L'homme nu
Interview
Attirant et repoussant à la fois : le nu dans l’art. Rudij Bergmann, réalisateur de la série documentaire « Le nu » parle de la dialectique de la beauté et de l’horreur, d’envie et de provocation.
Monsieur Bergmann, vos quatre documentaires montrent des œuvres célèbres de l’histoire de l’art, des nus de différentes époques. La nudité a toujours été très présente dans l’art. Pourquoi?
Sans doute parce que l’on pense que nudité, tout au moins celle des femmes, rime avec beauté. Cela se vérifie par exemple pour la Vénus de Botticelli, sur laquelle je m’attarde dans le documentaire, même si c’est une vision sans doute immédiate et superficielle. Mais c’est peut-être aussi parce que la nudité peut être horrible et que l’horreur fascine. Je crois que la dialectique beauté-horreur est dans la nature de l’homme. Le nu nous parle ; le nu, en définitive, c’est nous.
La nudité serait donc ambivalente, tantôt attirante, tantôt repoussante ?
Tout à fait. Aujourd’hui, c’est surtout son côté attirant qui est mis en avant, dans la publicité notamment. Mais dans l’histoire, dans la réalité, il n’est pas rare que la nudité inspire l’horreur, voire la mort ; je pense à toutes ces catastrophes dans le monde, ces corps calcinés dans les guerres, les amas de cadavres, etc. Prenez le tableau de Magritte : on peut aussi y voir le symbole de la montée du fascisme, c’est donc bien l’horreur qui est au premier plan. Pourtant, sur nos écrans, ce n’est pas le caractère horrible de la nudité qui prime.
Je pense aussi à l’installation de Wolf Vostell, qui oppose le couple d’amoureuses et la guerre en les plaçant face aux chars russes entrant dans Prague.
C’est vrai. Vostell mêle volontiers beauté et horreur, et son installation présente effectivement une vision d’horreur, mais cette laideur est sans cesse contrebalancée par la beauté, par l’amour, bien que - ou plutôt parce que - l’œuvre traite de l’extermination des juifs.
Que ce soit le David de Michel-Ange, la Vénus de Botticelli, L’Origine du monde de Courbet ou La Maja nue et la Maja vêtue de Goya, toutes ces œuvres que vous étudiez dans votre film sont un hymne à la beauté du corps, au charme qu’il exerce. La nudité dans l’art est-elle nécessairement liée à la libido, à l’érotisme, ou existe-t-il dans le nu - je pense entre autres à des œuvres plus anciennes – un intérêt anatomique ou métaphorique ?
Nul doute. Je crois volontiers qu’à la Renaissance, la science exerçait aussi une forte attraction, que l’érotisme n’était pas le seul en jeu. L’intérêt anatomique, l’intérêt pour le fonctionnement du corps humain a certainement incité à représenter la nudité. Mais cet aspect médico-anatomique n’est pas celui sur lequel nous nous sommes attardés dans la série, même s’il joue un rôle prépondérant chez Léonard de Vinci par exemple, et c’est d’ailleurs à lui que je consacre mon prochain film.
Y a-t-il une différence entre le regard porté par un contemporain de Jérôme Bosch ou du Caravage sur une représentation du nu, et le regard, la perspective qui est la nôtre devant un nu ? En quoi consiste-t-elle ?
Je doute que l’on puisse trouver une réponse exhaustive à une question si délicate. Ce qui est sûr, c’est qu’à l’époque comme aujourd’hui, la vision de la nudité inspire le désir ou son contraire, elle tend à satisfaire ce désir ou à le réfréner. Chez le Caravage, ce double-fond est bien présent : certains voient dans sa peinture un jeune garçon licencieux, un tableau destiné à exciter la lubricité des pédérastes, mais on peut tout aussi bien déceler dans cette toile une certaine mélancolie et dire que le Caravage a peint un garçon qui a multiplié les expériences, qui est aguerri. Ce serait la vision moderne. C’est d’ailleurs ce que l’on voit aussi sur les plus beaux nus de peintres qui lui sont contemporains, comme Martin Eder. Les visions, les perspectives d’autrefois et d’aujourd’hui ne sont sans doute pas si éloignées. Chez Michel-Ange, c’est différent, car l’héroïsme est omniprésent dans son œuvre ; la beauté du corps est mise au service de sa puissance. Et c’est certainement en décalage avec les canons d’aujourd’hui.
