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Haro sur l'Euro !

La monnaie européenne, rattrapée par la tourmente des subprimes, vient de frôler la catastrophe.

Haro sur l'Euro !

03/12/10

Janvier 2010: la crise commence

Fin janvier 2010, il faut se rendre à l'évidence. La crise de la dette publique, que l'on croyait enterrée depuis février 2009, et la proclamation de solidarité allemande, est repartie de plus belle. Voici l'article que j'ai publié dans Libération et sur mon blog et intitulé: "la mauvaise Grèce amaigrit l'euro".

Jean Quatremer, Libération

Les marchés n’ont qu’un nom à la bouche depuis fin 2009 : "Greece". Les écrans Bloomberg clignotent toute la journée sur la moindre information concernant Athènes, de la plus importante à la plus insignifiante, accroissant la fébrilité des investisseurs qui n’ont pas envie de laisser des plumes dans une possible faillite de l’État grec. Ce n’est pas encore la panique, mais on n’en est pas loin, comme on le constate dans les banques qui doivent répondre aux questions angoissées de leurs clients (il s’agit d’investisseurs institutionnels, de Hedge Fund, de Private Equity, d’entreprises, etc.). Signe que la panique gagne : depuis le début de la semaine, l’euro a perdu presque cinq cents face au dollar, passant de 1,45 à un peu plus de 1,40 dollar avant de se ressaisir hier, à 1,41. Si on remonte au début du mois de décembre 2009, le trou d’air est encore plus sensible : l’euro dépassait alors les 1,50 dollar et les analystes s’interrogeaient encore sur la poursuite de la chute du billet vert…

"Nos clients, depuis que l’état réel des comptes publics grecs a été révélé, fin octobre, s’interrogent de plus en plus sur la possibilité d’un défaut de la Grèce", raconte un "chief economist" d’une banque d’affaires. « On a reçu tellement de coups de téléphone que l’on a décidé d’organiser une conférence vidéo pour répondre à toutes leurs questions. Il y avait 400 participants du monde entier ! » Les questions ? Faut-il vendre la dette grecque ? Faut-il fuir les dettes souveraines en euros ? Faut-il se débarrasser de ses euros ? Quand on investit des milliards d’euros, il n’est pas question de prendre le moindre risque : il faut savoir où on met les pieds et un fonds chinois ne sait pas vraiment quelle est la réalité grecque ou celle de la zone euro. Abreuvés de mauvaises nouvelles balancées par les agences et les journaux anglo-saxons qui n’ont pas pour l’euro un amour immodéré, les marchés sont passés en quelques semaines de la vigilance à l’anxiété, faisant s’envoler les taux d’intérêt et plonger l’euro. Les États et les banques européens essayent de les rassurer, afin d’éviter une panique mortelle.

Il faut dire qu’il y a de quoi avoir peur : le nouveau gouvernement socialiste grec a découvert, lors de son arrivée au pouvoir, que le déficit public pour 2009 ne serait pas de 6 % du PIB comme prévu, mais de 14 %. La dette publique est passée de 95 % du PIB à 115 % et devrait atteindre, à politique inchangée, 129 % du PIB en 2011. La sanction des marchés n’a pas tardé : la note de la Grèce a été dégradée par les principales agences de notation, ce qui a renchéri le coût du financement de la dette grecque. En effet, les taux d’intérêt à long terme sont librement fixés par les marchés et, depuis le début de la crise financière, ils exigent une prime de risque importante des États dont la « signature » est jugée la plus fragile. Ainsi, alors que l’écart de taux (« spread ») entre la signature allemande, la référence absolue, et la signature grecque était insignifiant depuis le lancement de l’euro, celui-ci s’est brutalement accru depuis le début de la crise financière, fin 2008. Aujourd’hui, alors que Berlin se finance à un peu plus de 3 % (3,22 %), Athènes, elle, doit payer un intérêt de 6,15 %, soit 300 points de base de différence.

