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04/05/06

Débat houleux autour d’un film saisissant

cauchemar de darwinEn France, peu avant la cérémonie des Oscars début mars, le film Le Cauchemar de Darwin, de Hubert Sauper, a fait l’objet d’un débat houleux. Tout a commencé par un article de l’historien François Garçon, publié dans la revue Les Temps modernes (n° 635, novembre-décembre 2005 – janvier 2006), qui reprochait au cinéaste autrichien de manipuler le spectateur. Selon lui, ce film manque de preuves et déforme les faits. M. Sauper s’est élevé contre ces accusations et, à l’approche de cérémonie (Le Cauchemar de Darwin était nominé aux Oscars), les journaux français se sont intéressés à cette polémique.

Les principales critiques de François Garçon dans Les Temps modernes sont les suivantes :
  • La perche du Nil a été introduite dans le lac Victoria durant les années 1950 dans le cadre d’un programme de développement de l’OCDE, et les seuls à s’y opposer à l’époque se comptaient dans les rangs de l’extrême droite. C’est cette filière qu’utilise Hubert Sauper pour illustrer le commerce mondialisé entre l’Afrique et l’Europe, qui détruit les structures locales en Afrique et conduit à une dégradation durable des conditions de vie de la population.
  • Il est faux d’affirmer que la majeure partie des prises partent vers l’Europe : 74 % de ce qui est pêché dans le lac Victoria n’est pas exporté, et 40 % de ce total est consommé sur place.
  • M. Sauper montre, sans les commenter, des images de la BBC suggérant un trafic d’armes en Tanzanie, alors qu’elles avaient trait à une action, conforme au droit international, de soutien au gouvernement de la Sierra Leone renversé par un putsch en 1997.
  • Le film présente Mwanza, deuxième agglomération de Tanzanie, comme une petite ville en déliquescence.
 
En février, le quotidien Libération est revenu sur les reproches adressés par M. Garçon et a qualifié la lettre de réaction de M. Sauper comme pleine de colère, mais peu argumentée, sans mentionner les contre-arguments (Libération, 18 février 2006).  

Libération a finalement convié les parties prenantes à se rencontrer dans ses locaux et a publié cet échange, qui traduit « deux discours plutôt irréconciliables » (Libération, 1er mars 2006).

Au cours de cette discussion, François Garçon a exposé les arguments suivants :

  • La pêche ne contribue pas à la paupérisation de la population riveraine du lac Victoria, comme le suggère Le Cauchemar de Darwin, mais relève au contraire son niveau de vie, ce que lui a confirmé un agent de l’Institut kenyan de la pêche.
  • En posant à plusieurs reprises des questions ayant trait aux transports d’armes, M. Sauper sous-entend l’existence d’un trafic vers l’Afrique, sans jamais le prouver. Il y a indéniablement une importation massive d’armes, puisque l’Afrique ne produit ni chars, ni avions. Cependant, la thèse de Sauper, selon laquelle des armes seraient payées avec du poisson, est mensongère. François Garçon a fait sa propre enquête à partir des rapports de l’OCDE et de la Banque mondiale, et conclu que chaque voyage est rentable, même sans cargaison à l’aller.
  • Le Cauchemar de Darwin diabolise l’Occident. 
  • La sortie du film de Hubert Sauper en France a donné lieu à un appel au boycott de la perche Victoria, comme on désigne en Europe la perche du Nil dans le circuit de distribution.
  • M. Sauper a tourné un film militant et, en tant que tel, celui-ci est justiciable d’une analyse critique et non esthétique.
 
Dans un entretien avec ARTE, le réalisateur déplore qu’aucune attention n’ait été portée aux documents d’experts dont il a alimenté le débat et que l’on se soit seulement intéressé à la controverse et pas à la vérité. Il reproche, pour sa part, à François Garçon de n’avoir pas compris le film. Ses contre-arguments sont entre autres les suivants :
  • Seule une minorité profite du commerce de la perche dans la région du lac Victoria.
  • Le commerce de la perche du Nil n’est qu’une allégorie de tous les scandales en Afrique. Le cinéaste aurait tout aussi bien pu prendre pour exemple les mines d’or de Bujumbura (la capitale du Burundi), les mines de diamant du Congo ou les gisements pétroliers au Nigeria. Certes, ce type de miracle économique présente quelques aspects positifs, mais, avec l’afflux de population, les camps de travail et la prostitution, il favorise la propagation du sida.
  • L’appel au boycottage de la perche du Nil doit être compris comme un cri d’impuissance de la part de personnes qui ne savaient pas quoi faire face au problème dont traite le film. Le réalisateur estime que cette colère est positive, mais refuse qu’on lui attribue la responsabilité de ce genre d’actions.
  • Les statistiques de la Banque mondiale parlent de 100 000 emplois créés grâce à la pêche dans le Lac Victoria. Cependant, chacun de ces postes fait disparaître huit emplois informels.
  • Son film se fonde sur deux questions naïves : « Pourquoi les gens ne mangent-ils pas à leur faim dans un endroit où il y a autant de la nourriture ? » et « que transportent les avions à l’aller [qui repartent ensuite avec le poisson vers l’Europe] ? » Il ne s’agit pas d’apporter des preuves du transport d’armes, mais bien plutôt de se demander dans quelle mesure la population est consciente de ce trafic (dont Hubert Sauper tient l’existence pour acquise).
  • Des pilotes russes lui auraient confié que les avions apportent ce qui fait défaut aux Africains : réfrigérateurs, chaussures, aide alimentaire, mais aussi matériel militaire, notamment dans la région des Grands Lacs. La rentabilité de ces commerces est indéniable grâce à la disponibilité du transport.
  • Le cinéma n’est pas « la réalité », c’est le reflet d’une certaine réalité. Ainsi, il n’existe aucun film qui montrerait l’Afrique telle qu’elle est. Un film, c’est toujours un regard dans une direction, si bien que l’on ne peut pas voir ce qui se passe dans l’autre sens. Les gens cherchent toujours des preuves, mais le cinéaste estime qu’il ne lui appartient pas de les fournir. François Garçon n’a visiblement pas été sensible à la poésie du cinéma, qui consiste justement à ne pas tout montrer.
 
