Kan Takahama : Je n’ai jamais étudié le manga et n’ai pas fait d’école pour devenir mangaka. Je ne suis pas particulièrement fan de manga, même si j’en lis comme tout le monde. J’ai fait quand même des études d’art où j’ai appris à dessiner, à poser les lumières. Le manga a eu peu d’influence sur mon travail, c’est pourquoi je m’en distingue.
Nicolas Trespallé : Avant Mariko Parade, vous avez réalisé seule Kinderbook. Pourquoi avoir choisi ce titre ?
Kan Takahama : D’une certaine façon, c’est un titre un peu ironique. Kinderbook veut dire « Livre pour enfant », on imagine un livre illustré avec des histoires charmantes. Mon manga Kinderbook n’est pas du tout une histoire charmante, il n’est pas en couleur. Mes personnages ne sont pas des enfants mais on sent aussi qu’ils ne sont pas devenus complètement adultes. Mais ce n’est pas propre à ces personnages… Moi-même et les gens qui sont autour de cette table, nous ne sommes peut-être pas complètement adultes (rires) !
Nicolas Trespallé : Les histoires qui composent Kinderbook sont d’une grande diversité. Est-ce que vous vous cherchiez ou est-ce un choix délibéré ?
Kan Takahama : Quand j’ai commencé ma carrière de mangaka, j’étais encore étudiante, je n’avais jamais étudié le sujet. J’ai donc cherché le style qui me convenait le mieux, celui où je me sentais le plus à l’aise. Ces histoires ont été réunies en un volume et montrent effectivement que j’étais dans une phase d’apprentissage.
Nicolas Trespallé : L’une de vos histoires revient sur le 11 septembre. Pouvez-vous nous rappeler le contexte de création de cette histoire ?
Kan Takahama : C’est effectivement un point important. Je ne suis pas la seule à penser que la société japonaise est actuellement trop dans l’attente, il ne s’y passe rien, c’est plat, vide. Elle est dans une inertie complète. J’ai entendu dire qu’avant la Deuxième Guerre mondiale, on était dans une situation similaire. Aujourd’hui, tout le monde est gentil, tout le monde est beau, il n’y a pas de méchants. On vit dans son petit confort. Par contre, alors que pour le citoyen la vie se passe sans aucune peur, sans aucune angoisse pour rien du tout, on constate dans le même temps que le gouvernement vote pour envoyer des soldats en Irak ce qui est en principe interdit par la Constitution. Et personne ne proteste parce que personne n’a la volonté de le faire. Tout ça rappelle la situation d’avant-guerre. Avant que la population ne s’en aperçoive, le gouvernement avait créé un militarisme sans que le Japonais moyen ne se sente concerné.
Nicolas Trespallé : Il y a une grande mélancolie dans Kinderbook. Est-ce un reflet de votre tempérament ou plus généralement un sentiment propre aux Japonaises ?
Kan Takahama : C’est peut-être un phénomène social aussi, mais je considère davantage ceci comme un phénomène personnel. Comme beaucoup, je prends des calmants (elle sort deux, trois boîtes de tranquillisants de son sac, ndlr).
Nicolas Trespallé : Le terme de Nouvelle Manga fait explicitement référence à la Nouvelle Vague. Ce cinéma a-t-il eu une influence décisive sur votre travail ?
Kan Takahama : Le mot de Nouvelle Manga a été créé par Frédéric Boilet, ça n’existait pas au Japon, je n’en avais jamais entendu parlé. J’y participe seulement parce que Frédéric a initié ce mouvement. A propos de la Nouvelle Vague, je me rappelle de certains films de Truffaut qui m’avaient un peu plu mais Godard m’ennuie et ses films ont tendance à m’endormir ! Il n’y a pas du tout d’influence de la Nouvelle Vague sur mon travail.
Nicolas Trespallé : La rencontre avec Frédéric Boilet a-t-elle changé votre façon de travailler ?
Kan Takahama : Elle a peut-être eu une influence. Depuis qu’on se connaît, j’essaie de garder mes pages un peu plus propres (rires).
Nicolas Trespallé : Peut-être aussi au niveau de l’humour ? Mariko Parade signé en sa compagnie comporte plusieurs moments drôles à la différence de Kinderbook…
Kan Takahama : Non, non c’est plutôt le contraire. C’est moi qui suis drôle, c’est Frédéric qui est très sérieux !





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Parler avec justesse du quotidien et des blessures de l’intime est un art que la mélancolique Kan Takahama manie avec art. Mais n’allez surtout pas dire à l’égérie de la Nouvelle Manga qu’elle est une descendante de la Nouvelle Vague…
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