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21/06/06

La cruauté des contes

…est une cruauté qu’on peut tout à fait montrer, de l’avis de Günter Grass. Ses lithographies sur une sélection de contes d’Andersen constituent une anthologie très personnelle.



L’écriture ou le dessin ? Prix Nobel de littérature et dessinateur, Günter Grass est un artiste du crayon. A l’occasion du 200e anniversaire de la naissance du conteur danois Hans-Christian Andersen, il publie une anthologie intitulée « Der Schatten » (L’ombre), une sélection de contes illustrée avec beaucoup d’originalité. En avril, Günter Grass recevra pour cette œuvre le Prix Hans-Christian-Andersen.

ARTE : Lorsque j’ai vu votre livre la première fois, je me suis dit « ça y est, Günter Grass est devenu conteur ! » C’est comme si vous étiez entré de plain-pied dans la longue tradition des conteurs allemands. Vous réclamez-vous de cette tradition ?

Günter Grass : Absolument. Vous savez, « Le tambour » a de nombreuses accointances avec le monde des contes. L’un des chapitres commence d’ailleurs ainsi : « Il était une fois un musicien… ». J’ai moi-même utilisé la trame du conte jusqu’au bout, pour en faire une sorte de rondo. De même dans mon roman « Les années de chien ». Là aussi, la chute de Berlin reprend précisément la forme d’un conte. Cela tient sans doute au fait que pour moi, le conte est une autre forme de réalisme, c’est un réalisme sous-jacent, un sous-réalisme, auquel on est contraint de recourir lorsque l’on veut illustrer quelque chose qui résiste tout simplement à l’exercice.

ARTE : En feuilletant votre livre, je me suis dit que les spécialistes du Centre de recherche Andersen vous avaient sans doute aiguillé un peu pour mettre la main, dans la multitude de contes et de récits, sur des perles que tout le monde ne connaît pas. Mais j’ai appris, à mon grand étonnement, que vous aviez fait votre choix seul, nous livrant une anthologie d’Andersen que je trouve étonnante.

Günter Grass : Si l’on m’avait indiqué la route à prendre, j’aurais eu beaucoup de mal à me mettre au dessin. Pour le choix des contes, je me suis laissé guider par leur qualité, mêlant délibérément des contes connus et moins connus. Mais je me suis bien sûr aussi demandé quels étaient ceux qui se prêtaient au dessin. Et de ce point de vue, Andersen offre un trésor de possibilités.

ARTE : Mais encore ?

Günter Grass : Je ne connais pas d’auteur si proche des objets que lui. Nous sommes habitués à ce que, dans les contes, les animaux aient aussi le don de la parole. Chez Andersen, même les objets parlent : la théière, le bouton, le col de chemise, la brosse, le tire-bottes. Pour le dessinateur, c’est très stimulant de pouvoir traduire en images, sans devoir se limiter à une simple illustration.

ARTE : Donc, pour cette anthologie, vous avez retenu les contes en fonction de leur potentiel pictural ? Mais est-ce que la joie de la découverte a, elle aussi, joué un rôle ?

Günter Grass : Un rôle éminent ! Bien entendu, certains contes m’ont plu par leur texte ; là, la marche d’approche a été plus longue. D’autres ne proposaient aucun objet, ce qui rendait le travail d’illustration plus difficile ; j’ai dû alors recourir à d’autres éléments, par exemple autobiographiques. Ainsi, on peut lire « Le vilain petit canard » comme une parabole sur la vie d’Andersen : c’est l’histoire de quelqu’un de condition modeste, au physique ingrat, qui, à la fin, se métamorphose en un cygne majestueux. C’est ainsi que j’ai eu l’idée de faire fusionner en un seul dessin un profil d’Andersen et un profil de canard. Le récit intitulé « L’ombre » est lui aussi très autobiographique. Il m’a permis de m’adonner au découpage et aux ombres chinoises qu’Andersen a affectionnés toute sa vie.

ARTE : Pour dessiner « La Princesse au petit pois », vous n’y avez pas été de main morte ! Et ce n’est pas là le seul exemple, loin s’en faut, de dessins effrayants. Pour « Les chaussons rouges » par exemple, vous dessinez un pied coupé à la hache, c’est rare de trouver ce genre de choses dans les livres pour enfants…

Günter Grass : … mais je ne l’ai pas inventé. C’est un conte d’une grande cruauté.

ARTE : Mais faut-il vraiment dessiner cela ?

Günter Grass : « Les chaussons rouges » ne font pas exception, l’histoire de la pauvre petite sirène est, elle aussi, effrayante. A chaque pas, elle a l’impression qu’elle marche sur des couteaux, et puis on lui coupe la langue… Andersen manie beaucoup la hache dans ses contes. « La princesse au petit pois » ? Bon, c’est vrai, je l’ai vue un peu hystérique, mais les vraies princesses le sont toujours un peu, n’est-ce pas ?

ARTE : Ce qui est horrible dans cette histoire, c’est qu’on se dit : « Après tout, qu’est-ce qu’un petit pois ? » Pourtant, la princesse souffre le martyre. Pour elle, aucune différence qu’on la pourchasse avec une hache ou qu’on lui glisse un petit pois dans son lit. C’est le propre des princesses d’éprouver une véritable douleur pour si peu.

Günter Grass : Et ce que nous ne savons pas, c’est quelles souffrances elle a fait endurer plus tard au prince…

ARTE : Avec la princesse, on voit bien comment Andersen crée des personnages avec une impressionnante économie de moyens.

Günter Grass : Oui, c’est exactement comme dans « Les habits neufs de l’empereur ». Les personnages qu’il a créés là sont devenus proverbiaux, aussi connus que le Roi Lear ou Hamlet. Il est parvenu à aligner sur un espace extrêmement réduit des figures qui ont marqué les esprits jusqu’à nos jours.


Propos recueillis par Heinrich Detering.
Avec l’aimable soutien de Nordwestradio









Graphisme : Illustration d'Anastassija Archipowa dans un conte de Hans Christian Andersen "Däumelinchen" (La petite Poucette), réécrit par Arnica Esterl, Esslinger Verlag, 2005

Edité le : 23-03-05
Dernière mise à jour le : 21-06-06