Interview et extraits de concert de Charles Hayward
Infinite Livez en concert
Tuxedomoon en concert
L'île des possibles
A l’image de ce gros caillou blanc qu’on nome les îles du Frioul au large de Marseille, non pas celle du château d’If où fut enfermé le comte de Monté-Cristo, mais celle de l’hôpital Caroline où séjournaient au XIXe siècle marins et globe-trotters en quarantaine, le festival MIMI n’est que la partie visible d’un iceberg : la grande fête annuelle quasi familiale d’une équipe pérenne de 12 personnes installée à la Friche La Belle de Mai, d’une pépinière de labels et de tout un réseau « d’ambassadeurs » de Yokohama à Kinshasa, en passant par le Brésil, le Liban, New York et la Russie.
Catalyseur d’électrons libres
L’AMI, l’association (d’Aide aux Musiques Innovantes) fondée par Ferdinand Richard dès le début des années 90 a pour objet de mixer esthétiques et territoires, pour l’émergence et le développement de talents. Mais pas seulement : l’ex bassiste, chanteur et manager du groupe iconoclaste Étron Fou Leloublan (1973/1985, et six albums à la clef) a compris très vite qu’un artiste ne peut grandir sans un environnement professionnel dont il a identifié les 30 métiers structurants. Écolo convaincu et militant, Ferdinand perçoit la création musicale comme un écosystème : « C’est en observant le milieu du hip-hop que j’ai compris cela ; cette façon dont ils ont su créer leur chaîne de travail pour l’organisation de leur indépendance.» Entouré de personnalités telles qu’Erick M, Otomo Yoshihide, Christian Marclay ou Massilia Sound System, cet accélérateur de particules crée un premier atelier d’écriture avec Mc Solar qu’il sollicite en 94, alors qu’Imotep du groupe IAM équipait déjà la friche marseillaise de machines à sampler. Depuis l’AMI n’a cessé de croiser musiques actuelles, jazz et hip-hop à l’occasion d’ateliers en Afrique, au Moyen-Orient ou en Europe, de rencontres, et de résidences orchestrées à l’occasion du festival annuel au Frioul.
Mon laptop prend racine
Cette année, part exemple trois formations « spontanées » se sont réunies en vue d’un concert inédit dans les ruines de l’hôpital Caroline. L’ensemble vocal, Nom Commun, composé de six voix françaises a capella inaugurait ainsi les concerts par une polyphonie originale portée par les improvisations électro du japonais Tadahiko Yokogawa. Ravi de cette expérience nouvelle, le musicien-enseignant et sociologue tokyoïte devant admettre que la chorale peu pratiquée au Japon demeurait l’affaire des femmes et des enfants. Mais qui sait, de nouvelles voix vont-elles s’élever au pays du soleil levant, mêlant sous le nom de code Kisetsu (les saisons) les légendes nippones aux mythes anciens ressuscités par la parole chantée d’un groupe qui n’a de commun, que son nom.
Icons est une autre association, révélatrice d’une scène contemporaine qui s’interactive, s’influence et s’écoute, la gravité des corps et des particules sonores suspendue dans l’action : quand la danse de Ziya Azazi et sa partenaire, Su Günes, inspirée du mouvement hypnotique des derviches tourneurs de leur pays d’origine (la Turquie) entre en résonnance avec les boucles ryhtmées et les envolées séquentielles du musicien chercheur, Serge Adam. Le dialogue fonctionne bien et s’est poursuivi sur d’autres spectacles en Avignon ; à suivre.
Bien plus convenu de fait, pour les aficionados d’une scène électro minimale, la réunion pourtant peu banale d’un chinois (Yan Jun), d’un coréen (Ryu Hankil), et du Thaïlandais -Singapourien (Yuen Chee Wai) autour du fameux guitariste DJ et compositeur de BO japonais, Otomo Yoshihide, pour un concert de bleep et de scratch : tous les quatre sagement assis à leurs tables de bureau alignées, manipulant câbles et boutons telle une jolie brochette de standardistes au siècle dernier. Far East Network- c’est leur nom de scène, en hommage à la radio de l’armée américaine exportatrice de Rock et de jazz dans les années 40- nous a offert un pur moment de poésie, dont les insensibles ou septiques purent s’esquiver librement pour aller flâner sur les stands de petits labels ou distributeurs indépendants installés pour l’occasion, dans la cour de l’hôpital transformée en agora.
