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En marge du G20 de Londres, qui tente de trouver des remèdes à la crise, voici deux points de vue décalés sur les réalités économiques.

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En marge du G20 de Londres, qui tente de trouver des remèdes à la crise, voici deux points de vue décalés sur les réalités économiques.

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Analyse - 11/05/10

La Grèce est-elle un pays moderne ?

Anna Triandafyllidou, professeure au Collège d'Europe de Bruges et chercheuse à la Fondation hellénique pour la politique européenne et la politique extérieure (Hellenic Foundation for European and Foreign Policy, ELIAMEP) nous propose une analyse qui éclaire la crise grecque actuelle et tente de l'expliquer de l'intérieur.

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Les Grecs tiraillés entre deux cultures politiques, l'une clientéliste, l'autre « moderne »

Dès le début des années quatre-vingt-dix, deux éminents universitaires grecs, Nikiforos Diamandouros et Nikos Mouzelis, ont diagnostiqué l’existence en Grèce d’un conflit entre deux cultures politiques dominantes, celle « des opprimés » (une culture pré-démocratique propice aux réseaux clientélistes de pouvoir, très influencée par l’Église orthodoxe et ses conceptions antioccidentales, fortement étatique et assez ambivalente face au capitalisme et aux forces du marché), et celle « de la modernité » (une culture favorable à une rationalisation de la société et de la politique sur le modèle du libéralisme, de la laïcité, de la démocratie et du capitalisme, et à un jeu politique exercé par des partis politiques modernes et non par des réseaux de pouvoir clientélistes et personnalisés). Diamandouros et Mouzelis ont tous deux constaté qu’on retrouvait des éléments de ces deux cultures à gauche comme à droite du spectre politique.

Lorsqu’on considère les vingt ans qui ont suivi cette analyse, on voit clairement que si la culture « des opprimés » n’a pas entièrement dominé la politique et la société grecques, elle a réussi dans l’ensemble à enrayer la dynamique de rationalisation institutionnelle et économique à l’occidentale. Des relations capitalistes sociales et économiques se sont constituées dans le pays mais elles n’ont pas réussi à promouvoir des normes de comportement modernes dotant les individus de notions de rationalité collective et de codes abstraits de conduite civique. Les réseaux communautaires fondés sur la réciprocité et une conception instrumentale et personnalisée de la rationalité ont survécu et sont restés puissants, suscitant des comportements de passager clandestin et empêchant l’émergence d’un projet social collectif dans le pays.

Il y a quinze ans, Tsoukalas constatait que la Grèce se caractérisait par un modèle de croissance sans développement. La période allant de 1974 à nos jours a été marquée par une hausse de la consommation et par la croissance du Produit intérieur brut (PIB) par habitant, alors même que les principales structures socioéconomiques du pays restaient en grande partie pré-modernes, sur le plan culturel comme sur le plan économique. Les citoyens ont continué à se comporter en passagers clandestins dans la sphère économique et sociale sans adhérer aux principes d’éthique du travail, d’honnêteté dans un contexte de marché impersonnel, de fiabilité individuelle, de conformité à des normes collectives d’efficacité et de performance, et d’allégeance à la notion de citoyenneté considérée comme une valeur en soi. Le domaine public – et par extension l’État – étaient et sont toujours considérés comme des ressources dont des individus ou des groupes d’intérêt peuvent « s’emparer » sans que le citoyen doive quoi que ce soit en retour à la collectivité et à l’État. Ce n’est donc pas une simple élite politique mais la très grande majorité des Grecs qui est « coupable » de ce type de comportement. Cette situation est à l’origine de la crise actuelle et de l’incapacité de la société et de l’État grecs à faire face aux critères de gestion rationnelle des finances publiques de l’UE.

