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Mang'Actu - 19/05/05

Mai 05

Un Mang’Actu sulfureux ce mois-ci placé sous le signe de la bizarrerie, de l’étrange, de l’érotisme où nous allons traverser le miroir et visiter à nos risques et périls des territoires inconnus… Du sensuel et du peu consensuel donc, dans cette sélection qui fait la part belle à l’onirisme sous toutes ses formes… Le rêve, c’est là où tout est permis, là où la logique et les tabous n’ont plus cours…  Vous voilà prévenus !

Number 5
(4 volumes parus, en cours)
Matsumoto (Taiyou)
Kana, coll. Made in Japan / 15 €



Membre du Conseil Rainbow, organisation armée pour la paix, Number 5 s’est fait la belle en kidnappant une jeune femme appelée la Matriochka. Le conseil Rainbow cherche vainement à rattraper le fuyard tandis qu’en haut lieu, on s’interroge sur la légitimité de cette armée de la paix.    
Number 5 est un manga d’anticipation comme on en voit peu. Une sorte d’objet transgénique expérimental, un OVNI dont les outrances narratives et l’intransigeance formelle rappelle le Moebius flamboyant du Garage Hermétique. Autant dire qu’il est demandé au lecteur de la curiosité et de l’audace pour rentrer dans les méandres d’un récit dont les tenants et les aboutissants ne sont livrés qu’au compte goutte. Qui sont vraiment les membres du conseil Rainbow ? Un groupe de super-héros, une milice fasciste ? Qui les utilise ? Et à quelles fins ? On en apprendra un peu plus à partir du tome 4 sans que les pièces du puzzle forment encore un tout cohérent. Par défaut, la narration éclatée de Matsumoto incline le lecteur à se laisser guider dans ce monde bizarre qu’à défaut de comprendre, il va découvrir à mesure des pérégrinations du Number 5. D’un trait flottant visiblement effectué à main levée, Matsumoto compose des architectures invraisemblables mixant baroque, orientalisme, classicisme, psychédélisme, et imagine un bestiaire exotique où les chameaux ont des têtes de fleurs, les moutons des têtes de lions et où l’on peut cueillir des fleurs de nuages. Parfois, il intercale des dessins d’enfants, des cartes, des pictogrammes, des motifs décoratifs, faisant de Number 5, un manga protéiforme émaillé de signes dont différentes lectures n’ont pas fini d’épuiser le mystère.

Princesse Saphir t.1 et t.2
(série en 3 tomes, en cours)
Tezuka (Osamu)
Soleil, coll. Manga / 6,95 €

Pour empêcher le fils du duc Duralmin d’hériter du trône, le roi de Silverland décide de faire passer Saphir pour un garçon. Aidé du félon Plastic, Duralmin fomentent divers plans pour révéler la supercherie et s’emparer du pouvoir. Le jour de l’intronisation du prince Saphir, la vérité éclate au grand jour. Saphir est jetée en prison…

En 1954, Princesse Saphir marque un tournant dans la jeune histoire du manga. Pour la première fois, Tezuka s’adressait spécifiquement aux filles et inventait un genre, le shôjo manga. Avec une certaine perversité, l’auteur martyrise son héroïne androgyne qui, condamnée à masquer sa véritable identité, doit pousser le transformisme jusqu’à l’absurde avec les quiproquos en pagaille qu’une telle situation induit. Exemple, quand Saphir tombe amoureuse du prince Franz Charming, elle est obligée de se doter d’une perruque blonde pour gommer toute ambiguïté sexuelle et exprimer réellement sa féminité ! Une fois de plus, ce récit merveilleux d’aventure épique trouve sa source derrière un maillage de contes légendaires, de fables, de films, comme les Silly Symphonies de Disney ou les films de corsaires bondissants à la Michael Curtiz (Saphir croisera la route de Captain Blood en personne) et dérive plus lointainement des spectacles de la Takarazuka Revue, fameuse troupe théâtrale composée exclusivement de femmes. Mais tout n’est pas qu’hommage car le mangaka peut-être inspiré par l’école américaine de Mad, sait instaurer de la distance en détournant ponctuellement les conventions de la narration classique « -d’où sort ce drôle de chevalier masqué ? «- je crois bien qu’il a surgi de la page précédente ! » ou quand il brise des cases pour figurer la fuite de personnages. On l’aura compris, cette œuvre de jeunesse est à lire de 7 à 77 ans… En garde !

