construits se dressent fièrement pour former le «Quartier de la lumière». Mais que se cache-t-il derrière ces façades anonymes ? Comme dans Un monde formidable, Asano scrute l’envers du Japon triomphant, pour suivre le quotidien de citadins de seconde zone qui ne trouvent plus leurs repères dans une société qui les a rejetés ou est en passe de le faire : lycéens médiocres, employés au chômage, famille désagrégée, freeters, Asano accouche d’une chronique sociale désespérée cristallisant toutes les angoisses du Japon contemporain. Rompu à l’art de la nouvelle, il fragmente son récit en chapitres qui sont comme des petites histoires dans lesquelles se nouent et se dénouent de cruelles destinées. De ce regard composite naît une œuvre dérangeante et ambitieuse parfois sordide, compensée en partie par la fin ouverte et poétique questionnant la difficulté de chacun à trouver sa voie vers le bonheur. Un artiste prometteur.

Un bouquet de fleurs rouges
Takahashi (Rumiko)
Tonkam /
www.editions-tonkam.fr/

Compilation de six nouvelles. Un quadra est invité à une soirée d’anciens élèves et s’imagine refaire sa vie avec son amour de jeunesse ; un cadre est désarçonné par son fils en pleine crise d’adolescence ; sous la pression vénale de son mari, une femme part à contrecœur en vacances avec sa belle-mère ; du jour au lendemain, un homme se voit dans l’obligation d’assister son père grabataire ; le fantôme d’un défunt découvre ébahi le regard que portait son entourage sur lui ; un salaryman en déplacement rencontre une accorte coiffeuse…

Si l’on connaît Rumiko Takahashi à travers ses grandes sagas qu’il s’agisse de Maison Ikkoku, Ranma 1/2 ou encore Inu Yasha, la mangaka s’avère aussi douée dans le cadre de récits courts comme on avait pu le constater avec Le chien de mon patron et Tragédie de P. chez Tonkam. Le fil rouge de ces récits est de mettre en scène des salarymen face à leur problème de famille pour souligner dans un savant dosage de tendresse et d’humour le conflit des générations, les nouveaux rapports homme/femme ou parler plus largement du malaise des cadres japonais d’aujourd’hui. Takahashi se gausse du sens du sacrifice et du devoir bien mal récompensés de ces employés qui en sont rendus à vivre comme des intrus dans leur propre foyer. Négligés par leur femme ou déboussolés face à leur enfant, ces hommes d’un abord si sérieux sont gentiment ridiculisés par la mangaka comme dans la nouvelle donnant son nom au recueil Un bouquet de fleurs rouges, qui dans ce style typé années 80 qui ne paye pas de mine nous fait passer insensiblement du rire aux larmes. Un ouvrage à ne pas manquer par les fans qui condense tout ce que l’on aime chez cette dessinatrice.

Massacre au pont de No Gun Ri (volume 1)
Park (Kun-woong), Chung (Eun-yong)
Vertige graphic-Coconino Press / 29 €

Récit du sanglant massacre perpétré à No Gun Ri par les Américains contre des civils sud-coréens lors de la guerre de Corée en 1950.

Dans la trilogie Fleur (paru chez Casterman), Park Kun-woong explorait déjà les heures sombres de la Corée des années 50 en mettant à jour des pages méconnues de l’histoire du Pays du matin calme. Poursuivant dans cette veine, il s’intéresse cette fois à un évènement tragique de cette guerre en s’appuyant pour cela sur le roman de Chung Eun-yong consacré à la tuerie de No Gun Ri. N’épargnant rien de la description atroce de cet épisode recomposé à partir des témoignages des rares rescapés, Park restitue toute la terreur des villageois devant les crimes perpétrées par leurs bourreaux (dont on ne verra jamais le visage) et qui se « justifient » en représailles à des assassinats de G.I.’s perpétrés par des soldats nord-coréens déguisés en paysans. Face à la monstruosité de ce crime, Park Kun-woong se fait violence et malgré la douceur et la délicatesse de son trait enlaidit ses planches,  les recouvrant progressivement d’un lavis noirâtre épousant la texture poreuse et accidentée du papier pour signifier cette sensation palpable de chaos. Malgré les 600 pages de ce manhwa bouleversant, l’auteur loin d’en avoir fini avec cette insoutenable barbarie a entamé depuis l’an dernier la réalisation d’un second volume, comme s’il cherchait encore et toujours à comprendre l’incompréhensible.


