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Vers un crash alimentaire

La tourmente financière a éclipsé les signes avant-coureurs d'une autre crise autrement plus grave : une pénurie alimentaire générale.

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Vers un crash alimentaire

La tourmente financière a éclipsé les signes avant-coureurs d'une autre crise autrement plus grave : une pénurie alimentaire générale.

Vers un crash alimentaire

Vers un crash alimentaire - 21/06/12

Le monde face à la crise

Malgré les risques que la crise alimentaire mondiale fait peser sur la croissance économique, sur le progrès social et même sur la stabilité politique, la communauté internationale ne parvient pas à surmonter ses divergences pour élaborer une stratégie commune pour garantir la sécurité alimentaire de la planète.


Blé, colza, lait, maïs, riz, soja. Les cours des matières premières agricoles flambent et font grimper les prix des denrées alimentaires de base, plongeant des millions de personnes à travers le monde dans l’insécurité alimentaire. D’après l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), entre le premier trimestre 2007 et le premier trimestre 2008, les huiles végétales ont augmenté de 97 %, les céréales de 87 %, les produits laitiers de 58 % et le riz de 46 %.

Plusieurs facteurs expliquent cette flambée des prix. Tout d’abord, une forte hausse de la demande en provenance des pays émergents (particulièrement le Brésil, la Chine et l’Inde) dont les populations voient leur niveau de vie s’accroître. Cette amélioration s’accompagne d’une modification des habitudes alimentaires, qui se traduit par une augmentation de la consommation de viande et de produits laitiers. Celle-ci entraîne, à son tour, une hausse de la demande de céréales destinées à nourrir le bétail. Parallèlement, on assiste à une réduction des surfaces cultivées liée à une urbanisation galopante. Autres responsables : la spéculation et le réchauffement climatique qui, en provoquant ici d’importantes sècheresses et là de graves inondations, pèse sur les récoltes. La hausse continue du prix du baril de pétrole – plus de 400 % depuis 2001 – est, elle aussi, mise au banc des accusés, à double titre. D’abord, parce qu’elle se répercute sur les coûts de transport des denrées alimentaires. Ensuite, parce qu’elle contribue au succès des agrocarburants, ces carburants d’origine végétale destinés à remplacer les énergies fossiles, plus polluantes et dont les réserves s’épuisent. Le Programme alimentaire mondial (PAM) dénonce régulièrement le rôle des agrocarburants dont le développement se fait au détriment des cultures à vocation alimentaire ou fourragère. Chaque année, ce sont 100 millions de tonnes de céréales qui sont utilisées pour leur fabrication. Jean Ziegler, le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, n’y va pas par quatre chemins. Dans une interview donnée en avril au quotidien français Libération, il n’hésite pas à déclarer : « Quand on lance, aux États-Unis, grâce à six milliards de subventions, une politique de biocarburant qui draine 138 millions de tonnes de maïs hors du marché alimentaire, on jette les bases d’un crime contre l’humanité pour sa propre soif de carburant. » Les États-Unis ne sont pas les seuls à être ainsi montrés du doigt. De nombreuses voix s’élèvent également pour fustiger l’irresponsabilité de l’Union européenne (UE) qui s’est fixé comme but d’atteindre 10 % d’agrocarburants à l’horizon 2020. Cet objectif, lié à la lutte contre le réchauffement climatique, fait aujourd’hui l’objet de nombreuses critiques et d’intenses discussions au sein du Conseil et du Parlement. Il pourrait bien être remis en cause, du moins en attendant l’arrivée sur le marché des agrocarburants de deuxième génération, produits à partir de la cellulose et de la lignine contenues dans le bois ou dans les parties non comestibles des végétaux.

1,2 milliards d’êtres humains pourraient souffrir de faim chronique d’ici 2025.

