05/08/02
Sing-Sing
La danse de l’animal
A l’origine des temps, l’homme ressemblerait à l’animal et réagirait comme lui, en particulier contre les agressions et les peurs. Malgré une modification constante de ses comportements, celui qui invente, en nombre de plus en plus grand, les outils, les instruments et les machines se souvient de son animalité. Sa mémoire animale surgit plus fortement en certaines circonstances et répond tantôt à des pulsions, tantôt à des actes réfléchis. En outre, l’animal dont il a mangé la chair et qui assume, grâce à la fonction de nourrissement – réel ou symbolique-, le rôle de père ou de mère, en fait de protecteur de son clan, devient un totem. Ainsi , l’homme ne cesse de l’évoquer, puis l’honore pare des cérémonies, des sacrifices et des danses. Mettre enjeu un mimétisme animal, reproduisant par la danse ses transformations, ses processus de camouflage, ses techniques de chasse ou ses états émotionnels, correspond à la volonté de métamorphose de l’homme qui ne cesse d’accompagner sa croissance. Grâce à la danse mimétique, il dépasse les frontières de son humanité et acquiert des pouvoirs. Sa métamorphose d’un moment lui permet de se placer face à sa communauté – ou, s’il s’agit d’un groupe, face à une société différente –comme celui qui vient de rencontrer l’inconnaissable. La danse agirait ici comme un révélation.
Le sing-sing des Papous de Nouvelle-Guinée
La forêt encore épaisse, malgré la hauteur de la colline, cache des musiciens s'activant, probablement en grand nombre. À en juger d'après les percussions, les sifflets, les souffles de flûtes, les cris et les chants, un groupe composite doit se livrer à une activité plutôt inhabituelle.
La colline musicale, située dans les Southern Highlands, à deux heures de route de Mount Hagen, la capitale des Western Highlands de Papouasie‑Nouvelle‑Guinée, se trouve régulièrement coupée du monde en raison
de conflits intertribaux sporadiques. Seuls quelques véhicules tout‑terrain peuvent s'aventurer entre les montagnes. En fait, très peu de visiteurs fréquentent cette région habitée par les Huli, l'un des quelque cent groupes de Papous, de plus de cent mille locuteurs répartis sur cinq mille kilomètres carrés dans le bassin du fleuve Tagali.
Derrière les arbres s'épanouit la vision d'êtres aux couleurs vives, qui sautent et chantent. Impossible, de loin, de différencier hommes et femmes. La pâte colorée qui enduit le visage et le corps masque leurs traits. Les ornements et les parures cachent les poitrines et les hanches.
Plusieurs villages et groupements d'habitations se trouvent réunis en cette fin' de matinée. Les Huli se livrent à un sing‑sing. Le sin-sing, ou rassemblement saisonnier, pourrait se traduire par « affrontement » ou bien encore par « règlement de comptes ». Bien que le terme contienne une connotation agressive, le sing‑sing rassemble tous les éléments d'une fête où la danse tient le rôle le plus important.
Devenir un Big Man
La société papoue, patriarcale, se fonde sur l'importance de l'individu au sein du groupe. Dès l'âge de raison, chaque homme nourrit une ambition qui va déterminer tout son comportement: devenir un Big Man. Chacun de leurs peuples parlant des langues vernaculaires, les Papous emploient ce terme d'origine anglaise mais devenu du pidgin, la langue officielle du pays.La traduction de Big Man (« Grand Homme ») n'éclaire que sur une partie du contenu de l'expression. Il s'agit d'un titre ou d'une distinction honorifique attribué comme dans l'armée ou dans les hiérarchies laïques ou ecclésiastiques.
Un Big Man peut beaucoup posséder (femmes, cochons noirs, taros, patates douces, ignames, conques de nacre, coquillages divers, plumes d'oiseaux) mais la notion essentielle ne réside pas dans la richesse. Elle se situe dans la quantité et dans la qualité des dettes que les membres du clan auront envers cet homme. Ainsi s'obligera‑t‑il à offrir ‑ souvent beau « coup plus qu'il ne possède vraiment ‑ pour que les autres lui deviennent, à chaque instant, redevables.