Ne sommes-nous pas à ce point accoutumés à la nudité qu’elle n’attire même plus notre regard ? J’imagine qu’autrefois, la seule vue d’un corps nu était scandaleuse.
Il faut distinguer deux choses ; la nudité s’expose un peu partout aujourd’hui – dans la publicité, dans les images pornographiques ou érotiques, dans les œuvres d’art et, bien sûr, sur les écrans – provoquant effectivement un phénomène de saturation. Mais en définitive, toutes ces représentations ne disent rien sur l’individu, car le nu - c’est le thème qui m’intéresse – n’a pas seulement vocation d’être montré en tant que tel, il est aussi porteur d’une signification, se situe dans un contexte. Ce n’est pas la nudité qui est intéressante, mais le contexte historique et personnel dans lequel l’artiste la place. Goya par exemple utilise le nu pour se rebeller contre l’Inquisition. Il fait de la provocation par des moyens détournés, car il était interdit de montrer la nudité d’une femme, et les infractions étaient chèrement payées. Aujourd’hui, on en fait moins de cas, mais quand on pense qu’un tableau comme L’Origine du monde de Gustave Courbet a été censuré il y a seulement trente ans lors de la grande rétrospective à Paris, on s’aperçoit qu’aujourd’hui encore, la nudité n’est pas exempte de tabous. Je pense que son potentiel sulfureux est encore très grand, il suffit pour cela de la placer dans un certain contexte.
« L’Origine du monde », tableau à scandale, n’a pas été exposé très longtemps. Aujourd’hui, il est montré abondamment dans votre film sans que vous n’ayez eu à craindre une quelconque censure. Le nu artistique provoque-t-il encore, peut-il faire scandale ?
Il faudrait pour cela commencer par définir le terme de provocation. Si l’on entend par là ce qui crée la zizanie dans l’opinion, un tollé général pour des raisons idéologiques, un sentiment d’offense et de vexation, disons qu’elle est plutôt rare. Toutefois, je pense que ce phénomène est en recrudescence : nous vivons une époque de durcissement ou de raffermissement idéologique et pseudo-religieux. La tendance est sensible, et pas seulement en Orient : on voit de plus en plus de minorités radicales et intolérantes s’opposer violemment à la nudité et imposer le voile, par la parole ou par la force, pour des motifs pseudo-religieux et idéologiques.
Cela me fait penser à cette polémique sur la censure des concerts donnés actuellement par Madonna, dans lesquels elle se fait crucifier. Mais elle n’est pas nue sur la croix.
S’agissant de la représentation de la nudité, quand elle met en avant l’aspect érotique, il faut aussi s’interroger sur ce qui est plus provoquant ou plus érotique. Moi, la Maja nue, par exemple, ne me fait pas beaucoup d’effet. La Maja en tenue légère davantage, et je crois que Goya le savait. A l’époque, c’était de la provocation, car l’Eglise, dont la radicalisation idéologique a ensuite conduit à l’Inquisition, a mis ce tableau à l’index sous prétexte que ces choses-là ne se montraient pas, que cela ne correspondait pas à l’image de Dieu. Si donc l’on entend par provocation une incitation à réfléchir, ces tableaux ont encore beaucoup à nous dire, parce qu’ils expriment un choix artistique. En ce sens, l’installation vidéo de Marie-Jo Lafontaine « Les Larmes d’acier » relève aussi de la provocation, avec ces hommes parfaitement normaux qui s’époumonent, torse nu, dans les salles de musculation !
Propos recueillis par Thomas Neuhauser / ARTE (août 2006)
Edité le : 31-08-06
Dernière mise à jour le : 31-08-06