En 1995, Mouzelis a affirmé, de façon plutôt optimiste à mes yeux, que la dynamique du changement au XXIe siècle pourrait partir d’en bas, du fait de la mentalité hostile aux partis de l’électorat des années quatre-vingt-dix et du mouvement étudiant, de l’intérieur, du fait de l’atténuation de la division entre classes, du remaniement des structures des partis et de l’émergence de forces politiques modernistes, ou, et surtout, d’en haut, notamment du fait des règles imposées par les Communautés européennes, puis l’Union européenne, à l’économie et la société grecques. Il me semble qu’aucune de ces trois perspectives ne s’est encore concrétisée. L’hostilité aux partis ou le mouvement étudiant des années quatre-vingt-dix et deux mille n’ont pas encore entraîné de changement radical du système politique. À l’inverse, les forces novatrices de la population étudiante ont toutes été détournées vers le clientélisme de parti.

Les réformes structurelles profondes ne peuvent venir que de l'intérieur

Les partis politiques dominants et leurs élites n’ont pas connu de remise en cause, même face à l’immigration économique et pluriethnique massive qui a marqué les années 1990 et 2000. (La population immigrée actuelle représente environ 10 % de la population totale). L’impossibilité pour tout nouveau parti d’émerger est attestée par l’échec de trois nouvelles formations politiques apparues lors des quinze dernières années (le parti Politiki Anoixi, d’Antonis Samaras, fondé en 1993, le parti DHANA de Dimitris Tsovolas, et un parti plus récent, fondé et rapidement dissous par Dimitris Avramopoulos). Il n’est malheureusement guère surprenant que Samaras et Avramopoulos soient devenus les dirigeants du vieux parti conservateur Nouvelle Démocratie.

En outre, comme le montre la crise actuelle, la conformité aux règles et aux directives européennes n’a eu qu’un impact limité sur les réformes sociales et économiques. Les mesures prises par les gouvernements Simitis au milieu des années 90, et Karamanlis, de 2004 à 2007, n’ont fait que mettre les indices en conformité avec les critères européens mais elles n’ont pas institué les conditions d’un changement durable des structures économiques et sociales du pays et d’une croissance porteuse de développement.

Le fait de compter sur des contraintes imposées de l’extérieur pour faire advenir des changements structuraux économiques et sociaux ne fait qu’attester de l’incapacité ou du manque de volonté des forces nationales de procéder elles-mêmes à des réformes dans ces domaines. L’imposition directe, pendant plus de vingt-cinq ans, de règles économiques et sociales modernes de la part des Communautés européennes, puis de l’UE, est parvenue à maintenir l’économie grecque plus ou moins à flot et a donné au pays la possibilité de faire partie de la zone euro mais n’a pas entraîné de changement structurel substantiel de l’économie ou de la société. À l’inverse, nous assistons en partie au détournement de ces règles et de ces critères au profit des réseaux de pouvoir populistes et clientélistes.

Ni les classes populaires, ni la bourgeoisie, ni l’intelligentsia grecque n’ont su mettre le pays sur la voie, douloureuse, certes, mais efficace, de la modernisation économique et sociale. Elles n’ont pas été capables de soutenir des gouvernements qui auraient procédé à des réformes économiques structurelles, limité la croissance du secteur public, permis le fonctionnement normal du marché et le développement d’une concurrence authentique, brisé les formes de gouvernement clientélistes et personnalisées, et favorisé des valeurs impersonnelles comme la confiance, l’obéissance à la loi, la loyauté à la collectivité et à l’État.

Telles sont les raisons de la crise actuelle et voilà pourquoi les efforts du gouvernement actuel pour y faire face ne doivent pas se limiter à des mesures cosmétiques visant à procurer des liquidités indispensables à l’État et à améliorer sa crédibilité face aux investisseurs. Le changement doit être profond et durable pour parvenir à convaincre les citoyens et les élites grecques qu’il leur faut acquérir le sens des responsabilités civiques qui libèrerait et domestiquerait en même temps le marché et les élites politiques. Ce n’est qu’en ce sens que le sacrifice économique demandé à tous les Grecs se justifiera à mes yeux.


Anna Triandafyllidou
L'original de cet article en anglais, publié en deux parties, a d'abord été mis en ligne sur le blog L'Europe en débat.
Les intertitres et les liens hypertextes sont de la rédaction.

Edité le : Thu May 06 12:00:00 CEST 2010
Dernière mise à jour le : Tue May 11 07:57:15 CEST 2010