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ARTE Journal - 03/04/12

"La relation entre Paris et Berlin est déséquilibrée!"

La vérité sur le couple franco-allemand : l’interview avec Jacques-Pierre Gougeon

Dans son nouvel ouvrage, ce chercheur et spécialiste des relations franco-allemandes analyse le couple que forme nos deux pays depuis le milieu des années 2000. Il mène ses recherches aussi bien dans le milieu économique et politique qu'en interviewant historiens, sociologues, diplomates et intellectuels des deux côtés du Rhin. Il a également puisé dans ses années d' expérience comme Conseiller culturel à l'Ambassade française à Berlin de 1999 à 2003. Jacques-Pierre Gougeon est Directeur de recherche à l'IRIS, l'Institut des Recherches Internationales et Stratégiques à Paris, son livre « France-Allemagne : une union menacée ? » vient de paraître aux éditions Armand Colin.

Son constat est sans appel : on assiste à un net désenchantement des Allemands par rapport à la France. Les Français eux-mêmes se perçoivent en déclin, quand les Allemands, eux, profitent d'une logique d'ascension.

Annette Gerlach pour Arte Journal : Comment va le couple franco-allemand en 2012 ?
Jacques-Pierre Gougeon : Nous assistons à un éloignement des deux pays, contrairement à ce qu'on pourrait croire en regardant les images à la télévision. Pour l'expliquer, je distingue plusieurs facteurs.
-Premièrement, le décalage économique entre les deux pays qui s'est vraiment accru à partir de 2005 /2006 et s'est encore accentué ces dernières années d'une manière très, très nette. Le taux de croissance par exemple varie du simple au double : 1,7% en France en 2011, contre 3% en Allemagne. Idem pour le taux de chômage : les derniers chiffres officiels parlent de 9,8% en France et de 6% en Allemagne.
-Deuxième point : l'Allemagne est aujourd'hui plus libre dans sa relation au passé et selon moi, cela constitue une force. Il y a une nouvelle génération d'historiens qui regardent le passé allemand de manière tout à fait objective, sans a priori moraux. Les tabous sont tombés. Alors qu'en France, on en n'est pas encore là. Il n'y a pas de véritable Vergangenheitsbewältigung (NdlR : en allemand dans l'interview - terme crée après la II Guerre mondiale et qui signifie : assumer son passé). Quand on pense à la guerre d'Algérie, on a très, très peu parlé en fait de cette année 1962. Si concernant Vichy la chape de plomb est levée, je trouve que la France reste embarrassée par son passé, ce qui constitue une faiblesse.
-Troisièmement, la relation est de plus en plus déséquilibrée. D'un point de vue économique - je le démontre dans mon livre chiffres à l'appui - une partie de l'élite française perçoit l'Allemagne comme un modèle. Avec parfois des réactions contre-productives, des dérapages, des comparaisons déplacées, jusqu’aux tirades anti-allemandes en réaction à cette projection d'une Allemagne modèle. Que les Allemands eux-mêmes ne demandent pas d'ailleurs, c'est cela qui est tout à fait curieux.
Cela a une incidence politique très nette. Dans les dernières négociations européennes, les positions allemandes ont prévalu. Par exemple, le fameux traité budgétaire - que les Allemands appellent d'ailleurs traité fiscal – contient 80 % des positions allemandes.
Ce décalage, ce déséquilibre est actuellement le problème central des relations franco-allemandes.

Arte Journal : Pourquoi la considération de l'Allemagne pour la France a-t-elle baissé selon vous ?
Jacques-Pierre Gougeon : D'abord un simple chiffre : en 2003, pour 45% des Allemands, la France était le meilleur partenaire, aujourd'hui ils ne sont plus que 25 % à le penser. Nous assistons à une banalisation des relations franco-allemandes. La nouvelle génération de dirigeants a une relation moins émotionnelle à la France. Cette absence d’émotion a créé l'amorce d'une prise de distance. Ce que je démontre dans mon livre : l'image de la France en Allemagne aujourd'hui, c'est l'image d'un pays en déclin. La France est perçue comme un pays qui cherche à jouer un rôle dont elle n'a plus les moyens.
Prenons l'exemple de l'engagement de la France en Libye. En France, il a été présenté comme le geste d'un grand pays, qui joue un rôle sur l’échiquier international. En Allemagne c'était plutôt : « la France essaye encore de jouer un rôle dont elle n'a plus les moyens ». Et ça, on ne l'entend pas suffisamment en France.

Arte Journal : La France-a-elle perdu son rôle de modèle ?
Jacques-Pierre Gougeon : J'ai étudié aussi la manière dont les Français se vivent eux-même et j'ai observé un développement du discours de déclin en France. Il y a un discours français sur le déclin de la France. Et finalement il est repris à l’extérieur. Un événement intéressant a été la perte du triple A. En France, cela a été vécu d’abord comme correspondant à une situation économique. En Allemagne, les gros titres des journaux disaient : « cette perte correspond à la situation mentale de ce pays ». La France est vécue comme un pays qui doute de lui-même, comme un partenaire un peu fragile, et donc moins intéressant en tant que modèle. L’Allemagne en revanche est dans une logique d'ascension. D’où ce décalage énorme entre les deux pays.

Arte Journal : Après un début de quinquennat plutôt tiède à l'égard de Berlin, le président-candidat Nicolas Sarkozy ne cesse depuis quelques mois de citer l'Allemagne en exemple. Votre explication ?
Jacques-Pierre Gougeon : Je pense que cela correspond à une stratégie de politique intérieure. Le bilan français est mauvais en matière économique, même des économistes conservateurs le disent. Il y a donc volonté de se raccrocher à un modèle et de faire passer un certain nombre de réformes qui pourraient être impopulaires en France en disant : « voyez, les Allemands l'ont bien fait... ». Ce côté "bouée de sauvetage" me paraît dommageable pour les relations franco-allemandes. Jamais dans l'histoire de la 5ème République on a autant instrumentalisé la relation franco-allemande à des fins de politique intérieure. Je crains que cela ne contribue à créer des sentiments anti-allemands en France.

Edité le : 29-03-12
Dernière mise à jour le : 03-04-12