Amer Béton - Edition intégrale
Matsumoto (Taiyô)
Tonkam / 27, 50 €
www.editions-tonkam.fr/

Tel le yin et le yang, Blanco, naïf et simple d’esprit, et Noiro, le cerveau, sont indissociables. Eux deux font régner la loi sur Takara, « la ville trésor » qui est à la fois leur territoire et leur terrain de jeux. Mais bientôt, d’autres prétendants veulent refaçonner la ville et tentent de briser la cohésion du duo.

A l’occasion de la sortie sur les écrans de l’adaptation animée ripolinée par Michael Arias, Tonkam exhume de ses tiroirs Amer Béton, la trilogie culte qui a révélée le talent de Taiyô Matsumoto en France. Loin des couleurs pastel du film, la version papier repose sur cette opposition franche du noir et du blanc, des lignes et des masses, du bitume et de l’air, autant de couples d’opposition qui semblent justifier l’existence même de ce monolithe mystérieux et fulgurant qui n’a rien à envier dans son genre à l’OVNI que fut Le Garage hermétique en son temps. Véritable enchantement visuel, Amer Béton nous ballade dans des architectures urbaines qui portent tous les stigmates de la modernité : logo, publicité, tags, graffs, affiches, panneaux, pylônes électriques… Si le scénario tourne progressivement en roue libre, on ne se lasse en revanche jamais de l’exploration de cette cité qui semble par moment devenir réellement mouvante tant Matsumoto cultive les perspectives biaisées, la distorsion des profondeurs de champ, les plongées ou contre-plongées audacieuses… Un manga tout simplement vertigineux.

Catsby t.1
Kang Do-ha
Hanguk / 12,75 €
bd.casterman.com

Catsby a 26 ans, il est chômeur et vient de se faire plaquer par Persoue sa petite amie qui lui annonce son mariage. Gros coup de déprime...

Publiée sur internet, cette série a suscité un petit engouement en Corée avant d’être reprise en version papier. Rançon de la gloire, elle s’apprête à être adaptée à présent au cinéma. Hormis les personnages animaliers, on s’attendait pourtant à un peu plus d’originalité de la part de l’auteur qui se contente de dérouler une énième variation sur les déboires sentimentaux d’un jeune adulte vaguement dans la dèche sans y apporter un minimum de décalage humoristique et de nerf. Des virées éthyliques en rencontres d’une nuit, on tombe trop souvent dans le déjà vu d’autant que ce qui peut passer pour subversif en Corée l’est beaucoup moins dans notre culture. Bref, force est de reconnaître que ce Catsby n’a rien de magnifique et que pour l’heure, il n’y a vraiment pas de quoi fouetter un chat.


Onmyôji. Celui qui parle aux démons t.1 (série en 13 volumes)
Okano (Reiko), d’après un roman de Baku (Yumemakura)
Le serpent bondissant
Delcourt-Akata / 14,95 €
www.akata.fr/

Disciple d’un bonze, Abe-no-Seimei est un talentueux magicien passé maître dans la pratique du Yin et du Yang. On le suit jeune apprenti puis enquêtant sur la disparition d’un luth impérial avant de résoudre le mystère de cette femme sans bouche qui vient troubler régulièrement les nuits d’un bonze.

De la même manière que le petit zombie Kitaro, le héros de Mizuki, ne cessait à travers ses aventures de questionner le rapport du visible et de l’invisible, Abe-no-Seimei est un curieux personnage à la croisée du spirituel et du sensible qui protège les hommes des forces obscures qui les entourent. Personnage à la fois stoïque et malicieux, celui-ci se joue des démons comme des humains présomptueux, fort de ses dons occultes et de son art de la répartie. De l’aveu même du romancier, la dessinatrice (femme du fils de Tezuka à la ville) confère au roman de Baku une vraie grâce. Il est vrai que son style rappelant curieusement celui de Natsuki Sumeragi repose sur cette même épure et cette puissance éthérée du trait faisant presque oublier le gros travail de reconstitution nécessaire en amont pour redonner vie à la ville de Heian, l’ancienne Kyoto et à tout son décorum. Bénéficiant d’un gros travail rédactionnel de la part de l’éditeur pour éclairer la démarche de la mangaka, (lexique, plan de la ville…), ce récit fantastico-historique se montre aussi instructif que dépaysant.