Free Soul
Yamaji (Ebine)
Asuka, coll.Yuri / 9 €

Keito une aspirante mangaka tombe amoureuse de Niki, une trompettiste d’un groupe funk à succès. Tout en travaillant à son premier manga, Keiko cherche à la revoir. Mais Niki est du genre volage…

Certains artistes passent leur vie à refaire plus ou moins consciemment la même œuvre. Ebine Yamaji semble être de ceux-là. En quelques mangas (Love my life, Sweet lovin’ Baby…), son univers est déjà solidement installé tournant autour de motifs récurrents comme si Yamaji voulait sans cesse réécrire la même histoire…Son histoire ? Auscultant sans relâche la mécanique complexe du plaisir/désir dans la relation amoureuse, elle privilégie toujours le même type d’héroïne, une jeune midinette rêveuse, lesbienne qui s’interroge sur la nature de la passion qui fait s’unir ou non deux êtres. De sa relation intense mais passagère avec Niki, Keiko se retrouve face à elle-même et à sa frustration d’un amour, semble-t-il, mort-né avec le spectre de la solitude qui la hante. L’acte créatif que l’on retrouvait déjà dans Love My life, devient le refuge des états d’âme de Keiko qui charge son personnage Angie, une chanteuse black lesbienne de ses vacillations émotionnelles. Par ce procédé de récit gigogne, Yamaji met en abîme ses propres obsessions parlant moins en tant que lesbienne qu’en femme soucieuse de vivre une vie personnelle (et sexuelle) épanouie. C’est assurément à ce jour le manga le plus personnel de l’artiste, là où Yamaji se raconte le plus sans vraiment chercher à se masquer derrière les paravents de la fiction. Du fleur bleue sans le mielleux, donc.

Bienvenue au Gamurakan, t.1
(série en 2 tomes, en cours)
Fukuyama (Yôji)
Sakka / 11,95 €


Une vieille acariâtre rend visite à un avocat déprimé pour un problème de loyer impayé. Sur place, il constate que l’affaire n’a rien de banal. D’étranges créatures aux formes angéliques semblent avoir pris possession de l’appartement…Et du locataire.

D’apparitions inexplicables en situations insensées, de comportements bizarres en pulsions sexuelles irrépressibles, Bienvenue au Gamurakan  a le mérite de renouveler un sujet « tarte à la crème » de la science-fiction, celui de l’invasion extra-terrestre. Fukuyama fait donc du neuf avec du vieux, mais il le fait bien passant maître dans l’art de l’illusion et des faux-semblants grâce à un découpage particulièrement inventif. Le récit délirant et l’érotisme larvé font le reste et finiront d’embarquer le lecteur même le plus blasé. L’histoire joue habilement sur l’irruption impromptue de l’étrange dans un environnement quotidien des plus ordinaires. Sous l’action des angelots, la réalité se distord sous nos yeux avant de redevenir calme l’instant d’après, non sans laisser des traces parfois insolites. Ainsi, la séquence se déroulant dans le bureau d’une grande entreprise est savoureuse tant la situation dans laquelle se retrouve un petit chef frise le ridicule. Une apparition du burlesque qui vient contrebalancer une tension savamment instillée tout le long du récit. Un thriller enlevé très réjouissant.


Tensui. L’eau céleste t.1
(série en deux tomes, en cours)
Hanawa (Kazuichi)
Sakka / 10,95 €

Natsumé, une petite fille flanquée d’un lutin d’eau, une créature aux pouvoirs surprenants, parcourt le Japon des divinités et démons traditionnels à la recherche de sa mère.

Si on a découvert Hanawa en France, avec le déconcertant Dans les Prisons, compte-rendu scrupuleux et glacé de sa peine carcérale pour détention illégale d’armes à feu (cf. Mang’actu mars), Hanawa s’est fait connaître par des récits d’un tout autre genre où s’expriment à plein son goût pour le baroque et la fantasmagorie. Tensui, l’une de ses dernières productions, explore cette veine et nous plonge dans l’univers grouillant et mystérieux des superstitions païennes pétries de croyances séculaires, shintoïstes et bouddhistes. Entre le rêve éveillé ou la réalité rêvée, le périple de Natsumé passe sans cesse du merveilleux à l’horreur par la faute de kami facétieux ou malfaisants qui n’ont de cesse de lui jouer des tours. Colère, mauvais rêve, maladie, tous ces phénomènes ne sont pas le fruit du hasard mais traduisent un monde où le naturel et le surnaturel se fondent et se confondent. Un monde où le minéral, le végétal, l’organique composent un espace en constante métamorphose. La petite Natsumé explore cet environnement déboussolé (et déboussolant)  avec les yeux grands ouverts. Comme nous.

