31/03/06
L’interview de Didier Fusiller
par Véronique Godé
Directeur de la maison des Arts et de la culture de Créteil depuis 1993, Didier Fusiller est à l’initiative des festivals Exit, et Via à Maubeuge, où il dirige en parallèle le centre d’art transfrontalier du « Manège ».
Véronique Godé : L’exposition du festival Exit est considérée comme l’une des manifestations majeures en France, dans le domaine des arts électroniques, alors que les pièces de théâtre qui y sont présentées ne font pas nécessairement appel aux nouvelles technologies, comment expliquez-vous la cohérence d’une telle manifestation ?
Didier Fusiller : Ouvrir très large les propositions artistiques aux publics cloisonnés. Faire découvrir des artistes japonais comme Dump Type, des montréalais, des auteurs de la république démocratique du Congo tel qu’Astrid Mamina, ou l’Iranien Amir Reza Koohestani dont la mise en scène est très minimaliste, sans aucune technologie, répond à cette idée de partage et d’ouverture sur les arts, au plus près de l’avant-garde, qui nous anime. Rester ouvert sur des curiosités artistiques comme il se doit, dans une maison de la culture fondée dans l’esprit d’André Malraux.
Tous les artistes que nous présentons dans le cadre d’EXIT sont quasi inconnus du grand public. La possibilité de prendre un pass, et découvrir dans une même soirée deux ou trois spectacles, une expo, c’est ça la cohérence du festival : proposer sous une forme compacte, une programmation à laquelle le public n’aurait pas accès s’il avait dû se déplacer pour une seule pièce. À Créteil l’année dernière nous avons eu 3500 personnes en 10 jours, Via a fait 2400 entrées à Maubeuge.
VG : Comment cette thématique « lumières sonores » pour l’exposition s’est-elle imposée ?
Didier Fusiller : C’est l’interaction absolue entre le son et la lumière qui nous intéressait : par exemple, le son que produit un filament d’ampoule on ne peut s’en rendre compte avec une seule, mais dès qu’il s’agit de créer des volumes, on obtient une intensité artistique étonnante dans l’aléatoire... C’est l’énergie brute qui est ici donnée à percevoir ! D’ailleurs, l’ensemble des installations s’inspirent du même principe.
VG : Comment opérez-vous votre sélection ? y a t-il passage de commande sur le thème ou un choix parmi des d’œuvres existantes ? Le budget permet-il des créations ?
Didier Fusiller : Avec mon ami Richard Castelli (commissaire de l'exposition Lumières sonores), nous voyageons beaucoup, dans des centres de créations comme V2 (Rotterdam), au ZKM (Karlsruhe) à New York etc.La plupart sont des jeunes artistes aussi nous produisons des œuvres qui n’existaient pas : le grand bassin de Thomas McIntosh (Ondulation) a été entièrement produit pour VIA et Exit. Nous avons deux studios technologiques à Créteil et Maubeuge pour créer des prototypes, et c’est souvent du bricolage, comme les machines à laver le linge de Troïka qu’il a fallu récupérer pour y mettre un processeur ... nous en voulions trois, mais nous n’avons pu en sortir qu’une ! C’est quand même inouï, non, de pouvoir choisir son programme de lavage et de mettre la tête dans le tambour pour écouter le son de la lumière produite... C’est ce qui m’intéresse, avec Richard Castelli, de pouvoir accompagner les artistes dans la production, et plus on a affaire à des fous furieux, mieux on se porte.
VG : Le festival est toujours l’occasion de découvrir le travail d’artistes étrangers et plus particulièrement des Néerlandais cette année, mais pourquoi jamais ou si peu d’artistes français ?
Didier Fusiller : En France c’est le début d’un processus, mais on assiste aussi à la naissance d’un public qui évolue : passer de l’art vidéo tel que des artistes comme Bill Viola ou Steve McQueen le décline, à l’ordinateur, n’est pas si simple. Ce que font les artistes de la génération numérique est complètement nouveau pour les arts de la scène.
VG : Pensez-vous qu’il y ait une esthétique numérique ? Que l’art numérique puisse se définir en tant que tel ?
