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28/07/08

"L'intrus" de Claire Denis

Sur ARTE mardi 19 avril 2005 à 22.45



  • Interview exclusive de Claire Denis à propos de son dernier film "L'Intrus"
    Entretien réalisé dans le cadre de la Mostra de Venise par Olivier Bombarda
    - Septembre 2004


    Claire Denis
    (Real video)

    Part 1
    Part 2


  • Interview de Claire Denis (retranscription - extraits)

« La sensualité a été comme une bouée de sauvetage »

Adapté d’un court récit de Jean-Luc Nancy(*), « L’intrus », est le dix-septième film de Claire Denis. La réalisatrice y poursuit son interrogation de la notion d’ « étranger » et démontre une nouvelle fois son aisance sur le terrain de la fiction.


ARTE : Qu’est-ce qui vous a tant passionné dans le livre « L’intrus » de Jean-Luc Nancy pour qu’il vous mène à faire ce film ?

Claire Denis : J’ai lu ce livre par curiosité parce que c’était un texte de Jean-Luc. Mais je n’aurais jamais cru que ce serait comme une sorte de déclencheur, comme la clef qui ouvre la porte pour accéder à quelque chose autour duquel je tournais depuis un moment.
Quand j’ai lu « L’intrus », j’ai alors été complètement transportée par des sortes d’impressions de déjà vu. Je n’ai alors pas vraiment essayé de déterminer ce qui déclenchait en moi ces impressions. Dans ce livre, Jean-Luc n’a pas seulement raconté sa transplantation cardiaque. Il a réussi à faire ressortir de cette expérience des questions importantes qu’on est tous amené à se poser face à l’intrusion d’un corps étranger, à ce qu’elle représente comme menace. Dans la transplantation d’organes, il y a en effet l’intrusion mais il y a aussi un rejet.
Tout cela, c’est que je vois aujourd’hui. Mais au moment où j’ai lu ce livre, c’était juste de l’ordre de l’impression. Par ailleurs, après « Beau travail », j’avais le projet de faire un film avec Michel Subor. Ce livre a été un peu le passage pour aller vers cette histoire.

Dans votre film, vous reprenez quelques images du « Reflux », le film de Paul Gégauff tourné à Tahiti et où l’on retrouve justement Michel Subor.

Un jour, j’expliquais à Michel que les îles du Pacifique représentaient pour les hommes de l’hémisphère nord un endroit où l’on peut renaître et refaire une vie qu’on a gâchée. Refaire une autre plage de vie, c’est un désir d’homme du nord que l’on retrouve chez Stevenson et Gauguin. Michel m’a alors dit qu’il connaissait ces endroits, qu’il s’y était rendu il y a longtemps pour faire un film qui n’est jamais sorti. Je ne savais pas que ce film existait et on a eu du mal à le retrouver. Ce film est beau, du reste, inachevé mais beau.

Le montage de votre film joue avec l’éclatement du temps. Comment avez-vous abordé cette notion du temps pour le réaliser ?

Au début avec Jean-Pol Fargeau (coscénariste, ndlr), on n’a pas du tout appréhendé la question de la temporalité de ce point de vue là. Il y a avait un parcours avec différentes étapes : un point A, un point B et un point C qui correspondaient à l’hémisphère nord, à quelque chose qui serait dans les limbes et à l’hémisphère sud. Cette trajectoire suivait la rotondité de la terre avec cette attraction vers le sud que les gens du nord connaissent bien. De ce point de vue, le rapport au temps était finalement très simple à résoudre.
La véritable dimension de cette question s’est imposée d’emblée à travers le corps de Michel. Il ne s’agissait pas de filmer un vieil acteur. C’était un homme qui trimbalait un morceau de sa vie avec lui et ça n’avait rien à voir avec la vieillesse mais avec le passé. Et à partir de ce moment là, je me suis rendu compte qu’il y avait tout une part de ce passé qui me manquait. Entre le tournage de l’ « Intrus » et le « Reflux » de Paul Gégauff, il y a quarante années de vie qui ne m’appartiennent pas. Elles appartiennent à Michel (et je suis en intrusion vis-à-vis de ce passé.)
Quand j’ai fait le petit court métrage « Vers Nancy », j’ai repensé au texte de Jean-Luc où il dit que pour les psychiatres l’intrusion, ce sont les rêves, les cauchemars, les moments aussi où ça ne tourne pas rond, bref, ce sont des intrusions mentales. A ce moment-là, je me suis dit qu’il fallait peut-être avoir confiance en cette idée et essayer d’accepter les intrusions physiques. Chaque scène du film est en effet une intrusion que ce soit d’un territoire dans un autre ou d’un personnage dans le territoire de l’autre. Je me suis dit ensuite qu’il fallait aussi aborder les intrusions mentales tels que les pressentiments, les rêveries, le fait de se projeter dans le futur ou encore les moments où le passé vous saute à la gueule. Ca a donné une liberté que je n’aurais peut-être pas eue s’il avait fallu s’imposer ça au début comme matière du film.

