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Cultures Electroniques

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Cultures Electroniques

25/02/05

L'interview de Steve Kurtz

Steve Kurtz est professeur au département des arts à l'université de Buffalo et membre du collectif Critical Art Ensemble (CAE). Il mène au sein du Critical Art Ensemble un travail de recherche et d'éducation sur les biotechnologies, ses politiques et ses conséquences.

JH : On se moque parfois des projets artistiques aux motivations politiques et qui s'engagent sur le territoire du réel - dans l'art ayant recours aux médias, ce sont les actions symboliques qui dominent: pourquoi en va-t-il autrement dans le travail du Critical Art Ensemble, qui détourne les biotechnologies de façon critique ?

Steve Kurtz - real audio - 1 Min.23
SK : Nous nous attirons beaucoup d’ennuis en tant qu’artistes lorsque nous nous aventurons dans des secteurs de la production de la connaissance spécialisés et très rentables. Lorsqu’on y fait entendre une voix critique, on est très vite confronté avec des défenseurs de l’ordre d’horizons très divers : des particuliers, des avocats, ou bien encore, comme c’est le cas actuellement, la police et des agents des autorités fédérales. S’ils s’intéressent à nous, c’est bien sûr à cause de notre concept de biologie contestataire (« Contestational Biology »), qui a pour objectif la réappropriation des matériaux et processus scientifiques qui ne profitent aujourd’hui qu’aux grands groupes et à l’armée. Nous pouvons les re-modeler de façon à ce qu’ils soient mis au service de l’intérêt public.

JH : Quel serait un tel exemple de « biotechnologie contestataire » ?

Steve Kurtz - real audio - 1 Min.03
SK : Le dernier projet que j’ai réalisé avec Claire Pentecoste et Beatriz da Costa s’appelle « Molecular Invasion ». Nous essayons de trouver un mécanisme d’intervention biochimique permettant de désactiver les effets du « Roundup Ready », la sorte de maïs transgénique la plus rentable de Monsanto. Comme nous n’attaquons que cette séquence génétique modifiée, nos travaux ne toucheront que la céréale de Monsanto. Nous avons mené à bien des recherches approfondies, et avons fini par trouver les informations dans les banques de données de l’entreprise Monsanto elle-même ! Nous y avons trouvé des données qui peuvent détruire leur propre produit. Nous avons recherché le moyen le plus sûr et le plus écologique de désactiver les effets de la manipulation génétique, et travaillons en ce moment dans nos serres à une sorte de « kit de défense », qui permet de se défendre contre la technologie génétique. Voici un bon exemple de biologie contestataire, car en l’occurrence, nous utilisons des connaissances scientifiques contre des pouvoirs autoritaires.

JH : C’est donc le droit des brevets qui est en jeu …

Steve Kurtz - real audio - 1 Min.01
SK : La privatisation de la connaissance soulève toujours un certain nombre de problèmes, que ce soit pour le copyright ou les brevets. Dans notre système capitaliste, tout combat culturel tourne tôt ou tard autour de ces questions : le contrôle de la connaissance est employé pour s’assurer un pouvoir, et c’est contre cela que nous devons nous protéger. Mais comme personne n’abandonnera volontairement ce privilège de la connaissance, nous devons lutter. L’intensité de la lutte est dépend de l'ampleur des troubles suscités. Lorsqu’on représente un gros danger, comme nous semblons le faire, pour les profits d’une grande entreprise, la réaction est épouvantable : on nous envoie des avocats, on nous menace, on nous poursuit même devant les tribunaux. Mais le simple fait d’organiser publiquement des interventions idéologiques peut déjà provoquer beaucoup de remous.

JH : Si les actions du Critical Art Ensemble se font à une échelle modeste, et restent symboliques à cette ampleur,elles se déroulent cependant sur le champ de bataille du monde réel : à quelles autorités cela paraît-il particulièrement suspect ?

Steve Kurtz - real audio - 1 Min.05
SK : Il existe toutes sortes de défenseurs de l’ordre, qui vont des comiques aux plus sérieux comme le FBI. Nous avons affaire à toutes sortes de polices, et pas forcément avec le policier de base. En Allemagne, nous avons brassé de la bière transgénique lors d’une exposition au ZKM à Karlsruhe. La « police de la bière », qui contrôle la pureté de la bière allemande, n'a pas tardé d'intervenir, et nous a donné un carton jaune. Elle n’est pas allée plus loin car la quantité de bière que nous avions brassée était extrêmement faible, mais elle est venue pour nous montrer qu’elle nous surveillait.

JH : Votre prochaine performance s’intéresse à la paranoïa née à la suite des prétendues attaques terroristesà l'anthrax aux Etats-Unis …

Steve Kurtz - real audio - 1 Min.56
SK : Nous nous penchons sur les conséquences fatales pour la santé mondiale des recherches sur les agents de lutte biologique, compte tenu des ressources limitées consacrées à la recherche sur les maladies infectieuses, qui ont des effets dévastateurs. Dans toute l’histoire de la guerre biologique, aucune attaque avec des agents biologiques ne peut se targuer d’un bon bilan. En 2001, cette « attaque au charbon » aux Etats-Unis, qui a fait cinq victimes, a servi de prétexte pour modifier la répartition des crédits de recherche. Ce qui est grave dans tout cela, c’est que l’armée peut désormais confisquer facilement les ressources scientifiques limitées pour les mettre au service de ses délires paranoïaques. Pourtant, on manque d’argent pour faire des recherches vraiment sérieuses sur l’éradication de la malaria, du choléra, de la tuberculose, de la polio et du SIDA, alors que ces maladies, elles, ne font pas cinq morts par an, mais des millions de victimes. Nous agissons sur la conscience de l’opinion publique : comment quelqu’un peut-il laisser mourir des millions d’êtres humains en toute bonne conscience, tout en donnant raison au gouvernement états-unien lorsqu’il veut poursuivre les recherches sur les armes biologiques ?

JH : Contrairement à un’art numérique qui, souvent, aborde la technologie de façon ludique, le Critical Art Ensemble privilégie une forme esthétique de militantisme politique.

Steve Kurtz - real audio - 1 Min.04
SK : Nos projets sont toujours un hybride d’art, de design, de politique, de sociologie et d’histoire. Cette association donne naissance à une nouvelle narration dans l’espace public. Nous voulons concrétiser ce qui est latent dans l’espace culturel. A nos yeux, travailler sur un plan artistique signifie créer des situations et des concepts nouveaux, qui sont avant tout des pratiques participatives qui donnent naissance à des idées qui ne viendraient pas spontanément à l’esprit. Notre perception de l’art ne repose pas sur Duchamp et le renouvellement du langage de l’objet, elle est plutôt d’ordre conceptuel.

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Février 2005
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Edité le : 07-02-05
Dernière mise à jour le : 25-02-05