Deux jours plus tard, le 3 mars 2006, Le Monde est entré dans le débat, en envoyant un reporter dans la région du lac Victoria, afin de vérifier sur place les affirmations du film de M. Sauper. Voici ce qu’a constaté le journaliste du Monde :
  • Les carcasses de perche, contrairement à ce que suggère le film, ne sont pas destinées à la consommation humaine, mais à celle des poulets et des porcs. D’autres restes de poisson sont bien destinés aux hommes. Ces morceaux, qui trouvent preneur dans toute la Tanzanie, sont soigneusement lavés puis fumés ou frits.
  • La transformation des carcasses a généré une véritable industrie, grâce à laquelle quelques autochtones gagnent très bien leur vie, par comparaison au revenu local, et nombreux sont ceux qui vivent de ces mille métiers « informels ».
  • Les plus optimistes estiment que le secteur de la pêche engendre un million d’emplois autour du lac. Les plus pessimistes affirment que les pêcheries industrielles sont une source de chômage, car elles cassent le commerce traditionnel.
  • La différence entre ce que gagnent les pêcheurs locaux avec leurs prises et ce que coûte le poisson au départ des usines est considérable, mais de nombreux pêcheurs gagnent plus d’argent qu’un fonctionnaire.
  • L’auteur cite un autochtone reconnaissant à l’industrie du poisson, mais qui trouve que la perche n’a pas de goût.
  • D’après l’auteur, il convient néanmoins de se demander quel prix on est prêt à payer pour cette réussite économique, et si le véritable cauchemar du lac Victoria ne sera pas celui de l’extinction des espèces de poisson endogènes. Il cite un avocat qui combat les industriels de la pêche en coopération avec l’organisation Lawyer’s Environmental Action Team, mais reconnaît qu’un arrêt des importations des filets de perche par les pays riches, pour mettre un terme à « l’exploitation » des Tanzaniens, aurait des conséquences dramatiques. Il affirme que cela condamnerait la population à la pauvreté.
  • L’auteur soutient la thèse du trafic d’armes défendue dans Le Cauchemar de Darwin. Il cite à ce propos « l’un des meilleurs spécialistes des trafics d’armes en Afrique », qui décrit ainsi le « commerce triangulaire », rodé depuis plus d’une décennie : les appareils russes quittent l’Europe de l’Est avec des armes ; ils livrent leur cargaison à des gouvernements africains, puis partent faire le plein de carburant là où il est bon marché, en Lybie, au Soudan ou en Égypte. Enfin, ils vont à Mwanza pour charger du poisson ou des fleurs. Cette dernière étape finance le voyage de retour, qui coûte 40 000 dollars en carburant. À Mwanza, ce trafic n’est pas visible, puisque l’opération est déjà terminée quand les avions arrivent.

Dans un blog du magazine Télérama du 3 mars, le journaliste Aurélien Ferenczi s’étonne du « bien étrange procès » qui est fait à Hubert Sauper, et défend le postulat adopté par le réalisateur : « mettre en scène le réel » à des fins cinématographiques. C’est le droit de l’artiste engagé, qui trouve son pendant dans le droit du spectateur à réagir, critiquer, douter de ce qu’on lui montre. Il est évident que Hubert Sauper s’est servi de sa thèse à des fins purement narratives. C’est le meilleur moyen de mobiliser le spectateur et de le pousser à réagir. On sent, évidemment, le côté artificiel et la force symbolique du film de Sauper : c’est ce qu’on appelle de l’art. Le magazine reproche à François Garçon d’avoir oublié qu’analyser un film, ce n’est pas lui distribuer des « bons points de vérité » mais plutôt le juger dans son intégralité.

Hors de France, le débat qui entoure Le Cauchemar de Darwin a suscité peu d’attention. Seul le journal autrichien der Standard a mentionné la polémique dont fait l’objet le cinéaste, sans porter de jugement. Le 4 mars, un jour avant la remise des Oscars, der Standard a mis en ligne un article sur l’interview qu’a accordée Hubert Sauper à l’Agence France Presse (AFP) depuis Los Angeles. 
(>> lire l'article)

Maike van Schwamen

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LE CAUCHEMAR DE DARWIN
Lundi 24 avril 2006
à 20h40
Grand format
Documentaire
Réalisé par Hubert Sauper
Production : Mille et une Productions,
Coop99 Film Produktion, Saga Films,
en association avec WDR/ARTE
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Edité le : 21-04-06
Dernière mise à jour le : 04-05-06