- Comment est venue cette idée d’un portrait musical de Boris Vian, à travers un quintette de jazz ?
Au départ ce sont les chansons de Vian qui m’ont retenu. comme beaucoup je les trouve salubres, d’une superbe liberté. Et je voulais faire un film musical. Mais je me suis très vite aperçu que pour dérouler la vie de Boris Vian et faire un portrait qui soit juste le fil d’Ariane était le jazz. - Le jazz qu’il a quitté avant 30 ans en arrêtant la trompette ?
Mais le jazz n’est pas seulement une musique qu’il a jouée ou aimée. C’est une attitude. Une « jazz attitude » qui s’exprime dans tous les domaines de sa vie. - Dans la création littéraire aussi ?
Bien sûr ! Vian écrit vite et rature peu. Il tient d’abord à la spontanéité du ton. Il se lance comme un saxophoniste et sur son thème il improvise. C’est le contraire d’un classique, de Flaubert par exemple. Vian déteste le classique ! Il refuse l’emprise du beau style sur le lecteur. Ce n’est pas la perfection du résultat qui compte mais la vérité du geste. La vérité du moment sera la bonne. - Le jazz comme une volonté de liberté ?
Voilà. la quête de liberté gouverne toute la vie de Boris Vian. On peut mettre aussi dans cette « jazz attitude » un besoin de spontanéité, de rapidité, celui permanent d’une intensité mais douce. - Il avait l’air très calme !
Absolument. Personne de plus doux, de moins speed, et pourtant personne de plus acharné à faire vite, à enchaîner sans cesse les accomplissements, quitte à mener de front un article, une chanson, une traduction tout en discutant avec des amis. Dans sa « vie jazz », il y a aussi le besoin du trio ou du quintette d’amis. ils changent avec le temps, mais Vian n’est pas un solitaire. - Dans le film les musiciens interviennent au moins vingt fois mais jamais comme des pauses. On peut dire qu’ils sont eux aussi des agents de la narration.
C’était toute l’idée. Je voulais que la musique soit totalement intégrée au récit, qu’elle en poursuive le fil, au-delà des mots. Et l’histoire qui est racontée est vraiment exemplaire, et même extraordinaire. À mes yeux c’est un match, un combat sans merci entre deux adversaires, le conte de fées d’un côté et en face le réel. Un match en plusieurs rounds dont la vie de Vian a été sans cesse le théâtre et qui se poursuit après sa mort ! - Qui gagne le premier round ?
Le conte de fées ! À plates coutures ! Car Vian découvre la vie au paradis. Dans une maison de rêve, « Les fauvettes », dominant un parc et adossée à une forêt, le parc de Saint-Cloud. Qui plus est, il n’a pas besoin d’en sortir car ils sont quatre frères et sœur avec une bande d’amis. Et la famille est très riche ! Avec un père qui loin de faire office de passeur, d’introduire son fils au réel, est lui-même le champion de la mentalité magique, l’enchanteur en chef ! Qui n’a jamais travaillé, qui méprise l’argent, pour qui tout doit être fête ! Un esthète du plaisir et un modèle à haut risque pour Boris ! Aux « Fauvettes » règne le déni du réel. Pendant l’occupation, Boris a alors plus de 20 ans, la ronde des jeux, les surprises parties continuent de plus belle ! - Quel est le deuxième round ?
Le réel frappe, plusieurs fois et les coups les plus durs ! la violence des coups reçus par Boris dépasse de loin ceux d’une vie habituelle. D’abord, avec la crise de 1930, son père est totalement ruiné. Puis à 12 ans, Boris apprend qu’il porte une bombe à retardement dans le cœur. Il est encore enfant et déjà il est en sursis. Puis, son père est assassiné. Puis son ami le plus proche, son alter ego, meurt en se jetant dans le vide. - Alors, on ne peut plus parler de conte de fées ?
Si, car voici que Gallimard s’empare littéralement d’un texte de Boris, un récit écrit pour amuser ses amis, qui est édité presque malgré lui et le proclame écrivain ! Gallimard lui promet d’ailleurs le prix de la Pléiade, qui consacre l’auteur qui monte, s’il remet un deuxième manuscrit. - Ce sera « L’Ecume des jours » ?