Didier Fusiller : Si EXIT porte son nom, « sortie de secours » c’est bien pour cela : on a pas de leçon à donner ; d’un point de vue égoïste on choisit des oeuvres ou des artistes parce qu’on trouve cela bien et l’on a la chance de pouvoir les présenter sur une scène ; on ne s’est pas abrogé le droit de définir une esthétique particulière.
VG : Pensez-vous qu’une structure d’accueil pérenne, un laboratoire comme V2 en Hollande, le ZKM en Allemagne ou Ars Electronica en Autriche pourrait changer la donne en France ? On a bien l’IRCAM, mais c’est très spécialisé, qu’attendez-vous d’un lieu comme La Gaîté lyrique à Paris ?
Didier Fusiller : C’est une usine à gaz qu’on va construire au lieu de donner aux artistes les moyens de produire. Mieux vaudrait leur donner de l’argent plutôt que des bâtiments, c’est ridicule : il faut d’abord injecter les artistes dedans, puis les libérer du poids de la structure.
Cela fait dix ans qu’on s’esquinte à vouloir présenter ces nouvelles formes artistiques, Créteil commence à être identifié comme un pôle fort dans le domaine ; pourquoi ne pas dire on met le paquet là, dans cette maison-là ?Cela nous permettrait d’aller plus loin.
V2 existe à Rotterdam, pas à Amsterdam, Ars Electronica à Linz pas à Vienne etc. Et combien même, Créteil c’est le « grand Paris » : pourquoi à l’ère des mégalopoles comme Shanghai faut-il enfermer la capitale dans les remparts de Philippe Auguste !
C’est très typique de vouloir créer des énormes machines dont les coûts d’équipement et de fonctionnement vont pomper tout l’argent au détriment des artistes.C’est exactement le contraire qu’il faut faire, et c’est le pari qu'on s’est donné à Lille, où cela a porté ses fruits (avec le projet Lille 2004 capitale européenne de la culture, ndlr).
VG : Votre biographie vous présente comme « l’électron libre » de la scène culturelle française alors que vous êtes tout de même directeur de deux scènes nationales Le Manège qui regroupe neuf théâtres entre Maubeuge et Mons et La maison des arts et de la culture de Créteil ... Vous avez conduit Lille 2004, et Martine Aubry vous demande de reconduire une manifestation en 2006.N’avez-vous pas l’impression de cumuler des postes clefs au contraire ?
Didier Fusiller : En France, on appréhende la fonction de directeur comme celle d’une personne omniprésente qui doit tout superviser. ici, on travaille sur d’autres schémas. Je me vois plutôt comme un intendant, à l’anglo-saxonne. J’ai une bonne équipe, je délègue beaucoup ; on fait passer et travailler des gens très jeunes, mon rôle est d’être en lien avec les propositions qui sont faites. Je suis là pour créer une cohérence.
Et puis ce n’est pas moi au départ qui ai souhaité assumer les deux postes c’était une volonté du ministre afin de créer des passerelles et une dynamique entre les deux pôles. Quant à Lille 3000 pour l’automne 2006, cela n’a rien à voir avec le budget de Lille 2004 capitale européenne de la culture.
VG : D’ailleurs, quel est le budget d’une manifestation comme EXIT ?
Didier Fusiller : Honnêtement je ne connais pas le chiffre exact, mais vous seriez étonnée. C’est très modeste (450 000 euros ndlr)
VG : Vous qui êtes un homme de culture proche des auteurs, que pensez-vous du vote de la loi Dadvsi ? (sur la copie privée et le téléchargement sur Internet)
Didier Fusiller : Combien de députés et de sénateurs ont-ils déjà téléchargé quelque chose sur internet ? Il faut sortir de la dichotomie : moi j’ai grandi à Maubeuge et j’ai eu accès à la culture, au théâtre très tard, or je suis certain qu’Internet permet à beaucoup de jeunes d’avoir accès à la culture. D’ailleurs beaucoup de choses sont accès libre.
Je pense qu’on peut défendre les auteurs tout en inventant des lois adéquates.
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Cultures Electroniques
Mars 2006
par Véronique Godé
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Edité le : 27-03-06
Dernière mise à jour le : 31-03-06