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06/08/07

L'avventura

de Michelangelo Antonioni. (1960).

Sandro (Gabriele Ferzetti) et Anna (Léa Massari) doivent se marier bientôt. Ils partent en croisière sur les îles éoliennes. Là, Anna disparaît subitement. Lors des recherches menées pour la retrouver, Sandro est attiré par Claudia (Monica Vitti) , la meilleure amie de Anna. Ils s’aimeront tout en menant leur recherche à travers la Sicile. L’avventura est un film policier dont l’intrigue, au cours du temps, se dissout dans le paysage, balayée par la violence du désir amoureux. « le seul moyen de prolonger le néo-réalisme, déclarait Antonioni après chronique d’un amour , c’est de le diriger vers l’intérieur plutôt que vers l’extérieur. » L’avventura est exactement la mise en œuvre de ce principe : le bouleversement de Claudia et Sandro, causé par un élément extérieur, la disparition de Anna, bascule vers l’intérieur des personnages, et devient révélateur d’un désir, d’abord inacceptable, et qui, lentement, s’impose comme une évidence vitale. Mais sitôt ce désir consommé, la tristesse revient. Car finalement, tout cela est futile, si futile, et vain, et changeant, constate Antonioni. Vanité des atermoiements qui n’en est que plus criante dans ce milieu de la haute bourgeoisie italienne des années soixante, enrichie par le progrès, blasée dans ses excès, et qui, collectivement, a perdu pied avec la réalité. « Je voudrais y voir clair, être lucide », supplie Claudia, dépassée par ce qu’elle vit.
Il serait réducteur, bien entendu, de ramener l’Avventura à la simple peinture sociale d’un milieu. Y situer une telle intrigue rend crédible l’atmosphère de disponibilité sexuelle permanente des personnages, et permet à Antonioni de faire émerger la problématique qu’il développera à travers tous les films qui suivront : que se passe-t-il entre un homme et une femme aujourd’hui ? Ou même, que ne se passe-t-il pas ? Antonioni ne donne pas de réponses, pas plus qu’il ne juge ses personnages. Le film est animé d’un mouvement interne qui part d’un « problème de femme », c’est à dire, l’insatisfaction et les doutes de Anna, sur le point d’épouser un homme apparemment équilibré. Il est traversé par la lumineuse Claudia (Monica Vitti), qui s’abandonne sincèrement à cet amour, et finit par dévoiler, en dernière partie le « problème de l’homme » : assouvir son désir n’était qu’une manière d’échapper à lui-même. Claudia séduite, Sandro se retrouve seul face à ses angoisses. Post coïtum animal triste.

Ainsi, ni Claudia, ni Anna, ni Sandro, ne sont responsables du drame qu’ils vivent. Le drame, chacun le porte déjà en soi, à sa manière : professionnellement, Sandro est un architecte raté, qui a des regrets de ne pas avoir été plus fidèle à sa vocation. Anna est en crise avec son héritage familial (un père rigoureux, croyant, déçu par l’attitude futile de sa fille), Claudia se comporte encore en amour comme une jeune fille et ne maîtrise absolument pas sa féminité, ni l’impact qu’elle peut avoir sur les hommes (voir, à cet égard, l’extraordinaire plan où, sur la place d’un petit village sicilien, elle est subitement entourée d’hommes du village qui la regardent avant tout comme un objet sexuel.). Chacun vit donc un état de crise caractéristique du monde moderne. Ces états sont révélés par la traversée d’un paysage et d’un pays, la Sicile, symbole d’une Italie traditionnelle et immuable. A propos de l’Avventura, Antonioni constatait : « Il y a dans le monde une fracture très grave entre la science, d’un côté, toute projetée vers l’avenir, et prête à renier chaque jour ce qu’elle était la veille, si cela lui permet de conquérir même une fraction de cet avenir, et de l’autre côté, une morale, raidie, figée, et qui toutefois, elle, continue à tenir debout. Dans l’avventura, la catastrophe est une impulsion érotique bon marché, inutile, malheureuse. Car le héros -quel mot ridicule !- de mon film se rend parfaitement compte de la nature grossière de l’impulsion érotique qui s’empare de lui, de son inutilité. Mais ça ne suffit pas. Voilà un autre mythe qui tombe, cette illusion qu’il suffit de se connaître, de s’analyser minutieusement dans les plis les plus cachés de l’âme. Non, cela ne suffit pas. Chaque jour on vit l’avventura, que ce soit une aventure sentimentale, morale, idéologique. »

Ainsi, plus rien, dans l’avventura ne repose sur de l’immuable ou de l’éternel : ni les sentiments des personnages, ni le décor, soumis aux aléas de la nature et à la violence du climat, ni même une éventuelle résolution de l’intrigue. Dans ce monde-là, qui est le nôtre, l’homme navigue d’une illusion à une autre et se raccroche à son désir, seule certitude fugace. Ce film réussit à donner une image de l’homme moderne, pris dans un univers changeant, en perpétuelle évolution, et qui, par déficit de croyance, ne peut plus se raccrocher à aucune tradition morale : « l’homme sans honneur, disait Michel Leiris, c’est celui pour qui toutes choses – ayant perdu leur magie, étant devenues égales, indifférentes, profanes – sont maintenant dépourvues de vertu, comme lui-même est maintenant « sans honneur », faute de raison d’agir. »(l’homme sans honneur, 1938). Comme le laisse entendre la fin du film, par un seul geste bouleversant de Claudia, L’avventura est le constat lucide et clairvoyant des « condamnés à vivre. »

Sarah Petit
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L'Avventura
Film de Michelangelo Antonioni
(Italie/France, 1960, 2h20mn, VOSTF)
Scénario : Michelangelo Antonioni,
Elio Bartolini, Tonino Guerra
Avec : Gabriele Ferzetti (Sandro), Monica Vitti (Claudia), Lea Massari (Anna), Dominique Blanchard (Giulia), James Addams (Corrado), Esmeralda Ruspoli (Patrizia), Lelio Lutazzi (Raimondo), Renzo Ricci (Le père d’Anna), Giovanni Petrucci (Goffredo), Dorothy de Poliolo (Gloria)
Image : Aldo Scavarda
Montage : Giovanni Fusco
Décors : Piero Poletto
Musique : Giovanni Fusco
Production : Cino Del Duca, Europée,
Société cinématographique Lyre ARTE FRANCE

PRIX DU JURY, CANNES 1960

Sur ARTE le Jeudi 20 mai à 20.45





Edité le : 06-05-04
Dernière mise à jour le : 06-08-07