Même si l’économie grecque ne représente que 3 % du PIB de la zone euro, c’est-à-dire une goutte d’eau, les marchés se sont interrogés sur la solidité des autres économies de la zone euro. Car le mur de la dette concerne aussi l’Italie, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne (en anglais, on les nomme par leurs initiales, ce qui donne les "Piigs", jeu de mots avec "pigs", cochons…). La plupart de ces pays, qui ont dû fortement s’endetter pour faire face à la crise, ont aussi vu leur note dégradée et les "spread" augmentés. Bref, c’est toute la zone euro qui semble gangrenée et les questions sur un possible éclatement de la zone euro ont commencé à surgir. Lors d’une de ces réunions avec les investisseurs, un économiste de banque a ainsi eu la surprise de sa vie lorsqu’un investisseur s’est interrogé sur la solidité financière de la France…

Dans ce contexte d’extrême nervosité, la moindre erreur de communication peut être fatale et entrainer un mouvement de défiance généralisé, les marchés étant très moutonniers. Les analystes se rappellent ainsi l’enchaînement qui a conduit à la crise monétaire des années 1992-1993 qui a mis au tapis la livre sterling et la lire italienne avant d’entrainer une récession… Ainsi, il n’a pas échappé aux agences et journaux anglo-saxons que la BCE avait mis en ligne, fin décembre, une étude signée de l’un de ses juristes, intitulée : "Retrait et expulsion de la zone euro et de l’Union européenne, quelques réflexions", le traité de Lisbonne, entré en vigueur le 1er décembre, prévoyant désormais une possibilité de quitter l’Union. Une maladresse de timing qui a conduit Jean-Claude Trichet, le président de la BCE, à prendre ses distances avec cet article, le 7 janvier : "je suis en total désaccord avec les analyses de ce papier". Quelques jours plus tard, la chancellerie allemande mettait par erreur (?) en ligne, avant de le retirer, un discours d’Angela Merkel, dans lequel elle prédisait que "l’euro traversera dans les prochaines années une phase très difficile" à cause de la Grèce. "Qui va dire au Parlement grec qu’il est prié de faire une nouvelle réforme des retraites ? Je ne sais pas si l’on apprécierait beaucoup là-bas que l’Allemagne dicte des ordres. Le Parlement allemand, lui, ne serait certainement pas ravi si la Grèce le faisait pour nous". Une façon, sans doute, de faire pression sur la Grèce pour qu'elle prenne de vraies mesures pour purger ses comptes publics et ne se contente pas de mesures ponctuelles.

Cette fébrilité des marchés est en partie alimentée par de la spéculation. Ainsi, certains investisseurs qui ont acquis, avant le début de la crise, des CDS (credit default swap) sur la dette grecque, c’est-à-dire une assurance qui permet de se couvrir en cas de défaut d’un État, ont tout intérêt à pousser la Grèce à la faillite. Ils gagnent de l’argent dans un premier temps en prêtant de l’argent à un taux de plus en plus élevé et, en cas de défaut, leurs CDS acquis à bon marché, leur rapportera une fortune…

Évidemment, tout cela se paie cash, par un renchérissement du coût de la dette. Ainsi, cette semaine, les marchés ont exigé chaque jour de la Grèce 40 points de base supplémentaire. Mais, vendredi, aucune mauvaise nouvelle n’ayant angoissé les marchés, cela a donné 30 points de moins… Maintenant, les investisseurs attendent plusieurs rendez-vous : la manifestation des fonctionnaires du 10 février (un succès fera douter des chances de succès du programme de redressement), le Conseil européen du 11 février, l’avis de l’Eurogroupe du 16 février sur le programme grec. Début mars, Athènes aura une idée précise de l’état du marché : elle doit refinancer 16 milliards d’euros de dette…

Pour les économistes de banques, le marché joue à se faire peur : "il ne croit pas réellement à un éclatement de la zone euro, sinon il demanderait bien plus de 6 % d’intérêt à la Grèce. Avant l’euro, la différence de rémunération entre la Grèce et l’Allemagne était de 1000 points de base, pas de 300". Une analyse que l’on partage à Bruxelles : "au-delà de 300 points de différence, cela veut dire que les marchés considèrent que la zone euro va éclater". De plus, comme on le note à Paris, "personne ne laissera tomber la Grèce. Sinon, c’est l’ensemble des titres de la zone euro qui deviendront invendables, y compris la dette française et allemande, car les marchés ont désormais pris l’habitude de regarder l’ensemble de la zone euro avant le national".

Jean Quatremer
Libération

Edité le : 05-11-10
Dernière mise à jour le : 03-12-10