Pour pouvoir disposer de biens matériels comme de pouvoirs cachés, le Big Man aura subi l'initiation. Celle‑ci consiste, pour les hommes comme pour les femmes (qui, elles, ne recevront jamais le titre de « Grandes Femmes » à part entière, sauf dans le cas où leur époux est lui‑même un Big Man), à supporter dans la forêt un isolement de un an sous la conduite d'un maître. La période de l'initiation, celle de la puberté, s'annonce quand « le poil pousse sous les bras des garçons et quand les filles voient leurs premières règles », disent les Papous. Les adolescents doivent lutter contre la solitude, la faim, le danger, la peur, le désir sexuel. Si la période d'isolement est rompue, le garçon ne deviendra jamais un Big Man.
Dans la vie sociale des villageois, le Big Man reste encore celui qui force l'admiration par un don ou un talent spécial, comme la parole, la musique, et surtout la danse. Or, dans la société papoue, il s'avère pratiquement impossible d'exprimer ses facultés artistiques au quotidien. Il faut paraître devant les vivants et les esprits des morts sous l'aspect de l'ancêtre. C'est là qu'interviennent tous les processus de transformation de l'individu : les vêtements spéciaux, les ornements, le maquillage.
L'ancêtre de la plupart des sociétés papoues serait un oiseau, qui prendrait des formes différentes selon la nature des jungles, l'altitude des montagnes, la profondeur des vallées et le climat des différentes régions. L'identification de certaines espèces d'oiseaux montre que les hommes se métamorphosent en calaos, en toucans, en casoars et en oiseaux de paradis.
La séance de maquillage dans un village commence après la fabrication des vêtements, confectionnés à partir de végétaux ‑ écorces battues, tressages de fibres, torsades de lianes, touffes de feuillages, bouquets de tiges souples ‑ et la pose des ornements de cou et de poitrine et des perruques. Elle se déroule collectivement, chacun s'occupant pourtant seul de sa propre transformation. Elle dure de quatre à six heures.
Perruques‑bicornes et plumes précieuses.
Dans une armature de branchages légers, le Huli va fabriquer sa perruque. Pour ce faire, il façonne une sorte de couvercle ovale dont les deux extrémités descendent ou se relèvent. Il tasse les touffes de ses propres cheveux soigneusement conservés et les juxtapose si serrées les unes près des autres que le couvre‑chef prend bientôt la texture d'un feutre épais. Il humecte la perruque d'une huile à l'odeur très forte ‑ provenant de l'écorce de l'arbre aux ancêtres ‑ et la saupoudre de terre de couleur. Pour le rouge, la terre provient des collines.La terre blanche vient des bords d'une rivière. La couleur noire est faite à partir de charbon de bois pilé. Dès que la perruque est mise en forme et colorée, l'homme la décore. Il utilise différentes matières issues des règnes animal, végétai et minéral comme il le fera pour le maquillage de sa peau. Il place des bandes d'écorces et de fibres entrelacées parfois avec des fleurs séchées. Et puis, il va chercher un paquet de feuilles de latanier (une sorte de palmier) qu'il a gardé à l'ombre et l'ouvre avec précaution pour en extraire les plumes d'oiseau de paradis.
