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Interview - 11/09/07

Jean-Pierre Limosin

Réalisateur de "Carmen" (Diffusé 13 octobre 2006), cinéaste inclassable, auteur, notamment, de Tokyo eyes(1998).


“Je voulais parler de la mélancolie de la vie humaine”

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Comment le projet de Carmen est-il né ?
Dès le départ, j’ai eu très envie de mêler des éléments scientifiques à un univers davantage imaginaire. Pierre Schoeller, mon coscénariste, a passé plusieurs mois à se documenter sur l’éthologie et la primatologie. Ensemble, nous avons visionné des films tournés dans des laboratoires en amont de l’écriture du scénario.

Vous passez de l’observation du comportement animal à l’observation du comportement humain – à la manière d’un entomologiste…
Le projet était de placer l’espèce humaine et l’espèce animale au même niveau des sentiments et de l’empathie. Mais je voulais introduire ce parallèle par le biais d’une base vérifiable et scientifique. D’où la première partie du film, qui se déroule en laboratoire.

Il y a d’ailleurs une approche comportementaliste dans le film, qui nous éloigne de toute psychologie…
Je me suis beaucoup interrogé sur la manière de filmer la femelle bonobo – ce corps étranger, très noir, qui absorbe toute la lumière. Je voulais qu’on ressente l’effroi du couple Mercier face à cette figure animale, à la fois proche de nous et totalement étrange. D’où cette approche comportementaliste, mais dénuée de tout jugement. Il y a chez les jeunes gens une promesse sociale et amoureuse, mais tout est réuni, chez ce couple en pleine construction, pour qu’une présence externe vienne révéler des choses profondément enfouies.

Comment avez-vous trouvé la femelle bonobo qui incarne Carmen ?
Après avoir écrit le scénario, je me suis vraiment demandé si nous allions pouvoir trouver un singe correspondant à notre Carmen. Nous avons visité les rares zoos abritant des bonobos, mais il était hors de question de les sortir pour les besoins du tournage. Finalement, nous avons déniché un cirque, un peu artisanal, où un dresseur possédait un singe bonobo. J’aimais bien cette filiation entre le cirque et le cinéma, qui lui aussi – ne l’oublions pas – vient de la piste.

Comment l’avez-vous “dirigée” ?
Je voulais qu’elle soit très peu dressée pour ce film, afin qu’elle “joue” son personnage. Bien souvent, elle nous a surpris en comprenant mes consignes, voire en improvisant ! C’est le cas, par exemple, de la scène où Carmen refuse de travailler, se met à déchirer le livre sur les singes et à manger les photos. Par ailleurs, elle s’est montrée d’une grande jalousie vis-à-vis de Natacha Régnier et a grimpé dans le lit du couple dès que James Thiérrée est parti au travail – sans qu’on ait prévu cette réaction de sa part. Bien entendu, le montage a gommé les aspérités dues au manque de dressage.

Vous évoquez aussi la violence des rapports sociaux…
Oui, le cadre de l’entreprise suscite une brutalité dans les relations humaines plus intense que chez les animaux. C’est d’autant plus frappant que chez les bonobos, les rapports favorisent souvent la réconciliation, contrairement aux humains. Je voulais parler aussi de la mélancolie de la vie humaine, tristement quotidienne. C’est pour cela que nous avons tourné en Picardie, dans des paysages assez gris et mornes.

La caméra est d’une grande mobilité, capable de se faufiler partout…
C’est grâce à Caroline Champetier, la directrice de la photo, qui a filmé au zoom – objectif qu’on a trop longtemps dénigré en considérant qu’il était vulgaire, alors qu’il donne de la fluidité. Nous avons aussi tourné en numérique, parce qu’on pensait au départ qu’on aurait recours aux effets numériques en raison des nombreux plans avec l’animal.
En fin de compte, nous n’avons pas eu besoin de tricher avec la réalité.

Comment avez-vous choisi les comédiens ?
L’idée de diriger le petit-fils de Chaplin, qui a signé l’un des plus beaux films sur le cirque, me plaisait beaucoup. D’autant que le père de James Thiérrée a lui-même fondé le Cirque Bonjour. Il n’y avait que Natacha Régnier pour prêter un tel sourire du Nord au personnage et pour avoir une telle complicité avec Carmen. Quant à Eva, comment ne pas succomber à la voix de Dominique Raymond ?

Propos recueillis par Frank Garbarz

Edité le : 13-10-06
Dernière mise à jour le : 11-09-07