M. Birkenstock, dans votre film, le tango est non seulement présent, car les scènes de musique et de danse sont amplement évoquées, il occupe aussi une place de choix. Pourquoi ?Je n’aime pas les films musicaux qui intercalent des bribes de musiques entre deux interviews ; je voulais réserver à la musique une place réelle. Moi-même, c’est par la musique que je suis arrivé au tango. A Buenos Aires, nous avons monté un excellent orchestre de jeunes et moins jeunes musiciens, un ensemble qui est un peu le reflet des deux protagonistes : le vieux danseur et la jeune danseuse. Pour moi, il était capital que la musique développe toute son ampleur et s’imbrique dans les histoires, mais aussi que chaque morceau soit joué et montré en entier.
Le vieux danseur Roberto, que vous incarnez à l’écran, est une figure tragique : comme beaucoup d’Argentins, il a perdu tout ce qu’il possédait lors de la crise économique. Ce n’est pas un hasard que cette destinée se mêle si bien aux mélodies, souvent tragiques ou mélancoliques.
Le tango est né à une époque où des centaines de milliers d’immigrés, souvent européens, débarquaient dans le Rio de la Plata, bercés par l’espoir – et parfois la promesse – d’obtenir une parcelle de terrain et d’y vivre heureux. « Hacerse la America » (faire l’Amérique) signifiait en gros « trouver son bonheur ». Mais bien souvent, la parcelle s’évanouissait dans la nature. Les gens atterrissaient dans la banlieue de Buenos Aires, n’avaient plus de quoi faire le voyage de retour. Ils avaient quitté leurs proches, leur famille, leur femme, leur fiancée en Italie, en Pologne ou ailleurs et espéraient qu’un jour, ceux qui étaient restés au pays pourraient les rejoindre. Mais rien de tout cela ne se réalisait. C’est dans ces années que le tango est apparu. Pas étonnant donc que le tango ait un fond de mélancolie : il est né à une époque où beaucoup de déracinés, de frustrés, s’entassaient, la mélancolie au ventre, dans les faubourgs de Buenos Aires.
L’Argentine fut effectivement longtemps le pays d’immigration par excellence, pour les Européens notamment. Aujourd’hui, nombreux sont les Argentins qui partent chercher fortune sur la terre natale de leurs ancêtres européens. Ce pays est-il en train de passer de l’immigration à l’émigration ?
L’Argentine a depuis longtemps des affinités particulières avec l’Europe. Sur le plan culturel, il existe par exemple de nombreuses passerelles entre Buenos Aires et Paris. Et il y a toujours eu un nombre relativement important de candidats à l’émigration vers l’Europe. Ce mouvement s’est affolé en 2002 après le grand krach. Mais il s’est calmé depuis. Néanmoins, dans la tête de nombreux jeunes Argentins, l’émigration reste une option réelle. Certains ont la chance de pouvoir obtenir un passeport européen parce qu’il ont des ancêtres sur le vieux continent, d’autres pas. Beaucoup reviennent peu de temps après, parce que la vie en Europe n’est pas aussi facile qu’ils l’avaient imaginée.
En dépit de leur destinée individuelle, les protagonistes de votre film ont un humour incroyable. Est-ce typique de la population de Buenos Aires à votre avis ?
Il faut être prudent avec les idées reçues et se garder de généraliser, de mettre tous les habitant d’une mégapole dans le même panier. Mais il est vrai qu’en arrivant à Buenos Aires, j’ai remarqué, et je ne suis pas le seul, que l’humour aide les gens à rester optimistes, même en temps de crise. Même s’ils sont dans la misère, ils invitent leur voisin à boire le café, quitte à se retrouver sans argent le lendemain. C’est une attitude qu’on trouve souvent en Argentine : au lieu de sombrer dans la dépression, ils voient la vie avec le sourire, même si elle leur réserve souvent de mauvaises surprises.
Vous prévoyez de sortir votre film en Argentine ?
C’est prévu, mais c’est très compliqué. L’Argentine est un petit marché et pour un documentaire, peu rentable, on a du mal à trouver un distributeur. Mais nous tenons à montrer ce film à Buenos Aires, peut-être lors de deux ou trois projections spéciales, pour permettre au moins aux personnes impliquées et au public intéressé de le voir.
Propos recueillis par Katja Dünnebacke, ARTE.






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