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Haro sur l'Euro !

La monnaie européenne, rattrapée par la tourmente des subprimes, vient de frôler la catastrophe.

Haro sur l'Euro !

07/12/10

La zone euro sauvée in extremis

Les Européens ont trop tardé. Dans la semaine qui suit l’activation du plan de secours à la Grèce, les marchés se déchainent contre tous les pays de la périphérie de la zone euro (Irlande, Portugal, Espagne, Italie). Les mouvements sont tellement importants que la survie de l’euro semble en jeu. Un Conseil européen extraordinaire est convoqué à Bruxelles le vendredi 7 mai 2010 au soir suivi d’une Conseil des ministres des finances dimanche soir. Il faut adopter un mécanisme qui permettra de venir en aide aux Etats attaqués par les investisseurs avant le lundi matin 10 mai, à l’ouverture des salles de marché. Pari gagné ! Voici le papier que j’ai publié sur mon blog ce jour-là.

Jean Quatremer, Libération

Sous la pression des marchés et du Président américain, Barack Obama, qui a téléphoné à Angela Merkel, vendredi et dimanche, pour la convaincre de la gravité de la crise et de la nécessité de bouger, la zone euro a révolutionné sa gouvernance au milieu de la nuit de dimanche à lundi, juste avant l’ouverture des marchés asiatiques.

Le "paquet" de mesures adoptées par les ministres des Finances de l’Union, sur instruction du sommet de la zone euro de vendredi soir, est impressionnant : un véritable « fonds monétaire européen » doté de 500 milliards d’euros (plus les 80 milliards d’aides bilatérales à la Grèce) auquel le FMI prêtera main-forte à hauteur de 250 milliards d’euros (plus les 30 milliards déjà débloqués pour Athènes), soit 850 milliards d’euros disponibles pour faire face à d’autres attaques contre la dette souveraine des États membres de la zone euro. Surtout, et c’est sans doute la mesure la plus révolutionnaire de cette folle nuit, la Banque centrale européenne (BCE) a annoncé qu’elle allait désormais acheter de la dette privée et publique sur le marché secondaire. "Nous sommes dans une situation comparable à la crise bancaire de 2008 », a expliqué Didier Reynders, le ministre des Finances belge : "la plupart des États membres ont compris qu’il fallait une intervention forte".
C’est d’ailleurs pour cela que la négociation a été très longue, de 16 heures, dimanche, à plus de 2 heures du matin, lundi. Berlin a longuement bataillé pour que le mécanisme d’intervention soit le moins communautaire possible. Elle aurait préféré que le système des prêts bilatéraux sur le modèle grec soit pérennisé, ce que refusaient Paris et la majorité des États membres, ce mécanisme exigeant à chaque fois l’accord des Parlements des États membres. Mais, une fois qu’il est apparu que l’Allemagne n’accepterait jamais que la Commission puisse emprunter avec la garantie générale des États de la zone euro, il a fallu trouver un compromis. L’idée retenue est donc de créer une société de droit privé (luxembourgeois), le « special purpose vehicle » qui sera chargé d’emprunter sur les marchés avec la garantie des États, garantie donnée au prorata de la participation de chacun au capital de la BCE. Avec de telles garanties, le taux obtenu sera bien inférieur à celui observé sur le marché en cas de crise… Ce SPV devrait être géré par la Commission. Berlin a aussi exigé l’instauration d’un plafond, alors que la Commission plaidait pour qu’aucun chiffre ne soit donné : ce sera donc 440 milliards. « Ce n’est pas encore tout à fait une solution communautaire, mais on s’en approche », a analysé Didier Reynders.

Parallèlement, un autre fond, directement géré par la Commission celui-là, a été créé : il fonctionnera comme le fonds d’aide à la balance des paiements doté de 50 milliards, mais qui bénéficie uniquement aux pays de l’Union ne faisant pas partie de l’euro. L’exécutif européen pourra emprunter directement sur les marchés 60 milliards d’euros avec la garantie collective des Vingt-sept. Le FMI, de son côté, s’est engagé à fournir, en cas de besoin, 250 milliards d’euros au nouveau fonds européen, ce qui permettra de respecter le ratio deux tiers pour l’Union, un tiers pour le FMI appliqué lors du sauvetage de la Grèce.

L’ensemble permettra de faire face à une nouvelle crise de la dette souveraine sans aucun problème : il faut savoir que les besoins de financement sur trois ans de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal et de l’Irlande sont estimés à 500 milliards au maximum. Il s’agira de prêts, prêts rapportant des intérêts, et non de dons, j’insiste une nouvelle fois sur ce point. En outre, avec un tel mécanisme, qui fait de la zone euro une sorte de prêteur en dernier ressort, les marchés n’auront plus aucune raison de se défier des dettes souveraines, ce qui devrait permettre de ne pas l’activer.

Si l’Allemagne a dû enfin ravaler ses préventions, la BCE a fait de même, montrant une nouvelle fois son extrême pragmatisme. Elle avait déjà renoncé à tenir compte de la notation de la dette grecque afin de pouvoir continuer à l’accepter en garantie de prêts aux banques commerciales. Elle a franchi un pas infiniment plus important en décidant d’intervenir sur le marché secondaire, une mesure qui n’est pas contraire aux traités européens, mais que Francfort avait toujours refusé d’envisager par pure prévention idéologique. Il s’agit là d’une véritable arme nucléaire, puisqu’en cas de mouvements suspects, elle pourra éponger le marché secondaire et faire remonter le prix des obligations d’État, comme le font la Réserve fédérale américaine et la Banque d’Angleterre. En clair, les spéculateurs sont désormais certains d’y laisser leur chemise.

Tout cela a évidemment un prix. Il n’est pas question que ces mesures apparaissent comme un feu vert au laxisme budgétaire : dépensez sans compter, la zone euro vous aidera. Les Seize se sont donc engagés à accélérer la purge des finances publiques. C’est aussi ce qui explique la durée du conseil extraordinaire d’hier soir : l’Espagne et le Portugal se sont fait tirer l’oreille avant finalement d’accepter de rentrer plus vite dans les clous. Surtout, mercredi, la Commission va proposer un renforcement du Pacte de stabilité, ce qui passera par des sanctions renforcées contre les mauvais élèves budgétaires de la zone euro. Les marchés auront ainsi réussi à imposer la rigueur pour tous et la purge s’annonce douloureuse.

Au final en quelques heures, les paradigmes sur lesquels l’euro a été fondé ont été profondément modifiés. Ce qui était impossible, ce qui était "gravé dans le marbre" des traités, ne l'est plus. L'euro, depuis cette nuit, est désormais un peu moins germanique : le sauvetage d’un État en perdition n’est plus exclu et la BCE agira davantage comme la Réserve fédérale et la Banque d’Angleterre en achetant de la dette souveraine, acceptant au passage d’écorner quelque peu son indépendance. Même si Francfort ne l’achète pas directement aux États, car cela est expressément exclu par les traités, ses interventions sur le marché secondaire la mettront davantage entre les mains des gouvernements puisqu’elle s’oblige à éponger leur excès d’endettement en cas de défiance des marchés sans pouvoir peser sur la détermination de leur politique économique. Quoi qu'il en soit, les traités viennent, encore une fois, de faire la preuve de leur extrême souplesse.

Jean Quatremer
Libération

Edité le : Fri Nov 05 12:00:00 CET 2010
Dernière mise à jour le : Tue Dec 07 17:37:55 CET 2010