Dans « L’intrus », vous avez réuni autour de vous votre famille d’acteurs : Béatrice Dalle, Grégoire Colin, Katia Golubeva... On a presque l’impression d’être en face d’un film somme.

Je ne pense que ça en soit un. Somme, ça veut dire additionner. Je crois que ce film, il m’a vidé, il m’a soustrait. Je me suis dis que ce film allait être dur, que ça allait être un peu comme une épreuve. J’avais envie de réunir le plus de gens que j’aime dans ce projet car je ne voulais pas faire ce parcours sans eux. Je voulais qu’ils soient là comme un rendez-vous autour de Michel que je n’aurais pas pu appréhender toute seule.

Vos films dégagent un certain sensualisme. Est-ce que la sensualité est au coeur de votre travail, est-ce que c’est la base ?

Quand on me parle des corps, de la sensualité dans mes films, je suis presque gênée comme si j’avais trouvé là un angle d’attaque personnelle alors qu’en fait pas du tout. Ce sont presque mes failles personnelles qui m’ont fait appréhender le cinéma sous un angle où la sensualité avait sa place. Car si je crois qu’il faut ce méfier de tous les mots comme « esthétique », « art » ou « culture », la sensualité a été par moment pour moi comme une bouée de sauvetage. Quand on est quelqu’un comme moi qui n’a pas une confiance totale dans le mode opératoire de sa pensée, il y a une sensation vertigineuse de vide.
Se fier à la sensation, cela aide à progresser sans avoir à se poser trop de questions. Ce genre de questionnement est quelque chose d’assez dangereux pour quelqu’un comme moi qui au fond suis assez complexée. Ce complexe est du à ma manière assez émotionnelle d’appréhender les choses.
Je me suis toujours dit que je ne saurais peut-être pas exprimer la manière dont je perçois les choses autrement que par le cinéma. J’avais ainsi l’impression que le cinéma était un peu fait pour les autistes, pour les gens comme moi. Je pense qu’au fond ce n’est pas vrai mais c’est quelque chose que je me suis raconté. En tout cas il y avait l’idée que les gens comme moi pouvaient trouver là un terrain pour s’exprimer. J’ai toujours cette confiance dans le fait de faire du cinéma alors que sinon, je n’ai confiance à peu près en rien.

Interview : Olivier Bombarda - Septembre 2004 à la Mostra de Venise







  • Jean-Luc Nancy (*) : Enseigne la philosophie à l’Université Marc Bloch de Strasbourg (auparavant aux Universités de Berlin et de Californie). Il a publié entre autres : A l’écoute (Galilée), Au fond des images (Galilée), Chroniques philosophiques ( Galilée) , Corpus (Métaillé), Discours de la syncope (Flammarion), Ego sum (Flammarion), Expérience de la liberté (Galilée), Impératif catégorique (Flammarion ),La communauté désoeuvrée ( Christian Bourgois ), La connaissance des textes :Hantai,Simon ; Derrida (Galilée), La création du monde ou la mondialisation (Galilée), La pensée dérobée (Galilée ).
    Son livre "L'Intrus" a inspiré également le dernier film de Nicolas Klotz "La Blessure" actuellement sur les écrans
    A propos de Jean-Luc Nancy: le site Multitudes



