Entretien avec Oliver Stoltz à propos de son film qui ne laisse pas indifférent.

Né en 1969, il a fait des études de cinéma à la HFF « Konrad Wolff » à Potsdam. Il produit des films pour ZDF, RTL et ARTE. « Les enfants perdus » est le premier film qu’il signe (avec Ali Samadi Ahadi) en qualité de réalisateur. Un nouveau documentaire commun est d’ores et déjà en voie de préparation.

Oliver Stoltz: C’est juste, notre intention n’était pas de tourner un film sur la guerre, mais bien sur ses implications pour les enfants. Nous pensons en effet que les émotions sont plus fortes que les informations, sans pour autant donner dans le kitsch. Nous avons trouvé que le regard de ces enfants en disait beaucoup plus long que le témoignage d’un expert, qui de toute manière se bornerait à parler du nombre des victimes. Nous voulions savoir de quelle manière ces enfants, qui étaient devenus sans le vouloir des assassins, géraient leur culpabilité. Sont-ils des coupables ou des victimes ? Comment la société se comporte-t-elle face à eux ? Mais il est évident que la guerre est elle aussi traitée dans ce film.
ARTE: A-t-il été difficile de trouver une équipe de tournage pour ce projet, dans une zone d’insécurité ?
Oliver Stoltz: Ah oui ! Nous avons essuyé un refus après l’autre, parce que les gens avaient une famille et que c’était un film à petit budget qui allait être tourné dans des conditions particulièrement difficiles. Pendant le tournage, nous nous sommes rendus compte que la peur est quelque chose de très personnel. Chacun pouvait et devait décider pour des risques qu’il était prêt à prendre.
ARTE: En Ouganda, il n’est pas permis de filmer n’importe où. Dans quelle mesure le gouvernement attribue-t-il des autorisations de tournage ?
Oliver Stoltz: Pendant les repérages, plusieurs journalistes étrangers ont été expulsés parce leurs reportages ne correspondaient pas à la ligne gouvernementale. Pour notre documentaire, qui était axé sur le long terme, ceci aurait été catastrophique. Dans une région de crise, le gouvernement adjoint aux journalistes un chaperon militaire afin de savoir à tout moment où ils se trouvent. Ce qui nous inquiétait, c’était de savoir comment aborder des enfants qui viennent de sortir de cette guerre, alors qu’on est accompagné par des soldats qui leur tiraient encore dessus, peu de temps avant ? Dans cette position, on n’est guère crédible.
ARTE: Comment avez-vous réussi à gagner la confiance des enfants ?
Oliver Stoltz: Nous leur avons expliqué très patiemment que nous ne venions pas en coup de vent, mais bien pour suivre leur parcours depuis leur arrivée au centre jusqu’à ce qu’ils réintègrent leurs familles. En outre, nous les avons aidés en leur faisant prodiguer des soins médicaux. Mais surtout, nous les avons respectés comme des adultes dans des corps d’enfants. Au lieu de les condamner, nous leur avons montré que nous les estimons et que nous leur faisons confiance.

1962 : Le pays quitte le protectorat britannique, et le Premier ministre Milton Obote entre en fonction. 1971-1979 : le dictateur Idi Amin dirige le pays avec une poigne de fer. 1980 : Milton Obote revient au pouvoir. Voilà 20 ans, depuis l’accès à la présidence de Yoweri Museveni en 1986, que l’Ouganda est ravagé par une guerre civile. Pendant ce temps, la « Lord’s Resistance Army » (LRA) a enlevé 20 000 enfants, dont la moitié depuis 2002, pour en faire des soldats. Chaque nuit, près de 40 000 enfants viennent se réfugier dans les centres des villes, par peur des enlèvements.

Oliver Stoltz: Parce que chacun d’entre eux avait une approche différente de la notion de culpabilité. Kilama est poursuivi par de violents cauchemars et souffre toujours de ce fardeau. Francis essaie d’effacer de sa vie le temps passé dans la brousse et tente constamment de renouer avec sa vie antérieure. Jennifer a une attitude très pragmatique : elle accepte cette période comme une partie de sa vie et regarde vers l’avenir. Puis, il y a le petit Opio, qui aborde avec une grande naïveté ce qu’il a vécu. Il a huit ans et ne se rend absolument pas compte de ce qu’il a fait.
ARTE: Les enfants racontent de cette guerre les histoires les plus horribles et essaient d’en venir à bout avec l’aide de psychologues. Et vous-mêmes, comment avez-vous supporté ces histoires ?
Oliver Stoltz: Nous avons fait les pires cauchemars de notre vie. D’abord en Ouganda, et puis après, en Allemagne, pendant le montage. Ce film a changé notre vie, entre autres parce que nous sommes devenus très proches des gens de là-bas.
ARTE: Vous n’avez pas montré ce film qu’à des politiques et déclenché une nouvelle réflexion sur l’aide au développement en Ouganda, mais également dans des écoles. Comment ont réagi les élèves, qui avaient plus ou moins le même âge ?
Oliver Stoltz: Ils peuvent bien mieux rebondir là-dessus que les adultes. Ces jeunes de 12 à 14 ans ont exactement l’âge où on commence à avoir une réflexion politique et à s’engager. Et ce film fonctionne précisément parce qu’il ne masque pas la réalité et la montre dans toute sa cruauté. Même si nous avons fait l’impasse sur les images choquantes. Les jeunes ont même collecté de l’argent et écrit des lettres, que nous avons ensuite emportées en Ouganda. Il se passe donc quelque chose.
ARTE: Le film se termine sur la perspective de la naissance de l’enfant de Jennifer. Etes-vous encore en contact avec les quatre enfants que vous avez suivis si longtemps ?
Oliver Stoltz: Oui, nous leur téléphonons régulièrement. Après le tournage, nous avons décidé de financer leur formation professionnelle. Il faut faire en sorte qu’ils deviennent autonomes le plus vite possible. Dans la brousse, ils étaient tous officiers et avaient l’habitude de donner des ordres à d’autres enfants. Ils ne peuvent plus se soumettre aussi facilement que d’autres enfants. Jennifer a donné naissance à un petit garçon, qu’elle a appelé du nom du coréalisateur du film, « Ali » !
Propos recueillis par Sabine Köhncke pour ARTE Magazin.







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