La Jeune fille aux Camélias
Maruo (Suehiro)
IMHO / 9 €


Recueilli par un cirque ambulant peuplé de monstres, Midori, une jeune beauté diaphane aux yeux de poupées, va vivre un supplice avant qu’un illusionniste la prenne sous son aile. Mais son calvaire ne tarde pas à reprendre lorsqu’on lui propose un rôle de jeune première au cinéma.

Après deux courtes histoires parues dans Bang et Black, la publication de La Jeune Fille aux camélias donne enfin l’opportunité de découvrir le travail du très subversif Suehiro Maruo, mangaka mythique et marginal qui n’a pas fini de faire parler de lui. La première chose qui frappe en ouvrant ce manga, c’est l’incroyable perfection graphique du style Maruo. Equilibre des formes et des contrastes, perspectives écrasées ou obliques,  sa gestion de l’espace tout autant que son esthétique renvoient à l’ukiyo-e, ces « images du monde flottant » qui fleurirent durant l’ère Edo. Visiblement grand amateur du maître du XIXème siècle Yoshitoshi, Maruo s’inspire de ces compositions harmonieuses et sereines pour mieux dépeindre le chaos et l’horreur qui régit la marche de son monde. Sorte de Freaks au départ, le récit ne rejoint pourtant en rien la lecture humaniste et compatissante de Tod Browning ; chez Maruo, le physique des monstres n’est que la marque de leur dépravation morale. Obsédé par l’image de la pourriture et de la gangrène autant que par la violence inhérente à tous les rapports humains, Maruo se complaît dans cette morgue nauséeuse qui souille peu à peu la petite Midori. Et ce n’est pas la tombée de neige qui clôt ce cauchemar halluciné qui viendra laver la jeune fille de toute l’impureté qui l’a contaminée.
Gourou de l’ero-garu, cet amalgame ambigu d’érotique et de grotesque, Maruo n’est pas un auteur facile, qui se bornerait à faire peur. Renversant tous les tabous, son œuvre ressemble à un cabinet de curiosités chargé de recenser toutes les aberrations et perversions humaines. Son travail n’a de sens que par cette volonté systématique de rendre consistant des pulsions enfouis et des fantasmes sexuels morbides sans aucune retenue. A l’ordre moral, Maruo substitue son désordre amoral. Une démarche obscène qui ne trouve guère d’équivalent que chez Sade, là où la fange côtoie sans problème le sublime…
*

On termine ce Mang’Actu en signalant la sortie simultanée de deux séries d’anticipation d’un poids lourd de l’édition manga, Kaiji Kawaguchi. Ce mangaka a remporté trois fois le prix Kodansha récompensant chaque année la meilleure série éditée par cette maison d’édition et il s’est fait le spécialiste des fresques aux longs cours qui tiennent le lecteur en haleine. Il n’en faut pas plus aux éditeurs pour nous le présenter comme le nouvel Otomo…

Zipang t.1 (Kana, 7,30 €),  narre l’aventure extraordinaire du Yukinami, un croiseur moderne ultra sophistiqué qui se retrouve inexplicablement en pleine guerre du Pacifique en 1942 lors de la bataille de Midway. Un thème de grosse série B hollywoodienne du style Nimitz, retour vers l’enfer sous-tendu par un même enjeu : l’équipage doit-il ou non intervenir sur le cours du passé au risque d’influer le futur ?  Pour l’heure, rien de bien révolutionnaire dans cette série, même si le point de vue japonais devrait offrir matière à des développements intéressants. La nostalgie du Japon impérial a-t-elle encore de l’avenir ? Il semble que Kawaguchi ait tranché la question.

Autre série en cours de publication, Spirit of the Sun / L’esprit du soleil, (2 tomes parus chez Tonkam, en cours, 7, 50 €) où Kawaguchi fait montre d’une tout autre ambition. Le Japon est dévastée en 2002 par une série de cataclysmes naturels (tremblements de terre, tsunamis…) qui engloutit la moitié des villes du pays et impose le démantèlement du Japon désormais sous la coupe des Chinois au nord et des Etats-Unis au sud. L’uchronie s’intéresse à la vie des survivants japonais devenus des apatrides forcés avec toutes les bouleversements géopolitiques et tensions ethniques qui résultent de la catastrophe : nationalisme exacerbé, xénophobie… Dommage que Kawaguchi à partir d’un fond passionnant se soit contenté d’animer des personnages archétypaux à l’instar de Gen, le héros au cœur pur, qui en deux mots et un regard est capable de calmer les extrémistes de tout poil…
A défaut de futur Otomo, Kawaguchi s’impose donc comme un artisan habile. Ce n’est déjà pas si mal.

Bonne lecture, mata ne !

Nicolas Trespallé, mai 2005
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Edité le : 19-05-05
Dernière mise à jour le : 19-05-05