  • La critique du film de Claire Denis, "L'intrus"


L’Intrus

De Claire Denis
(France-2004-130 min.)
Avec : Michel Subor, Grégoire Colin, Katia Golubeva, Bambou, Florence Loiret-Caille, Béatrice Dalle...
Une coproduction ARTE

Sur ARTE mardi 19 avril 2005 à 22.45
Sortie en salles le 4 mai 2005

Synopsis : Louis Trebor (Michel Subor) seul vit dans le Jura avec ses deux chiens. Amoureux de la nature, il connaît des élans telluriques passionnés. Il entretien néanmoins des relations sexuelles avec une pharmacienne (Bambou) mais garde ses distances avec son propre fils (Grégoire Colin). Malade du cœur, Louis décide d’un voyage qui l’emmène tout d’abord à Genève pour une greffe, puis en Corée du sud jusqu’en Océanie...

Critique : Après «Vendredi soir» (2002) mais surtout un court-métrage dans le cadre du film collectif « Ten Minutes Older » intitulé « Vers Nancy » dans lequel la cinéaste accompagnait en train le philosophe Jean-Luc Nancy, Claire Denis poursuit avec « L’Intrus » un travail éblouissant sur la notion d’ « étranger », du temps qui passe et son éclatement, la maladie, les paradoxes et la sensualité des êtres. A l’origine ce nouveau film est directement inspiré d’un texte du philosophe français (« L’intrus » aux éditions Galilée) où il expose l’expérience d’une greffe du cœur, un cœur qui n’est pas le sien et qui lui permet de continuer à vivre, un intrus qui finit par s'immiscer dans un corps étranger au point de devenir un autre lui-même. Par extension, Nancy s’interroge sur la notion d’étrangeté et d’étranger, touche à l’idée de mutation et par essence, fait état d’une idée de l’homme universel « qui dénature et refait la nature, qui recrée la création, qui la ressort de rien et qui, peut-être, la reconduit à rien. Un homme capable de l'origine et de la fin ».

Eprise de ce texte, Claire Denis y mêle sa passion pour un acteur, Michel Subor, avec lequel elle voulait tourner tout de suite après la réalisation de « Beau Travail » (1999) sans succès. Elle réalise son souhait aujourd’hui et fait ainsi de cette «montagne-homme» le centre pulsionnel de « L’intrus » qu’elle saisit dans le cadre d’une proximité proprement captivante. Elle est aidée en cela par Agnès Godard, la directrice de la photographie de tous ses films depuis « Keep it for yourself » (1991) et qui est devenue au fil des ans, l’iris même de la cinéaste. Cette dernière produit ici une esthétique de la magnificence, particulièrement lorsqu’il s’agit de l’enregistrement de la nature mouvante qui environne Louis, les paysages d’automne et d’hiver des vastes espaces du Jura jusqu’au contours irradiés de soleil de Corée ou de Tahiti. Claire Denis, par le montage, joue aussi du contraste saisissant qu’opèrent la juxtaposition de ces instants temporels, façonnant ainsi, à l’image même des propos de Nancy, un monde en soi. Plus encore, pour accentuer cette temporalité éminemment personnelle, elle use d’images retrouvées d’un film de Paul Gégauff (le « Reflux » réalisé aussi à Tahiti) dans lequel Michel Subor apparaît jeune.

Le voyage de Louis revenant sur les pas de sa jeunesse prend dès lors le sens d’une étrange métamorphose. Sa trace s’évalue à l’aune de la disparition progressive de la cicatrice qu’il porte après l’opération de la greffe, tout en lui révélant l’importance de sa quête, retrouver un fils perdu, une partie intégrante de sa propre chair. Alors que Louis vit l’assimilation de ce cœur nouveau, un corps étranger, faisant à juste titre un « autre lui-même », Claire Denis lui impose une conclusion stupéfiante (que l’on ne saurait déflorer ici) bouclant la boucle de cette histoire avec une infinie subtilité.

Olivier Bombarda

Edité le : 18-04-05
Dernière mise à jour le : 28-07-08