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Raphaël Enthoven reçoit Colas Duflo - 07/12/10

Jeu

Après les débats, parfois enflammés, qui ont suivi l'émission sur le jeu, Colas Duflo a tenu à préciser sa pensée pour clarifier les choses et amener un peu de sérénité.

« Un passage de l’émission Philosophie consacrée au jeu a suscité de très nombreuses réactions, dont certaines d’une violence disproportionnée à la légèreté du sujet.
J’aimerais tout d’abord dire que c’est bien inconsciemment que j’ai créé cette polémique et que, si mes propos ont pu choquer ou blesser quelqu’un, j’en suis sincèrement désolé.

Il y a à l’origine de tout cela une maladresse de ma part, mais aussi une mauvaise interprétation de mes propos. J’ai l’impression que la majorité des réactions viennent de gens qui n’ont pas vu l’intégralité de l’émission lors de sa diffusion sur Arte, mais qui ont vu seulement des extraits diffusés sur internet donnant une vision faussée de mon propos. J’aimerais préciser les circonstances et expliquer ce que j’ai voulu dire.

Contrairement à ce que laissent croire les extraits diffusés sur internet, il ne s’agissait pas du tout d’une émission et encore moins d’un documentaire consacré au jeu vidéo, mais d’une libre conversation sur le jeu en général. Extrait de son contexte, le passage contesté perd tout son sens. Je reprends donc un par un les éléments qui ont choqué certains gamers.

1) Le principe de l’émission est d’enregistrer, dans les conditions du direct, dans un long plan séquence sans coupure ni retouche, une conversation improvisée. On présente à l’invité des images auxquelles il réagit spontanément, sans préparation. Ce n’est pas moi qui ai choisi l’image à laquelle j’ai été confronté. Ce n’est pas moi non plus qui ai pris la photo.

Imaginez la situation : après un quart d’heure de conversation, vous montez un escalier, et vous vous trouvez, sans y avoir été préparé, en face de cette photographie surdimensionnée affichée en 4 mètres sur 3. Quelle serait votre première pensée ?

Nous avons tous, chez nous, des photos de nous prises au « mauvais moment », en train de jouer, de chanter ou de manger, sur lesquelles nous avons l’air un peu abrutis. Ces photos nous font rire (enfin j’espère) et ne traduisent pas notre véritable identité. Il s’agit d’une réaction spontanée : si mes propos avaient été prémédités ou si j’avais appris la langue de bois médiatique, j’aurais gardé cette pensée pour moi. Mais je ne crois pas que qui que ce soit doive se sentir visé personnellement, y compris les gens qui sont sur la photo, et à plus forte raison les gens qui ne sont pas sur la photo.

2) Quand je regarde cette photo maintenant, à tête reposée, je vois bien ce qui m’inquiète là-dedans : elle me fait penser à un univers à la Brazil, un monde où chacun passe sa vie devant son écran, pour travailler, pour s’amuser, pour communiquer. Ce monde-là, je l’avoue, me met mal à l’aise. Mais c’est peut-être un effet de l’âge : ma génération n’a pas grandi avec des écrans.

3) Sur l’addiction : l’addiction au jeu vidéo est un phénomène qui existe, et certains psychiatres spécialistes des adolescents s’en inquiètent, mais, heureusement, ce n’est pas le cas le plus général. à titre personnel, l’addiction au jeu vidéo ne m’intéresse pas particulièrement.

En revanche, je m’intéresse à l’addiction au jeu en général. Dans l’émission, je dis précisément qu’on n’a pas attendu les jeux vidéo pour décrire des cas d’addiction au jeu : au dix-huitième siècle et au dix-neuvième siècle déjà on décrivait l’addiction aux jeux d’argent (Dostoïevski) et même au jeu d’échecs (Rousseau, Nabokov). Il est étrange qu’un moment de l’émission où je recommande de lire La Défense Loujine de Nabokov, qui est à mon avis le meilleur livre sur la folie des échecs, ait pu être compris comme une attaque contre les joueurs de jeu vidéo.

Ces phénomènes témoignent en réalité de la puissance des jeux en général à créer des mondes, dans lesquels le joueur peut entrer, et parfois se perdre : cela vaut pour les jeux les plus attrayants, quels qu’ils soient et quel que soit leur support.

4) Enfin sur mes jugements de valeur : Oui, je trouve qu’il est meilleur pour la santé d’aller courir deux heures dans le jardin après un ballon que de rester l’après-midi devant sa console. Ce n’est pas une pensée profonde, et ça ne me semble pas mériter une polémique.

Et oui, je pense que les jeux comme les échecs, le go, les jeux de semaille d’Afrique ou le fanorana malgache sont plus riches que certains jeux vidéo. Il ne s’agit pas vraiment d’une question de possibilités, il s’agit d’une richesse culturelle. Ce sont des jeux qui sont liés à des civilisations dont ils accompagnent le développement. Les nouveaux jeux vidéo d’aujourd’hui accompagnent certainement le développement d’une nouvelle civilisation. Est-elle bonne ? Est-elle mauvaise ? Nous le saurons dans quelques siècles. En attendant, l’expression de ces deux préférences personnelles, qui témoignent sans doute encore une fois d’un effet de génération, ne me semble pas mériter une polémique. »

Colas Duflo, le 30 novembre 2010.

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Le contenu de l'émission "Jeu"

À quoi joue celui qui joue ? À se distraire ? À s'abstraire du monde ? Etrange distraction, qui occupe l'âme et le corps au point de plonger, parfois, celui qui s'y adonne dans un état second. Etrange abstraction, qui coûte parfois sa chemise au joueur... Le jeu est-il encore un jeu quand tant d'enjeux sont en jeu ? Etrange divertissement qui culmine dans le sentiment désespérant que "tout est joué"...



Citations :


Nicolas Grimaldi dans "Traité de la banalité» :
"…À quoi joue-t-on quand on joue ? D’ailleurs quand est-ce qu’on ne joue pas ? Et surtout, puisqu’on joue tout le temps, comment jouer sans jouer qu’on ne joue pas ? Le propre du jeu est qu’on s’y prend au jeu. C’est son caractère le plus fondamental, et le plus paradoxal à la fois. Se prendre au jeu, c’est prendre le jeu au sérieux. En feignant d’oublier qu’on joue, on joue à ne pas jouer. C’est ce qui fait du jeu une feinte passion."

G.W. Leibniz, dans une lettre à Rémond de Monmort du 17 janvier 1716:
"Les hommes ne sont jamais plus ingénieux que dans l'invention des jeux; l'esprit s'y trouve à son aise."


Invité : Colas Duflo
Maître de conférences en philosophie et professeur de littérature à l’Université de Picardie-Jules-Verne (Amiens), Colas Duflo consacre sa thèse au thème du jeu : "Le Jeu, une approche philosophique" (1995).
Il a notamment publié Le Jeu de Pascal à Schiller  (PUF, 1997), Jouer et Philosopher (PUF, 1997) et Kant, la raison du droit (Michalon, 1999).


Ouvrages cités :


Nicolas Grimaldi, Traité de la banalité, Presses Universitaires de France
G.W. Leibniz, "Die philosophischen Schriften von Gottfried Wilhelm Leibniz", l'édition de référence Gerhardt
G.W. Leibniz, "Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu"
Fjodor Dostojewski, "Le joueur"
Vladimir Nabokov, "La défense Loujine"



Edité le : 29-06-09
Dernière mise à jour le : 07-12-10