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« Qu’est-ce que l’Europe ? », se demandent bon nombre d’Européens depuis les débuts de la construction européenne. Les définitions formulées de façon ramassée (...)

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12/07/10

Edgar Morin (France)

cerne le génie européen


En 1945, le résistant communiste français Edgar Morin, alors âgé de 24 ans, est anti-européen : il voit dans la vieille Europe le foyer de l’impérialisme et de la domination. Après son refus du stalinisme, dès 1951, et un long détour par le soutien aux luttes du tiers monde, dans les années 1970, il revient à l’Europe. Sa prise de conscience tardive ne le détourne pas des enjeux planétaires. « J’y reviens parce que le plus précieux de cette culture est désormais le plus vulnérable ». Afin de « penser l’Europe et de considérer notre communauté de destin avant d’envisager une communauté de dessein ». En 1994, face aux conflits en Bosnie-Herzégovine, au Proche-Orient et en Algérie, le sociologue a exprimé dans un discours prononcé à Barcelone, « Alerte en Méditerranée », ses inquiétudes concernant cette zone du monde redevenue « un lieu de tempêtes », une région « de plus en plus oubliée » par l’Europe, qui « après 1989, s’est tournée vers l’Est qui s’ouvrait ». Edgar Morin rappelle l’histoire de ses ancêtres juifs sépharades qui ont trouvé refuge en Méditerranée et confie combien elle est devenue, pour lui aussi, une « patrie très profonde ». Il le souligne avec beaucoup de conviction : une « grande  fracture sismique », entre l’Est et l’Ouest, entre le Nord et le Sud, entre l’islam, la chrétienté et le judaïsme a « envahi » la Méditerranée, la « mer mère », jadis berceau de grandes civilisations et de cultures. Au lieu de cela, il faudrait pouvoir « remettre en activité cette mer d’échanges, de rencontres, ce creuset et bouillon de culture, cette machine à fabriquer de la civilisation  ». C’est essentiel parce qu’il faut « restituer l’identité commune sous et dans la diversité », et qu’avec le destin de la Méditerranée se joue aussi celui de l’Europe. Dans la droite ligne de ces réflexions, c'est lui l'inventeur de la formule « politique de civilisation » que lui a emprunté le président de la République, Nicolas Sarkozy, le 31 décembre 2007, en adressant ses vœux aux Français.



« Ce qui est important dans la culture européenne, ce ne sont pas seulement les idées maîtresses (christianisme, humanisme, raison, science), ce sont ces idées et leurs contraires. Le génie européen n’est pas seulement dans la pluralité et dans le changement, il est dans le dialogue des pluralités qui produit le changement. Il n’est pas dans la production du nouveau en tant que tel, il est dans l’antagonisme de l’ancien et du nouveau (le nouveau pour le nouveau se dégrade en mode, superficialité, snobisme et conformisme). […]

« Le doute européen est d’autant plus vivifiant qu’il allie le scepticisme à quelque chose qui le nie à son tour. Ainsi le doute n’est pas seulement au cœur de la méditation de Montaigne, il est au cœur de la méthode de Descartes, de la foi de Pascal, de l’empirisme de Hume. Et, pour prendre les vrais héros de la littérature européenne qui sont des héros anti-héros, dont la faiblesse est grandeur, le doute n’est-il pas au cœur du devoir sacré d’Hamlet, de la lassitude permanente d’Oblomov, de la tragédie d’Ivan Karamazov, de la misère de Stravoguine ?

« Aujourd’hui, Milan Kundera peut rétrospectivement reconnaître en Quichotte, Faust et Don Juan les héros typiquement européens parce qu’ils sont héros de l’échec et de la dérision dans la poursuite du sublime et de l’absolu. Chacun à leur manière, ils refusaient la finitude, croyaient à l’illimité, ignoraient le principe de réalité au moment même où il s’imposait à eux. Et cela, alors que le monde bourgeois, capitaliste, scientifique, obtenait les plus prodigieuses réussites parce qu’il obéissait à tous les principes réalistes. Mais nous savons aujourd’hui que le capitalisme, la science, l’Europe obéissaient en profondeur à des pulsions qui refusaient la finitude, croyaient en l’illimité et finalement allaient oublier le principe de réalité. La littérature européenne n’a pas cessé de porter en elle le négatif invisible, fait de souffrances et d’échecs, de l’image euphorique du progrès indéfini et de la conquête du monde.

« N’y avait-il pas enfin quelque secrète et permanente connexion entre la négativité propre à la culture européenne et le processus finalement autodestructeur qui a entraîné l’Europe à la ruine ? »

Edgar Morin
Penser l’Europe
Collection Au vif du sujet
Gallimard, 1990, Paris
ISBN 2-07-070951-5

 

Edité le : 22-04-04
Dernière mise à jour le : 12-07-10