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12 tangos

Apparu il y a un peu plus d’un siècle dans les bars louches des ports du Río de la Plata, le tango est né d’un brassage musical entre l’Europe, l’Afrique et (...)

12 tangos

02/09/08

Le tango se mérite

C’est sans doute la passion, parfois teintée de masochisme, qui incite les danseurs et danseuses de tango venus d’Europe, d’Amérique du nord et d’Asie à tenter l’aventure argentine. Prêts à sacrifier pratiquement tous leurs congés pour prendre des cours, ils viennent ici à la source, humer l’odeur du seul vrai tango, celui de Buenos Aires. Mais le tango argentin se mérite, il faut, pour l’aborder, connaître les règles du jeu locales.

Tout commence toujours dans les toilettes pour dames. Bisou à madame pipi. Les danseuses de tango de Buenos Aires savent que cette dame-là, mieux vaut l’avoir de son côté. C’est elle qui détient, dans les toilettes, tout ce dont les danseuses pourraient avoir besoin dans le courant de la nuit : des jupes de danse couleur pastel, de la laque pour les cheveux, du rouge à lèvres dans les couleurs les plus demandées, du mascara, des cigarettes, des bonbons pour l’haleine, des serviettes hygiéniques ou encore un roman sur le tango. Comme sur un autel où l’on dépose les offrandes, tous ces objets sont disposés là sur une petite table. Et celles qui veulent vraiment aller aux toilettes reçoivent de madame pipi du papier hygiénique déjà plié.

C’est en effet dans les toilettes que la « milonguera », la danseuse de tango confirmée, se prépare avant de s’élancer sur la piste. Sur la scène, la soirée tango dite la « milonga », est régie par des lois bien spécifiques. Peu importe le rang social, l’éventuel gros salaire ou une quelconque notoriété. Ce qui compte ici, c’est de savoir danser, de s’être distingué dans cet art. En cela, le tango est une danse très démocratique.

Les non-Argentins doivent montrer patte blanche

Pour être accueillie dans le sérail, il est impératif de connaître et de maîtriser les règles de la milonga. Il serait par exemple sacrilège d’enfiler ses escarpins devant tous les regards dans la salle de danse. Cela se fait en toute discrétion… dans les toilettes. Les danseurs non-adoubés doivent se garder de s’installer aux meilleures places, le plus souvent réservées, celles qui bordent la piste de danse ; c’est un honneur qui doit se conquérir. Et celles qui ne parviennent pas à croiser le regard des habitués ou qui, par coquetterie, renoncent à leurs lunettes, celles-là ont déjà perdu la partie : inviter et être invité à danser ne fonctionne ici que par le regard.

Le tango porteño (de Buenos Aires) est un cénacle ; même dans La Mecque du tango, les danseurs ne sont qu’une infime minorité. Les Argentins adorent le tango, ils ont coutume de l’écouter et de le chanter. Mais le danser est une tout autre affaire : même à Buenos Aires, c’est un art qui ne compte que peu d’élus. Pour les étrangers, le chemin qui mène à une milonga réussie sur le Rio de la Plata est souvent long et pénible. Pourtant, ils sont nombreux à se laisser tenter par l’aventure argentine, parfois non sans une dose de masochisme, prêts à sacrifier pratiquement tous leurs congés pour humer cette odeur de tango originel.

Par exemple cette Française au sourire figé qui feint de s’entretenir pendant la milonga avec ses compatriotes. Elle ne cesse de tourner la tête pour montrer à tous les danseurs présents qu’elle est disponible pour la danse suivante. Elle a fait le voyage de Buenos Aires pour la deuxième année de suite, transformant ses vacances annuelles en une longue milonga d’un mois.

Ou Christine, une Allemande, la cinquantaine, institutrice de profession et professeur de tango par passion. Chaque année, elle passe quatre à six semaines de ses longues vacances scolaires à Buenos Aires avant de regagner l’Allemagne complètement vidée mais comblée. Pas étonnant vu son programme sur place : la journée, elle prend des cours chez un célèbre professeur de tango avec, en option, des cours de technique pour femmes ou de rythme et musicalité. Les soirées, elle les passe dans les milongas. Pour être sûre de passer d’une milonga à l’autre sans anicroche, elle commande chaque fois un chauffeur de taxi personnel pour la soirée.

Buenos Aires s’est habituée à cet afflux d’Européens, d’Asiatiques, d’Australiens et d’Américains dans les milongas. Certains milongueros s’en accommodent bon gré mal gré, d’autres se frottent les mains : ils hébergent ces tango-touristes moyennant finance, leur vendent des chaussures de tango, proposent des cours de danse, d’espagnol ou encore des visites individuelles de la ville.

Des groupes entiers de touristes déferlent sur Buenos Aires à la saison des milongas. Ils sont déposés par minibus devant le local en question. Leur souhait, c’est de se fondre dans la masse des danseurs argentins, qui n’ont pour eux que le plus profond dédain. A deux heures du matin précises, le groupe quitte les lieux pour rejoindre l’hôtel en minibus.

Tu as Buenos Aires dans les pieds !

« Relax your shoulders ! ». Joindre les pieds, changer de point d’appui et toujours penser à relâcher les épaules. A la fin, à force de penser à se détendre, on en sort complètement crispé ! Gonzalo mène son élève à grands pas à travers la salle allongée, à l’étage de l’auberge de jeunesse du quartier San Telmo, et corrige en permanence les élèves dans un anglais très fluide. Le professeur de danse, 25 ans, grand et svelte, compte parmi les « jeunes fauves », qui prônent un tango moderne, émancipé. En culotte courte, chaussé d’escarpins antédiluviens beige-brun, il conduit l’élève manifestement dépassée en traversant la salle. Cette juriste allemande n’a pas hésité : elle a réservé 14 heures de cours avec lui. Ces cours privés sont d’une intensité incomparable à celle d’un cours de tango classique. Pour une danseuse qui a la flamme, c’est un vrai luxe de s’entraîner une heure par jour seule avec un tanguero qui a la grâce de Gonzalo. Mais parfois, le luxe confine aussi à la torture : Gonzalo s’arrange pour amener son élève dans des situations difficiles ou dans une suite de pas trop rapide pour elle. « I make you suffer » avoue-t-il sans ambages, « je te fais souffrir ». Selon lui, c’est la seule manière pour faire rentrer le métier. « En reproduisant les conditions d’une milonga réelle. »

Le plus beau compliment pour les efforts consentis, l’élève malmenée l’entendra quelques semaines plus tard dans la bouche d’un prof de danse expérimenté : « Tu as Buenos Aires ‘dans les pieds’ ! »

Ceux qui n’ont que quelques jours à Buenos Aires et qui souhaitent assister à une soirée tango n’ont que l’embarras du choix. Nombreuses sont les salles qui commencent la soirée par une « Tardecita », une danse « vespérale », l’après-midi durant à Buenos Aires de 20 à 24 heures ! La dernière milonga se danse à l’aube, à 6 heures du matin. Après quoi les milongueras se déchaussent – en toute discrétion, dans les toilettes. Elles soulagent enfin leurs pieds en mettant des sandales ou des tongues. Avant de partir, vite encore un bisou à madame pipi.

Katja Dünnebacke

Edité le : 10-11-06
Dernière mise à jour le : 02-09-08