Les couleurs et les formes de ces plumes sont incroyables de diversité et les Papous composent, selon leur clan et leur rang, des panneaux, des fuseaux, des plumets, des pompons, des gerbes, etc. qu'ils plantent au centre ou sur les côtés de la perruque selon des codes établis. Les plumes de poitrail de l'Oiseau de Nibatiri, ou génie des rivières, forment des bouquets piqués sur le pourtour de la perruque. Les deux plumes blanches en pelle qui prennent naissance à la base c deviennent des symboles d'invincibilité rouge du Paroti de Wats forme un bourrelet soyeux sur les parois latérales. Quelques Huli utilisent les aigrettes blanches du Paradisier princesse Stéphanie. Le poitrail du Paradisier superbe, le plus recherché forme un ornement central qui va couvrir le front du danseur. Chez les Huli comme chez la plupart des Papous, le front constitue la partie essentielle de l'individu, car il est le siège de la virilité et de la personnalité. Ainsi préparée, la perruque est solidement fixée sur la tête par des liens végétaux. Une bande frontale composée de plusieurs rangs de boules dissimule les nœuds et les extrémités des qu'un Européen fait remarquer à un Papou que sa perruque ressemble étrangement au bicorne que portaient le capitaine Cook et les marins anglais qui débarquèrent sur les côtes de la Nouvelle-Guinée voici deux siècles, celui‑ci se met à rire et répond que la forme représente une exagération des contours de la chevelure qui pousse dans un sens particulier et qu'il n'a pas le droit de couper pendant toute l'année que dure son initiation, mais seulement de la démêler en la tirant sur les côtés.
Le maquillage
Une fois la perruque posée, le Huli s'assied et place entre ses jambes des demi‑calebasses contenant des poudres de couleur, de l'eau ou de l'huile. Avec quelques brins de feuilles souples, il sorte de pinceau et commence à s'enduire le visage de blanc. Il fabrique cette couleur à partir de la cendre de cèdre ou le cas échéant de la boue de la rivière. Pour appliquer la poudre, il trempe auparavant le pinceau dans l'huile. Pendant qu épaisse se stabilise sur sa peau, il commence à chantonner. La couleur de son visage ayant changé, il ne se sent déjà plus un être de ce monde. Il peut donc se permettre d'utiliser le chant, Ie sifflement ou toute émission de voix extraordinaire qui le rapproche de la gent ailée. Il applique le blanc la couleur de son clan. Voici d'années encore, les Huli utilisaient l’ocre qu’ils fabriquaient à base d'argile cuite et broyée. Aujourd'hui, ils se servent volontiers de couleurs plus voyantes telles que l'orangé ou le jaune citron. lis obtiennent parfois ces couleurs grâce à des mélanges de terres et de plantes pulvérisées mais, le plus souvent, ils se rendent à la ville la plus proche et se procurent, en échange de cochons ou de plantes médicinales, des couleurs industrielles. Les yeux sont en général cernés de rouge. Le trait, qui ne dépasse pas un demi‑centimètre d'épaisseur, est étendu grâce à un bâtonnet.Quelquefois, l'œil prend la forme d'un losange blanc cerné de rouge, parfois d'un triangle bordé de pointillé, mais le plus souvent, il devient une série de cercles concentriques. Le Huli trace ensuite la ligne médiane qui part du front, court sur le nez et s'arrête au menton.
La cloison nasale des Huli étant percée, il enfile, une fois le maquillage terminé, un os, une plume, une tige de nacre qui lui barre transversalement le visage. Puis il se lève lentement. Un ou deux autres hommes se précipitent vers lui et lui glissent, au-dessus des reins, une épaisse touffe de feuillages qu'ils coincent dans la ceinture d'écorce et qu'ils cassent selon une ligne bien précise. La queue ainsi formée accentuera tous les mouvements de celui qui se prépare à entrer dans la danse.
La danse des oiseaux
Ceux qui vont danser se livrent maintenant à une étrange besogne de nettoyage. Ils balaient une aire ovale qui deviendra la piste de danse et la débarrassent de toute pierre ou branchette ainsi que des détritus végétaux. En cela, ils ne font que reproduire la manœuvre du Grand Paradisier bleu, au chant très puissant, qui, non seulement nettoie un espace pour sa danse avant la parade amoureuse, mais arrache les feuilles au‑dessus de lui pour que les rayons du soleil atteignent son plumage et des reflets et des chatoiements.
