La porte de Brandebourg était ornée de décorations et illuminations de fête, une bannière proclamait en gros caractères : « Sedan : un retournement de situation dû à la main de Dieu. » Aucune autre victoire ne fut aussi populaire dans l’Empire allemand que celle de Sedan. Le 2 septembre fut proclamé jour férié, les enfants n’avaient pas école, même les plus petits hameaux organisaient des fêtes. Et l’on publiait des poèmes au patriotisme exalté, comme celui-ci, paru en 1910 dans « Illustrierte Westdeutsche Wochenschau » : « Le jour est chaud et rude, à Sedan, au revoir,
Las Empereur de France, renonce à tout espoir
Face aux géants d’Allemagne, deux colosses forts et droits
Qui soit vainquent, soit périssent, tels sont leurs deux seuls choix ! »
En revanche, en France, Sedan fut un traumatisme qui avait pris la nation totalement au dépourvu, une défaite aux conséquences catastrophiques : elle entraîna certes la fin politique de Napoléon III, qui était déjà critiqué avant le début de la guerre franco-allemande, et surtout l’humiliante proclamation du deuxième Empire allemand à Versailles, le 18 janvier 1871 et la cession de l’Alsace-Lorraine. Y penser toujours, n’en parler jamais, telle était la devise de la République française ; l’annexion de l’Alsace-Lorraine avait semé les ferments de la prochaine guerre entre la France et l’Allemagne.
Mais comment en était-on arrivé à cette défaite catastrophique de la France à la bataille de Sedan ? Au début du mois d’août 1970, les troupes allemandes étaient entrées en Alsace. La France fut surprise par la rapidité et la violence de cette offensive. Napoléon III était fermement convaincu que les Etats du sud de l’Allemagne ne combattraient pas aux côtés de la Prusse – le nord et le sud de l’Allemagne ne s’étaient-ils pas fait la guerre cinq ans plus tôt ? Bismarck, Premier ministre de Prusse, était pourtant parvenu à convaincre l’opinion publique, y compris celle du sud de l’Allemagne, de « l’inévitable nécessité » de la guerre contre la France. L’occasion lui en fut donnée au cours de la polémique sur la candidature au trône d’Espagne du Prince Léopold, de la maison des Hohenzollern, lignée catholique d’Allemagne du sud. Face aux protestations françaises, Léopold retira cette candidature, mais la France, en exigeant ensuite que le Roi Guillaume Ier de Prusse déclare qu’aucun Hohenzollern ne monterait jamais sur le trône d’Espagne, servit les desseins de Bismarck, d’autant que ce fut la France qui, la première, déclara la guerre à la Prusse, le 19 juillet 1870. Napoléon III espérait lui-même détourner l’attention de ses propres difficultés politiques grâce à une guerre – victorieuse, naturellement.
Suite aux premières défaites en Alsace et en Lorraine, des troupes françaises se rassemblèrent en nombre à Reims sous les ordres du maréchal Mac Mahon. Elles totalisaient environ 130 000 soldats. L’armée française du Rhin du maréchal Bazaine était encerclée à Metz depuis la mi-août. L’armée de Mac Mahon, initialement constituée pour protéger Paris, reçut alors l’ordre de marcher sur Metz pour mettre un terme au siège des Allemands. Mac Mahon prit son temps avant d’obéir à cet ordre venu de Paris, qu’il considérait comme une erreur sur le plan militaire. Un avis partagé par son adversaire, le chef d’état-major prussien Moltke, qui, quand il apprit la nouvelle manœuvre de Mac Mahon, demanda à ses officiers d’état-major : « sont-ils vraiment idiots à ce point ? » Non, « ils » n’étaient pas idiots, mais soumis à des impératifs politiques. Après les défaites des premiers mois de guerre, le camp français avait absolument besoin d’une victoire. La forteresse de Metz ne devait en aucun cas tomber aux mains des Allemands. Ensemble, Mac Mahon et Bazaine étaient censés forcer le blocus prussien. Cependant, les deux armées n’ayant aucun contact l’une avec l’autre et ne pouvant alors pas élaborer de stratégie commune, l’entreprise était hasardeuse dès le départ.
Mais Mac Mahon n’arriva même pas jusqu’à Metz. Alors que son armée se trouvait près de Sedan, sur la Meuse, à proximité de la frontière belge, il reçut la nouvelle de mouvements massifs de troupes allemandes dans sa direction. Il s’agissait de deux armées, sous les ordres des Princes héritiers de Prusse et de Saxe, regroupant 180 000 hommes. Dans l’artillerie, la confrontation était encore plus déséquilibrée : on comptait 400 pièces d’artillerie côté français, contre 800 côté allemand. Mac Mahon aurait, là aussi, eu l’occasion de battre en retraite, mais les mêmes considérations politiques lui interdisaient cette possibilité. Sa propre situation, presque inextricable, fit dire au général français Ducrot, sarcastique : « nous sommes dans un pot de chambre et nous y serons emmerdés. » Il avait vu juste. Sachant que la bataille allait être décisive, le chef d’état-major prussien Moltke, le roi Guillaume Ier et de nombreux autres princes allemands décidèrent d’observer les affrontements sur une hauteur.
Au prix de lourdes pertes, les troupes prussiennes et allemandes parvinrent à franchir la Meuse au nord et au sud de Sedan et à encercler l’armée de Mac Mahon. Comme l’estima Moltke, les Français étaient pris « dans une souricière. » Ils se défendirent avec l’énergie du désespoir. Dans le petit village de Bazeilles, les soldats reçurent même l’aide des habitants pendant la bataille. Mais toutes les tentatives de briser le siège furent vaines. Le 1er septembre au soir, le drapeau blanc fut finalement hissé au-dessus de Sedan, le 2 septembre au matin, le général Reille remit l’offre de capitulation française, signée par Napoléon III en personne : « n'ayant pu me faire tuer à la tête de mes soldats, j'envoie mon épée à Votre Majesté. » Ces quelques lignes vinrent couronner le triomphe prussien, d’autant que Moltke et le roi Guillaume Ier ne se doutaient nullement de la présence de l’Empereur à Sedan.
Le camp français avait voulu forcer le destin à Sedan afin d’éviter une nouvelle déconvenue. L’humiliation n’aurait finalement pas pu être pire : l’Empereur avait capitulé et était prisonnier des Prussiens. Le roi de Prusse, Bismarck et Moltke avaient cependant eu tort d’espérer que Sedan marquerait la fin de la guerre. Le 4 septembre 1870, la République fut proclamée à Paris et l’Empereur destitué. La guerre se poursuivit.
Uwe A. Oster






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