Le texte ci-dessous est le point de vue de Pierre Brocheux sur l'histoire contemporaine du Viet Nam. En écoutant l'entretien vidéo vous pourrez approfondir le sujet.
>> Vers l'entretien en vidéo.L’historiographie est –c’est devenu un lieu commun- fonction des questions que le présent pose au passé. Cependant un historien, même contemporanéiste, même celui du temps présent ou de l’immédiat, dépend de la documentation accessible, de l’état des mémoires collectives qui, elles mêmes, sont soumises au travail de deuil et s’inscrivent par conséquent dans la durée
De ces deux conditions découlent l’absence de travaux historiques ou, lorsque ceux ci existent, de non dits inconscients ou d’occultations volontaires.
L’histoire de la colonisation et de la décolonisation française en Indochine n’échappe pas aux lacunes et aux distorsions mais elle est également sujette à un nécessaire travail de révision (qui n’est pas négation et… tout historien qui se respecte doit être capable de réviser ses interprétations).
Les livres sur l’histoire de l’Indochine coloniale illustrent parfaitement la corrélation de l’histoire qui se fait avec celle qui s’écrit. De 1952 à 1956, paraissent cinq livres destinés à informer l’opinion française sur des pays en voie de s’affranchir de la domination quasi séculaire de la France. Pour reprendre une image que nous devons au néerlandais J.C Van Leur, historien de l’Insulinde, les quatre premiers auteurs inversent l’approche des faits coloniaux en se positionnant « sur les rivages indochinois et non sur la passerelle de l’aviso qui aborde ces même rivages ». Ils renversent la perspective qui avait cours dans les histoires européennes lorsqu’elles traitaient des non européens. Les quatre auteurs se proposaient d’expliquer et en fait de légitimer la résistance des Vietnamiens au rétablissement de l’imperium français en 1945.
Jusqu’à la décennie 1970, les Français n’écrivent plus de livres d’histoire de l’Indochine coloniale comme s’ils choisissaient d’oublier résolument ce passé. Quatre faits concourent à inspirer et stimuler le retour des chercheurs français en sciences humaines sur le thème de l’Indochine : la deuxième guerre d’Indochine qui est une guerre civile où les États Unis s’engagèrent en masse aux côtés de l’État du Sud Vietnam, l’intérêt des social scientists américains pour le Vietnam, la politique de De Gaulle (discours de Phnom Penh en 1966) et en fin de compte, la victoire des communistes dans toute la péninsule (Vietnam ; Laos, Cambodge). Dans cette vague d’intérêt prédominent les travaux sur le mouvement national, le communisme, les questions agraires et bien sûr la guerre dans laquelle la France s’est enlisée pendant 9 ans. Les champs d’investigations s’élargissent progressivement dans les décennies 1980 et 1990 au fur et à mesure que les archives françaises, américaines, anglaises mais aussi la documentation coloniale que les archivistes vietnamiens consentent à ouvrir aux étrangers. Les chercheurs associent l’approche anthropologique à l’approche historique proprement dite. Aujourd’hui, seule l’histoire économique a pris du retard, un fait qui n’est pas sans rapport avec l’abandon des théories explicatives systématiques et globalisantes comme le marxisme. Par ailleurs, un signe encourageant est les débuts d’une histoire croisée qui aborde les interactions politiques mais aussi culturelles entre colonisateurs et colonisés.
De leur côté les Vietnamiens ont développé une histoire qui ressemble à l’étape de l’historiographie française dont Ernest Lavisse fut le promoteur et le maître d’œuvre dans les débuts de la Troisième république. La recherche historique est orientée et programmée vers l’écriture d’une histoire national(iste), héroïsante et téléologique ; sa fonction est de former des patriotes et des citoyens ainsi que d’exalter le rôle primordial et déterminant du parti communiste. Une telle histoire édifiante, univoque et unanimiste ne peut que poser des interdits et laisser dans l’ombre des questions qui contredisent ou infirment l’histoire officielle. Cette histoire tait les contradictions ethniques, sociales , politiques et culturelles que K. Marx et F. Engels considéraient comme les moteurs de l’évolution des sociétés humaines, ceci n’est pas un des moindres paradoxes d’un régime politique se réclamant de ces deux penseurs.
Je suis porté à l’optimisme parce que depuis 1995, des remises en question des dogmes et des interprétations conformistes dominantes s’expriment au sein de l’Union des historiens du Vietnam. Celle ci publie une revue Xua và Nay (Passé Présent) qui est la tribune de cette ouverture historiographique lente mais sûr.
Pierre Brocheux, décembre 2005
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