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La Journée de la Jupe

Au bord de la crise de nerfs, Sonia (Isabelle Adjani), professeure dans un collège de banlieue, bascule dans la prise d'otages. Voir le film en DVD et en VOD.

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La Journée de la Jupe

Au bord de la crise de nerfs, Sonia (Isabelle Adjani), professeure dans un collège de banlieue, bascule dans la prise d'otages. Voir le film en DVD et en VOD.

La Journée de la Jupe

02/05/13

Isabelle Adjani, entretien

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On connaît vos prises de position sur l’actualité – contre l’intégrisme et le racisme, pour l’Algérie et le Darfour, contre le voile à l’école et les tests ADN pour les candidats à l’immigration... Mais c’est la première fois qu’on retrouve ces préoccupations dans un film dont vous êtes l’héroïne. C’est ce qui vous a séduit dans La journée de la jupe ?

Au-delà du personnage de cette prof qui pète les plombs, j’ai surtout été frappée en effet par la justesse du constat social. Qu’est-ce que l’éducation aujourd’hui ? Comment en est-on arrivé à cette impasse ? C’est quand même une des dernières institutions d’intégration, comment se fait-il qu’elle soit dans cet état-là ? Comment se fait-il que le système soit en pareil disfonctionnement et qu’on soit dans un tel malentendu ? Qu’est-ce qu’on a fait à ces élèves ? Qu’est-ce qu’on a fait à ces professeurs ? Pourquoi et comment a-t-on abdiqué devant les exigences de l’enseignement ? J’ai vraiment apprécié que le film ne cherche pas à moraliser socialement, civiquement, qu’il ne cherche pas à donner des leçons, ni à apporter des solutions mais juste – si on peut dire ! – à poser toutes les questions, à mettre les spectateurs en face d’une dure réalité…

Comment vous êtes-vous retrouvée impliquée sur ce projet ?

Grâce à Smaïn que j’ai croisé un jour et qui m’a dit : « J ’ai lu un scénario formidable avec un très beau rôle de femme, il faudrait que tu le lises ». Parallèlement, des amis de Jean-Paul Lilienfeld m’en ont parlé et me l’ont fait passer. Je n’ai pas pris plus de dix minutes pour dire oui après l’avoir lu ! Lorsque j’ai rencontré Jean-Paul, il voulait faire « La journée de la jupe » pour le cinéma, mais il n’a pas trouvé le financement. Bien plus tard, il m’a téléphoné en me disant : « J ’ai une bonne et une mauvaise nouvelle : le film se fait mais c’est pour la télé. » Je lui ai répondu : « Pas de souci. Je vous ai dit que je serai là quand il y aurait une possibilité de le faire, donc je suis toujours là ». Grâce à l’implication d’Arte auprès de ses producteurs de Mascaret Films, deux mois plus tard, on tournait…


Le film s’est tourné en mai dernier, presque en douce, loin de tout battage médiatique…

Personne ne savait que je tournais et… c’était très bien ! Travailler comme ça, loin de toute pression, c’était un vrai soulagement. On devrait d’ailleurs tous pouvoir s' autoriser à la fois le luxe et la modestie de travailler dans ces conditions-là de mise à nu. Le plus important était de faire exister l’authenticité des relations entre
ce prof et ses élèves. C’était capital pour la crédibilité du film, pour la justesse du ton. Eux, ils avaient répété pendant deux mois et savaient leur texte au rasoir. Moi, je ne les ai rencontrés que le premier jour du tournage et… ils m’ont tout de suite appelée Madame ! Parce que je me suis plantée devant eux comme une prof de français, pas comme une actrice. Je pense que la plupart ne savaient pas qui j’étais, peut-être que leurs parents savaient ou qu’ils avaient vu à la télé un de mes films… Finalement, c’était bien comme ça. On n’était que dans le travail. Je n’ai jamais essayé de me rapprocher d’eux autrement qu’à travers ce qu’on avait à faire ensemble. Je n’ai pas fait 2 minutes de démagogie, pas même une ! Pour moi c’était essentiel. C’était la moindre des choses que je devais leur donner en retour de leur implication qui était totale et pas si évidente… Vous imaginez la somme de sentiments, de sensations, de complexités, enfouie, refoulée, qui était en jeu pour ces garçons et ces filles. Ils sont à la fois tellement sur la défensive et tellement tendres. En même temps, ils vous regardent droit dans les yeux, ils savent de quoi on parle, il faut, comme ils disent que « ça parle réel ». Il y a une scène où je leur dis : « Il n’y a que l’école qui puisse vous permettre de vous en sortir », ils m’écoutaient, mais dans le genre : « Tu as intérêt à nous dire quelque chose qui sonne vrai ! Tu as intérêt à ce que ce soit vrai parce que nous on ne va pas faire semblant de t’écouter si tu ne nous intéresses pas ! » C’était très clair. Ils sont vraiment vibrants d’authenticité et de vérité. Ils avaient leur façon à eux de dire ensuite si ce que j’avais fait passer dans la scène les avait touchés, atteints, convaincus. Entre nous, il y avait ce qui compte le plus pour eux : le respect.


Imaginiez-vous lorsque vous étiez adolescente à Genevilliers que trente ans plus tard, on pourrait réclamer sans rire « une journée de la jupe », comme le fait votre personnage, pour protéger les jeunes filles des agressions de leurs copains de classe ?

Certainement pas ! Ça donne le sentiment d’assister à une sacrée régression ! C’est dément. Malheureusement, c’est peut-être là qu’on mesure toutes les conséquences des situations post-coloniales. Aujourd’hui, les adolescents des banlieues ne savent pas toujours qui ils sont ni d’où ils viennent, ils sont à la recherche de leurs racines – racines qu’on se garde bien autour d’eux de valoriser… Tout naturellement, ils cherchent à les retrouver, à revenir aux sources, fut-ce d’une manière radicale.

Propos recueillis par Jean-Pierre Lavoignat

Edité le : 12-02-09
Dernière mise à jour le : 02-05-13