Les conséquences de la flambée des cours des matières premières agricoles sont catastrophiques pour les populations les plus défavorisées, et notamment pour les paysans pauvres qui n’ont plus les moyens d’acheter des semences et pour les citadins pauvres qui n’ont plus les moyens de se nourrir. De nombreux pays parmi lesquels la Côte d’Ivoire, l’Égypte, Haïti, Madagascar, le Mexique, le Pakistan ou encore le Sénégal ont été récemment le théâtre de violentes manifestations, véritables « émeutes de la faim » qui risquent de se multiplier. Selon le Fonds international de développement agricole (Fida), une agence des Nations unies, pour chaque augmentation de 1 % du prix des denrées de base, ce sont 16 millions de personnes supplémentaires qui sont plongées dans l’insécurité alimentaire. Cela signifie « que 1,2 milliards d’êtres humains pourraient souffrir de faim chronique d’ici 2025 ; 600 millions de plus que prévu. » souligne le rapport. Catastrophe humanitaire, la crise alimentaire est également lourde de menaces pour la paix. Pour Jean Ziegler, le danger est bien réel : « On va vers une très longue période d’émeutes, de conflits, de vagues de déstabilisation régionale incontrôlable ». Pour Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’Onu, la priorité immédiate est de nourrir les populations. Pressant la communauté internationale de fournir au PAM l’aide d’urgence de 755 millions de dollars dont il a besoin pour faire face à la situation, il a déclaré : « Si elle n’est pas gérée correctement, cette crise pourrait en provoquer une cascade d’autres et (…) affecter la croissance économique, le progrès social et même la stabilité politique à travers la planète. »

L'EUROPE CONFRONTÉE À LA CRISE
Cet appel vise notamment l’Union européenne (UE), premier donateur d’aide au monde si l’on additionne les millions d’euros versés par Bruxelles, à travers l’Office d'aide humanitaire (Echo) et l’Office d’aide au développement (EuropeAid), aux sommes versées par chacun des 27 États membres. En mars dernier, la Commission a adopté une décision d’aide alimentaire assortie d’une enveloppe de 160 millions d’euros. Des fonds supplémentaires devraient être dégagés dans le courant de l’année. Les États membres mettent aussi la main à la poche. l'Allemagne a ainsi augmenté son aide annuelle de trois millions d'euros en mars et de dix millions d'euros en avril, pour un total de 36 millions d'euros. De son côté, la France a promis le mois dernier de doubler le montant de son aide alimentaire en le portant à 60 millions d’euros en 2008. À n’en pas douter, ces aides sont versées pour des raisons humanitaires. Mais elles le sont aussi pour des motifs plus pragmatiques, de contrôle des flux migratoires principalement.

L’Europe est aussi affectée, directement, par la crise alimentaire. À Bruxelles comme dans chaque capitale de l’Union, les responsables politiques sont inquiets. La baisse du pouvoir d’achat des ménages consécutive à la hausse des prix des denrées alimentaires pèse sur la croissance économique. Le climat social se dégrade. L’augmentation vertigineuse des prix des denrées de base, comme le lait, le pain ou les pâtes, affecte la santé des plus démunis, et ils sont nombreux. Selon le rapport sur la situation sociale de l’UE en 2007, 100 millions d’Européens (22 % de la population totale) disposent de moins de 60 % du revenu médian de l’UE, soit environ 8 000 € par an pour une personne seule ou 22 € par jour. Parmi eux, 23,5 millions doivent se débrouiller avec moins de 10 € par jour !

LE SOMMET DE LA FAO (juin 2008)
Chacun tente de trouver des ripostes en jouant sur la production (Bruxelles a ainsi décidé la suppression progressive des quotas et des jachères), les exportations ou les importations. Mais pour enrayer cette crise, la stratégie doit être globale. C’était l’objet du sommet sur la sécurité alimentaire qui s’est déroulé à Rome, du 3 au 5 juin. Ce sommet a permis de progresser sur deux points : la question de l’aide alimentaire – le PAM a obtenu des participants une allonge d’1,2 milliards de dollars – et la prise de conscience de la nécessité de réinvestir dans l’agriculture. Mais il a également mis en lumière les nombreux points de désaccord entre des États aux intérêts souvent divergents, notamment sur les agrocarburants et sur les échanges agricoles. Exprimant une déception largement partagée, Barbara Stocking, la directrice d’Oxfam, a déclaré : « À moins qu’on ne modifie le commerce international inéquitable, les politiques en matière de biocarburants et les politiques agricoles, la crise agricole des pays en développement se poursuivra. »

Ingrid Bellot, juin 2008

Edité le : 25-11-08
Dernière mise à jour le : 21-06-12