Le nerf de la guerre
Car outre ses coproductions artistiques improvisées, l’association AMI est devenue en quelques années, le vaisseau amiral, véritable pépinière de micro entreprises installées en France et à l’étranger. Ses « jeunes pousses », invitées pour trois jours (du 9 au 11 juillet) à la cité de la musique de Marseille purent s’entretenir lors de débats croisés avec des acteurs culturels, institutionnels et conseils en création d’entreprises, sur le nerf de la guerre : le financement solidaire, régional ou international de leurs activités. Le surf entre secteurs public et privé étant considéré comme sport de haut niveau, il n’était sans doute pas vain de rappeler, au moment où la France entame sa présidence européenne, et restreint une partie de ses services public et culturel, la remarque du président de la commission en 2007, considérant « la culture et la créativité comme d’importants moteurs de développement personnel, de cohésion sociale et de croissance économique ». Chiffre à l’appui, puisqu‘on recensait 5,8 millions de travailleurs dans le secteur culturel dès 2003, soit plus que les populations actives de la Grèce et de l’Irlande réunies, pour un chiffre d’affaires équivalent à 2,6 % du PIB de l’union et une croissance supérieure à la moyenne des autres secteurs économiques. (source IRMA)
De la même façon qu’il croit au dynamisme des microstructures, à leur indépendance, c'est-à-dire à leur autofinancement local, Ferdinand Richard croit au maillage territorial plus qu’au financement artificiel de grands espaces de diffusion : « il est important de mener une politique de proximité, et de développement de petits lieux, ne serait-ce que des lieux de répétition ; car c’est en montant sur scène, et avec plus de deux cents concerts par an, qu’on apprend son métier ! »
Performers hors pair
Le jeune batteur et compositeur Ahmad Compaoré (de père burkinabé et de mère égyptienne) l’a appris à Marseille, son métier, mais aussi lors de résidences en Inde ou à Tokyo, et au contact de musiciens fondateurs tels que Fred Frith : une carte blanche pour la liberté, une référence pour la plupart des musiciens invités. « C’est lui qui m’a désinhibé quant à l’improvisation, face à la restitution d’une musique traditionnelle très encrée », précise Paolo Angeli, guitariste d’origine sarde et acteur débridé de la scène contemporaine italienne, en symbiose totale avec sa guitare-lyre ; un instrument « custom » électronisé, dont il joue comme d’un violoncelle, et qui lui sert aussi de percussions... selon l’inspiration du moment.
Enfant de la balle dans le giron de MIMi depuis 2004, Ahmad Compahoré, s’était donné pour mission cette année d’accorder sur son territoire, et sous l’enseigne, Musique Rebelle, un quintet pour le moins éclectique, composé d’un jeune guitariste hors pair, Hervé Samb (sénégalais) – repéré par une pointure du jazz à l’occasion d’une tournée internationale avec Amadou et Mariam -, du saxophoniste et activiste héritier de Duke et Coltrane, Raphël Imbert, Stéphane Mondésir au clavier - de formation contemporaine et classique, autant dire sevré aux musiques savantes avant d’être perturbé par le hip-hop et le jazz -, et Philippe Lerabo, dit « Mao » violoncelliste au conservatoire, sur scène, à la guitare basse. À cette formation pour le moins volcanique dont le seul plaisir de jouer transmettait un courant continu et puissant entre un public conquis et la scène, les interventions vocales de Sophie Gonthier –au pseudo d’Anything Maria pour ses apparitions à la guitare électrique ou en « sprachgesang » solo, sur la scène berlinoise – nous ont fait l’effet d’une dragée sur la pièce montée : une touche de grâce, une bifurcation hors-piste, entre deux échappés virtuoses totalement jubilatoires, mais somme toute assez prévisibles d’une fusion débridée.
