Une mère qui sacrifie ses propres enfants pour subvenir à ses besoins : les frères Grimm eux-mêmes ont jugé l’idée abominable. Dans leur recueil d’histoires populaires publié en 1812, la femme du bûcheron est donc devenue la belle-mère des deux bambins. Et 80 ans plus tard, le libretto de l’opéra de Humperdinck n’a retenu de l’histoire originale qu’une version bien édulcorée.
Aujourd’hui encore, Hänsel et Gretel a quelque chose de dérangeant. Sur fond de collages ocre, Susanne Janssen, Prix allemand de littérature de jeunesse 2008, souligne le caractère étrange et mélancolique de l’histoire. Optant pour le noir et blanc, le dessinateur italien Lorenzo Mattoti livre une version angoissante de ce conte qui l’a « terrorisé » pendant son enfance. Au cinéma, ce n’est guère plus gai. Les versions modernes de Hänsel et Gretel sont lugubres (Le bois lacté de Christoph Hochhäusler) voire carrément terrifiantes (le film d’horreur éponyme du réalisateur coréen Yim Pil-sung). Ce récit tiendrait-il plus de l’épouvante que du rêve?
Tous les ingrédients du conte traditionnel sont pourtant là. Une forêt, une sorcière, une belle-mère acariâtre et deux enfants sans défense. Le conte est d’ailleurs un des plus représentés en Allemagne au moment des fêtes de fin d’année. Pas une boulangerie sans sa maison en pain d’épices. Pas une librairie, pas une boutique de jeux sans les aventures des enfants du bûcheron. Mais si l’histoire de Hänsel et Gretel titille autant l’imagination des écrivains, des poètes, des musiciens ou même des publicitaires, c’est bien parce qu’elle joue avec nos peurs les plus profondes.
L’abandon, la faim, le passage à l’âge adulte : nombreuses sont les angoisses qui lui sont rattachées. Le manque de nourriture est un thème récurrent dans les contes de fées, rappelle la spécialiste des contes Maria Tatar. Transposé dans le monde moderne, la gourmandise de Hänsel et de Gretel devient le miroir de notre société de consommation. Dans les mises en scène de Claus Gutbier, de Laurent Pelly ou encore de Ned Grujic, la maison de pain d’épices de l’opéra de Humperdinck n’est autre qu’un énorme... supermarché.
L’écrivaine américaine Louise Murphy va plus loin encore. Elle ose un parallèle avec l’holocauste. En pleine Seconde Guerre mondiale, des parents abandonnent leurs enfants et leur font jurer de ne jamais dévoiler leurs prénoms juifs. Serait-ce, comme le titre anglais l’indique, La véritable histoire de Hänsel et Gretel?
Pas pour Britta Schwarz. Avec son Histoire véritablement vraie d’Hänsel et Gretel, l’illustratrice allemande a décidé de prendre le contre-pied de ce conte si lourd de sens. Dans un langage moderne et familier, elle raconte avec humour une perspective encore inexplorée: celle de la sorcière. Et à la plus grande surprise de tous, elle se révèle bien moins méchante qu’on ne l’imagine... Une façon comme une autre d’exorciser nos peurs collectives.
Eva John
AILLEURS SUR LE WEB
- Sélection d’ouvrages, de films et de musiques sur le thème de Hänsel et Gretel
Hänsel et Gretel sur scène
En Allemagne: sur theater-on.com ou sur deutscheoperberlin.de
En France : sur encompagniedeos.com
BIBLIOGRAPHIE
Susanne Janssen, Hänsel und Gretel, Hinstorff Verlag, 2007
Wolfgang Mieter, Hänsel und Gretel. Das Märchen in Kunst, Musik, Literatur, Medien und Karikaturen, Praesens Verlag, 2007
Louise Murphy,The True Story of Hansel and Gretel, Penguin, New York, 2003
- Maria Tatar, The Classic Fairy Tales, Norton Critical Edition, New York, 1999
Britta Schwarz/Iris Hardt, Die wirkliche wahre Geschichte von Hänsel und Gretel, Annette Betz Verlag, 2009
FILMOGRAPHIE
Le bois lacté, de Christoph Hochhäusler, Allemagne, 2003
- Hänsel et Gretel, de Yim Pil-sung, Corée, 2007





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