Bobobo-bo Bo-bobo t.1 (série en 21 volumes)
Sawai (Yoshio)
Sakka / 5, 95 €
www.sakka.info/

Dans l’empire Chauvekipeut, l’Empereur Crâne d’œuf livre une chasse aux poils sans merci contre ses sujets. Mais chevelu comme un hippie, le redoutable Bobobo-bo Bo-bobo se dresse seul contre l’injustice. Pour combattre les brigades capillo-tracteuses, il peut compter sur sa maîtrise de l’Hanagé Shinken, l’art ancestral du poil de nez…

Régulièrement le manga nous propose des séries complètement loufoques qui vont parfois si loin dans la crétinerie qu’on est partagé entre l’exaspération et le respect devant ces mangakas qui n’ont décidément peur de rien, surtout pas du ridicule. Autant dire que Bobobo-bo Bo-bobo ne plaira pas à tout le monde et que suivant son humeur, on réagira plus ou moins bien à ce qui -sous couvert de parodie de shônen de baston- ressemble à du grand n’importe quoi. Est-ce la fatigue ou la nervosité, même le chroniqueur de ses lignes n’a pu résister longtemps à la coupe afro « sly stonesque » de Bobobo-bo Bo-bobo et avoue ne s’être pas encore remis de la terrible annonce de la naissance de ce canard croisé avec un slip (si, si...) En attaquant si fort dès le premier volume, on n’ose imaginer sur ce qui va suivre dans les 20 tomes suivants. Une chose est sûre, Motoei Shinzawa, l’immortel auteur du Collège fou fou fou, a désormais trouvé son fils spirituel. C’est dire si ce Yoshio Sawai est dangereux.


*

Responsable d’un refuge dans les Alpes japonaises, Shiga part porter secours à la fille disparue de son meilleur ami. Lors de son enquête, il découvre l’enfer de Shibuya, le quartier jeune et branché de Tokyo où les lycéennes monnayent leur charme à des salarymen libidineux. Tout est dit dans le titre, mais Le Sauveteur vaut le détour rien que pour son morceau de bravoure final : l’escalade d’un building ultramoderne. Un Taniguchi qui n’atteint pas les cimes mais qui se laisse lire. (Sakka, 11,95 €).

 

Dans Genshiken, un adolescent décide d’assumer ses penchants otaku en s’inscrivant au « Club d’étude de la culture visuelle moderne » de son lycée. Il y rencontre des gens bizarres avec qui il va se lier peu à peu pour partager sa passion des animés, des jeux vidéo, des mangas en général… et des mangas érotiques amateurs en particulier. L’auteur nous immerge dans la communauté sulfureuse des otakus décortiquant avec humour les manies étranges de ces garçons (et quelques filles) capables de pinailler des heures durant sur la finesse de réalisation d’une figurine ou sur le moyen de gagner des points de vie dans le dernier RPG à la mode. Un glossaire vient expliciter les multiples références de cette série qui devrait cartonner chez les otakus français. (Kio Shimoku, Kurokawa, 6.90 €)

 

Une BD chinoise pour terminer avec My Way de Ji Di recueil de petits contes sur la mort, la vie, l’amour, le bonheur chez Xiao Pan (12,50 €) Inégal dans l’ensemble, on peut se consoler en appréciant le joli graphisme de la dessinatrice malheureusement quelque peu desservi par l’emploi d’une typographie hasardeuse.
C’est tout pour ce mois-ci,
Mata ne !
Nicolas Trespallé

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# 29 - Mai 07
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Edité le : 30-05-07
Dernière mise à jour le : 30-05-07