L’homme rejoint ensuite la ligne formée par les Huli déjà métamorphosés et colle son épaule à celle de son voisin. Les flûtes de Pan en faisceau entonnent une musique répétitive faite d'une succession d'accords fortement rythmés et ornementés. Les tambours à une peau, façonnés en forme de sablier, sont frappés sur un rythme syncopé. Ils émettent un son clair et bref très recherché par les Huli. L'instrument prend la voix du Paradisier bleu. Cet oiseau, disparu de la vallée de Wadi, survit encore dans la vallée de Jini en territoire Melpa. Les Huli, après de nombreuses journées de marche, échangent avec les Melpa les plumes de l'aigrette du Paradisier bleu. Au cours d'une cérémonie, ils font brûler à l'intérieur du fût du tambour cette aigrette précieuse pour que leur tambour « chante ».
Les danseurs chantent eux aussi et poussent des cris brefs, ajoutant ainsi une polyvocalité à l'ensemble. La danse ressemble à une ondulation incessante entrecoupée de sursauts inexplicables. L'un des hommes plie les genoux et se met à sauter sur place sans décoller les orteils du soi. Les autres l'imitent, en veillant toutefois à ne jamais coordonner les mouvements avec ceux de leurs voisins afin de ne pas créer de synchronisation gestuelle. Chez les oiseaux comme chez les humains, l'individu domine le groupe. La tête de chacun des danseurs pivote vers la droite et vers la gauche, tandis que les yeux roulent et deviennent énormes, au centre des cernes du maquillage. Brusquement, l'un d'eux arrête son sautillement et s'immobilise aux aguets. Les autres brisent la ligne droite qu'ils formaient et se groupent autour de lui quelques instants. Puis, les flexions ra ides ou lentes d'un des danseurs reprennent et la ligne se reforme.
Les Huli devenus des ancêtres oiseaux ‑ selon un totémisme rigoureux ‑ se comportent comme les volatiles dont ils revêtent l'apparence. Ils se sont changés en Paradisiers de toutes espèces, ceux qui se rengorgent en ébouriffant leur queue comme les Paroti de Wats ou ceux qui se suspendent la tête en bas, comme le Paradisier bleu, pour séduire les femelles.À côté des mâles, les oiseaux femelles font triste mine avec leur plumage terne, sans queue, sans aigrette, sans ces imperceptibles filaments de duvet qui se soulèvent à la moindre brise. Alors, les femmes se réinventent une féminité volatile en créant une véritable mode de plumes et d’éléments marins et végétaux. Enduisant largement leur visage et leur poitrine nue d'huile de l'arbre aux ancêtres elles se passent une épaisse couche de poudre rouge et marquent fortement la place de leurs yeux. Elles portent sous leurs seins et à la hauteur de l’abdomen d'immenses coquillages ronds, les kina, qui deviennent l'emblème de leur fertilité. Puis elles se présentent devant les hommes. Deux lignes se forment qui s'affrontent par des inclinaisons de la tête, des poussées et des retenues de bras et des flexions sur les jambes. Tous miment, dans leur anse, la constitution d'un clan qui marque des hiérarchies à peine perceptibles. Ils chassent, guettent et se protègent des prédateurs. Ils fuient et se rassemblent selon les signaux sonores ou gestuels u'ils émettent et, enfin, ils se livrent aux grandes parades amoureuses. La vie de l'oiseau représente la vie du Papou. Lorsque l'aube apparaît, les Huli, épuisés et dont le maquillage se brouille, se dépouillent lentement de leur queue de feuilles fanées et de leur perruque ornée de fourrures d'opossum. Souvent, malgré l'ivresse, ils se rendent à la rivière pour se baigner collectivement.
Le sing-sing se poursuivra le lendemain. Mais déjà la satisfaction règne parmi les membres du clan. Des mariages viennent d'être conclus, des dettes se sont contractées, des échanges se sont établis, unissant les hommes entre eux par un lien indéfectible.
Texte Françoise Gründ
Dans Danses de la Terre
Châpitre 1, La danse de l’animal
Le sing-sing des Papous de Nouvelle-Guinée, p. 8- 24 (cf. Bibliographie)
Edité le : 23-06-04
Dernière mise à jour le : 05-08-02