Oui, qu’il écrit en deux mois, en plein conte de fées à nouveau ! Mais, patatras, malgré toutes les promesses, il n’obtient pas le prix. Nouveau coup du réel qui le bouleverse ! Quand on sait que la Pléiade de Gallimard lui ouvrira ses bras l’année prochaine on mesure l’ironie du destin. - Mais alors c’est la victoire du conte de fées ?
Oui, victoire aujourd’hui par KO, à en juger par toutes les célébrations, le flot de reconnaissance qui marquent les 50 ans de sa disparition. Mais une victoire après sa mort. Et je ne pense pas qu’il ait pu en avoir l’idée, ni l’espérance. - Pourquoi ? Ce serait tragique !
Car après L’Écume des jours tous ses manuscrits l’un après l’autre ont été refusés par l’instance du monde littéraire, la seule qui comptait à ses yeux, le comité de lecture de Gallimard. Avec des figures qu’il respectait, Sartre, Raymond Queneau, Jean Paulhan… qui pendant des années, de rejet en rejet, lui ont signifié : « vous n’êtes pas un écrivain sérieux ». Pendant les six dernières années de sa vie, il avait abandonné l’idée d’être romancier. Il était journaliste, auteur de chansons, un personnage modeste. Et je ne pense pas qu’au moment de sa mort, dans cette salle de cinéma du petit Marbeuf, prisonnier encore de Vernon Sullivan et de ce cauchemar bien réel qu’était devenu J’irai cracher sur vos tombes, il ait pu imaginer la reconnaissance mondiale promise à Boris Vian. Il est mort sans savoir qui il était ! - C’est l’histoire d’un fiasco intime alors ?
C’est l’histoire d’un auteur qui n’était pas de son époque. Boris Vian est né trop tôt. C’est un homme du XXe siècle qui publie à la fin des années 40, quand meurt le XIXe siècle. On peut même dire que le succès de L’Écume des jours au début des années 1960 est l’une des bornes qui marquent l’entrée dans le XXe siècle. Tous les ingrédients d’aujourd’hui sont là dans ce livre de 1946 : le primat de l’individu, l’effondrement du père et de la famille, le sacre du présent et du plaisir, l’angoisse devant le réel. - L’histoire d’un anachronisme ?
Beaucoup plus que cela. celle d’une figure universelle. À mes yeux, la vie de Vian, le match qui s’est déroulé entre le réel et le conte de fées, est l’histoire d’un emblème. Vian, dans son rapport au réel, est l’archétype de l’artiste. l’artiste n’est pas un homme comme les autres. Pour un homme, il s’agit en principe de réussir sa vie, d’accepter le réel, de vouloir le maîtriser, en un mot de grandir, de devenir adulte. Pour un artiste, il s’agit d’accomplir ce qu’il porte en lui, de réussir son œuvre. Donc de rester enfant puisque l’enfant est le moteur de l’œuvre. C’est ce que pointe la vie de Boris Vian. On peut parler chez lui d’immaturité, d’éternel adolescent, de déni du réel. Il reste retranché dans le conte de fées. C’est vrai mais ce sont des épithètes qui ne s’appliquent pas à l’artiste. Ce sont elles qui sont fondatrices de son œuvre. il est aujourd’hui à travers le monde le poète de l’adolescence, de la difficulté d’accepter le réel. Le monde a besoin de cette œuvre. Donc ce portrait musical d’un homme-enfant rejeté au long de sa vie est celui de la genèse d’une œuvre, qui elle lui survivra.
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Spécialiste des portraits, Philippe Kohly a réalisé dernièrement :
• L’enfer de Matignon (2008) ;
• Maria Callas, assoluta (2007), sélectionné à la Mostra de Venise ainsi qu'aux festivals d'Edimbourg et de Toronto ;
• Line Renaud, une histoire de France (2007) ;
• Françoise Giroud (2003) ;
• L'Ambition d'une famille sur les Servan-Schreiber (2005) ;
• Matisse-Picasso (2002) ;
• Yvonne de Gaulle (2001) ;
• Jacques-Henri Lartigue (2000) ;
• Barbara, je chante ma vie (1999).






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