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ARTE Journal - 01/04/12

Le Gorbatchev birman

Qui se cache derrière la mue spectaculaire qu'est en train d'opérer la Birmanie ? Dans le monde entier, c'est la célèbre opposante Aung San Suu Kyi qui porte la flamme de la démocratie et des libertés en Birmanie. Mais son retour sur la scène politique, sa victoire aujourd'hui, rien n'aurait été possible sans Thein Sein, un ancien général devenu président après la dissolution de la junte militaire l'an dernier. Il est l'ombre, elle est la lumière. Mais Thein Sein est un personnage déterminant dans ce processus démocratique qu'il a initié et que rien dans son parcours ne laissait présager.

Forcément c'est son visage à elle qui est dans la lumière. À l'heure où la Birmanie ose enfin rêver de démocratie, toutes les caméras sont braquées sur la très charismatique Aung San Suu Kyi. Car la madone de jade, prix Nobel de la Paix, offre au processus politique en cours sa caution morale, ce processus qui pourrait conduire le pays vers la lumière après les sombres décennies de dictature militaire.
Et pourtant, derrière cette révolution qui ne dit pas son nom, il y a un homme, aussi méconnu qu'elle est célèbre, aussi terne qu'elle est lumineuse. Cet homme, c'est Thein Sein, le Président du nouveau gouvernement "civil" qui, au printemps dernier succédait à la dissoute junte militaire.

Un pur produit de la junte
C'est lui qui a orchestré la libération d'Aung San Suu Kyi. Lui encore qui la convainc de réintégrer la scène politique. Lui enfin qui décide d'embarquer la Birmanie dans le train des réformes. Et elles se révèlent spectaculaires : autorisation du droit de grève et de réunion, libération de prisonniers politiques, négociations de paix avec les minorités ethniques rebelles, allègement de la censure, etc... En un an il fait plus pour les Birmans que ses prédécesseurs en un demi-siècle d'immobilisme et de terreur.
Thein Sein pourtant est un apparatchik, un pur produit de la junte. Cet ancien général a fait toute sa carrière dans l'armée. Son ascension jusqu'aux plus hautes fonctions, il la doit au sinistre généralissime Than Shwe, le tyran qui pendant près de 20 ans a dirigé la Birmanie d'une main de fer. En 2004, à la faveur d'une purge Than Shwe met Thein Sein en orbite. Il devient n°4 du régime. En 2007 quand le Premier ministre meurt d'une leucémie, c'est à lui que revient le fauteuil.

Un tel homme peut-il être sincère ?
Le peu que l'on sait de sa personnalité ne le prédestinait pas à pareille carrière. On le dit loyal, peu ambitieux, effacé même. Tout en retrait donc, peut-être un trait de caractère qui lui aura permi de naviguer dans les eaux troubles du pouvoir militaire où les intrigues sont la règle et la culture du secret la religion.
Son passé de pilier du régime en tout cas lui vaut aujourd'hui la suspicion de tous ceux qui ont lutté pour la démocratie pendant les années de plomb, les moines et les étudiants par exemple qui étaient en première ligne en 2007 pendant la révolution safran. La répression a été impitoyable, or à l'époque le Premier ministre n'est autre que Thein Sein.
Le même homme peut-il être sincère aujourd'hui quand il prêche la démocratisation du pays ? C'est la question qui hante les chancelleries occidentales comme les villages les plus reculés de Birmanie. "De nombreux observateurs se demandent si Thein Sein est réellement résolu à opérer des progrès significatifs ou s'il n'est que le visage public de la vieille junte qui tente de garder le pouvoir sous couvert d'un gouvernement dit "civil"", souligne Aung Zaw, directeur de l'Irrawady magazine, un journal birman publié en Thaïlande.

Le "déclic psychologique"
Selon U Tin Maung Thann, un des conseiller du président Thein Sein interviewé par Le New York Times, la réponse est à chercher dans le Delta de l'Irrawady, cette région rurale dévastée par le cyclone Nargis il y a 4 ans. C'est là que Thein Sein est né. Famille modeste, parents agriculteurs. Après le passage de Nargis, il retourne dans ses terres natales pour diriger les opérations de secours. Selon U Tin Maung Thann, "c'est le déclic psychologique" pour Thein Sein. Il prend conscience de l'incurie et du cynisme de la junte qui malgré les 130000 morts, malgré les centaines de milliers de sans abris n'hésite pas à bloquer l'aide internationale.
C'est donc le moment où Thein Sein aurait commencé sa mue pour devenir une sorte de Gorbatchev birman, comme on le surnomme déjà. Comme Gorbatchev, il va devoir composer avec les résistances des tenants de l'ancien régime. Car malgré les élections, la Birmanie reste un régime autoritaire, les généraux y sont encore extrêmement puissants. La Perestroïka de Gorbatchev a finalement eu raison de l'URSS. En ira-t-il de même pour Thein Sein ? Le processus qu'il a initié reste très fragile, il est encore trop tôt pour le dire.

Barbara Lohr, ARTE Journal


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Edité le : 30-03-12
Dernière mise à jour le : 01-04-12