C’est sans doute l’une des pertinences du MIMI, l’intrusion d’un élément novateur qui perturbe une certaine forme de consanguinité pour nous emmener ailleurs. Comme cette formation insolite de deux musiciens suisses, Pierre Audétat et Christophe Calpini (Stade) qui ayant déjà fomenté une avant-garde jazz-rap entre 92 et 96 avec Silent Majority, persistent et signent sur Big Dada, - division hip-hop du label Ninjatune - avec l’ahurissant londonien Infinite Livez, (
Extrait du concert) incontestable maître de cérémonie, revendiquant Breton et Derrida pour pères adoptés autant qu’il est le fils naturel de Ziggy ou d’un Prince décomplexé. Un show surréaliste décoiffant et déjà deux albums à la clef pour ce trio déconcertant qui préfère désormais enregistrer ses concerts, et se retrouver sur les chemins de l’impro plutôt que de s’enfermer en studio. Authentiques mythes (meat)
Pour Charles Hayward, (
Extrait du concert) ce n’est pas tant la recherche de nouveauté qui compte, mais l’authenticité. Pour lui la musique actuelle c’est un peu comme la cuisine nouvelle, elle attire œil et flatte l’esprit, mais cela ne remplit pas la panse... Immergé derrière sa batterie comme s’il s’agissait d’une machine à remonter le temps, déclenchant le son d’une cloche au passage d’un train lancé à toute vitesse, et encore bien d’autres paysages sonores singuliers, le fondateur de This Heat (1976) qui flirta un temps avec Everything But The Girl, Gong, Phil Manzerena, Fred Frith - encore lui - ou Bill Laswell, nous a offert un one man show d’exception, totalement rock par son énergie, le rythme des mots pour poésie. Autrement dit, un truc qui tient au corps et résonne encore, après le départ du dernier bateau pour Marseille. Il est trois heures du mat.C’est le lendemain, dimanche à 17h00 que le film recommence, après quelques heures de rangement et de somnolence. Sous l’oreille attentive et discrète des techniciens et un soleil de plomb que seul un cowboy mexicain peut soutenir, Tuxedomoon démarre sa balance (
Extrait du concert) magie du lieu ? « In a manner of speaking I just want to say, that just like you i should find the way, to tell you everything by saying nothing. Oh give me the words... ». Bien sûr cette chanson mythique, "A manner of speaking", ils ne l’ont pas chantée : Tuxedomoon a perdu sa voix il y a quelques années déjà. Pourtant ce soir-là quand celles de Steven Brown et Blaine Reininger se sont élevées sous les étoiles, s’accompagnant eux même au saxo, au clavier, au violon ou à la guitare ; Luc Van Lieshout à la trompette et Peter Principle imperturbable à la basse, l’histoire était au rendez-vous. Définitivement No Wave après trente ans de carrière, les inclassables Tuxedomoon ont surfé sur le funk, le jazz, le classique, le tango, le rock, et l’expérimental... après avoir été l’égérie de la scène postpunk de Los Angeles dans les années soixante-dix, stars à New York et activistes à Bruxelles, ils ont encore trouvé les moyens de se ressourcer au Mexique, ou à Athènes ; reviennent avec des cuivres, chantent en grec, en français ou en espagnol. Il était donc légitime qu’ils rejoignent l’île des possibles, à deux lieues de la planète mars... pas très enclins à reprendre le bateau après ce dernier concert d’une tournée européenne qui s’achève. Plus prompts à rejoindre d’autres « vagabonds »*, comme James Chance ou Robert Aaron, venus soutenir la nouvelle garde, en concert à la villa Noailles (Hyères-les-Palmiers) pour le MIDI festival. *Music for the vagabonds . The Tuxedomoon chronicle » une biographie par Isabelle Corbisier
Loin des festivals mastodontes de l’été, une jauge de 800 personnes, un budget de 45 000 euros pour les artistes (voyages compris) et une équipe de 50 personnes dont 40 bénévoles (comédiens, graphistes, techniciens à la recherche d’un job), le MIMI demeure une oasis pour l’oreille et l’esprit.






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