Fin de l'année du singe, début de l'année du coq. En 1992/93, on observe en Chine trois événements déterminants pour l'avenir. McDonald's ouvre son premier restaurant à Pékin. Le réformateur Deng Xiaoping se rend dans le delta de la Rivière des Perles, le gigantesque site de production de Chine et promet une industrialisation moderne. Et, à la périphérie est de la capitale, un groupe d'artistes fonde « l'East Village », le premier cercle chinois de photographie et d'arts expérimentaux. Les années suivantes, la Chine connaît une transformation fondamentale pour l'avenir : la mondialisation gagne le pays, la modernisation matérielle explose, l'urbanisation fait rage. La République Populaire est prise d'un besoin irrésistible de progrès, tandis que la démocratisation stagne. Aucun art ne reflète mieux que la photographie le contraste criant entre la croissance économique et le cantonnement des esprits en Chine.
Outil de propagande puis art expérimental
Ce ne fut pas toujours le cas. Jusqu'en 1979, et en particulier durant la révolution culturelle de Mao Zedong, de 1966 à 1976, la photographie est avant tout un outil de propagande communiste. La situation ne change pas réellement avant l'apparition à Pékin de clubs de photos non officiels. Ils se créent autour d'un groupe de photographes amateurs qui, bravant les interdictions officielles, avaient photographié les manifestations de 1976 contre le gouvernement. Ils ouvrent la voie à la « photographie new wave » des années 80. Avec cette nouvelle vague et l'ouverture du pays, l'ouest sauvage fait irruption dans l'univers artistique de la Chine. On s'arrache les magazines américains, les styles européens du vingtième siècle font référence, la photographie chinoise est acclamée à Paris, la photographie redevient un art. Jusqu’en 1989. La répression populaire qui suit le massacre de la place Tian An Men n’épargne pas l’Avant-garde. Seule la photographie fidèle au régime a le droit d’exister. Il apparaît alors un Ground Zero artistique, tout doit être reconstruit quand, au milieu des années 90, une nouvelle génération de photographes pointe timidement le bout de son nez. Ils doivent réinventer leurs images mais aussi leur identité d’artistes indépendants.
Lutte contre le présent
L’un de ces inventeurs est Wang Quingsong. Jeune peintre provincial, il arrive à Pékin au début des années 90. Ses économies doivent durer cinq ans, elles seront épuisées au bout de deux mois. Il reste pourtant dans la métropole à la croissance effrénée. Et prend des photos. Ses images retravaillées numériquement sont une confrontation de l’artiste et de la réalité, entre l’ancienne tradition chinoise et la culture occidentale actuelle : un Bouddha jongle avec des biens de consommation, une photo grand format offre une nouvelle mise en scène ironique d’une peinture traditionnelle du Xème siècle. Tel un réalisateur, il met en scène ses œuvres théâtrales et humoristiques dans de grands studios de cinéma. Mais il n’est pas le seul à s’engager dans la lutte contre le présent. A peu près au même moment que lui, un autre artiste revient à Pékin : Zhang Dali. Après les évènements de 1989, le peintre et graffiteur avait émigré en Italie. A son retour, tout a changé. L’urbanisation tentaculaire, le moteur agressif de la modernisation ont entraîné une mutation profonde de sa ville. En réaction à ces changements, Zhang dessine à la bombe plus de 2000 profils de son crâne rasé sur des bâtiments vides, à moitié détruits. Ce n’est par nostalgie qu’il fait des ruines urbaines sa toile : par colère, il utilise les espaces publics pour sensibiliser les habitants au bouleversement extrême de leur ville. Il illustre également par son action le leitmotiv de la photographie chinoise contemporaine : la transformation douloureuse des cadres de vie traditionnels en lieux postmodernes.
Retour vers le futur
Ce thème est aussi le fil rouge des 130 œuvres de l’exposition itinérante « Entre passé et avenir – Nouvelle photographie et vidéo de Chine » de la Maison des cultures du monde de Berlin. Dans le cadre du festival « Chine – entre passé et modernité », les œuvres de Wang Quingsong et Zhang Dali en côtoient soixante autres, par des photographes et artistes vidéo contemporains. Ils sont tous fascinés par les non-paysages dans lesquels ils vivent, tout en prenant une distance critique vis-à-vis du spectacle de l’urbanisation. A la recherche de l’expression individuelle, leur langage n’hésite pas à faire appel aux dernières techniques. Contrairement à leurs prédécesseurs, ils ne puisent pas leur inspiration dans les évènements historico-politiques ou les modes artistiques mais dans les arts voisins et dans une réalité en constante évolution. Cela rend-il la photographie particulièrement représentative du nouvel art chinois ? « Actuellement, la photographie est l’art qui reflète le plus directement et drastiquement les changements rapides et radicaux du pays, » explique le conservateur de l’exposition, Wu Hung. Le pays, et la photographie avec lui, avancent vers l’avenir à vitesse grand V, comme le montre la dernière décennie : moins de quinze ans après la visite de Deng Xiaoping sur la Rivière des Perles, le delta est devenu le symbole du label « Made in China ». Les habitants de Pékin, adeptes du fast-food comme de la grande cuisine, vont accueillir les Jeux Olympiques de 2008. Les photographes expérimentaux de l’ancien « East Village » sont depuis longtemps établis sur le marché de l’art mondial. Est-ce à dire que la Chine, c’est déjà demain ?
Sabine Köhncke pour ARTE Magazine
ARTE PLUS:
Festival:
Chine – Entre passé et avenir
Un projet sur l'art contemporain de Chine. Expositions, symposiums, lectures, opéras, du 24 mars au 14 mai 2006 Maison des cultures du monde, John-Foster-Dulles-Allee 10, 10557 Berlin;
www.hkw.de
Liens :
www.wangquingsong.com
www.chinesecontemporary.com
www.photography-now.com
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