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Cinéma Trash - 05/04/08

Interview de Noël Godin

Rencontre avec Noël Godin, alias Georges Le Gloupier l’entarteur, lors de la 26ème édition du Festival International du Film Fantastique de Bruxelles, le BIFFF.

Est-ce que entarter, c’est trash ? C’est salissant en tout cas…
Ben oui dans la mesure où un gâteau vous explose sur la tête comme dans le générique de… Ah non : ça c’est le générique de Tracks ! L’entartement c’est un peu l’équivalent des lettres d’insultes que les surréalistes, puis les dadaïstes, puis les situationnistes ont envoyé à quelques personnages qui leur bavaient particulièrement sur les rouleaux. Mais c’est une lettre d’insulte qui vous explose dans la figure et qui vous dégouline dans le cou, ce qui est trash. Il faut, après, aller se toiletter. On reconnaît un acte trash aux effets qu’il provoque. S’il nous accule à aller prendre une douche, on a réussi un coup trash.

Est-ce que tu as une définition du trash ? Comme ça, au débotté ?
Pour être trash il faut bien faire exploser les codes trônant, les valeurs établies, les idéologies en place : les saigner à blanc ou les court-circuiter ou les dynamiter je dirais… Plus bobo : les ravacholiser. Oui.

Ça va faire quarante ans que tu entartes –la première fois, c’était Marguerite Duras en 1969- : est-ce qu’il va y avoir une célébration particulière ?
Oui, pour les quarante ans, je vais essayer d’avoir Sarkozy…

De ré-avoir Sarkozy…
Le ré-avoir : c’est bien que tu sois au courant, parce qu’on me dit tout le temps « Et Sarkozy ? Et Sarkozy ?». Nous avons un réseau de complicité étonnant : à tout moment j’attends le signal -qui tarde à arriver… Je peux même dévoiler un secret –puisque je ne dirai pas son nom- : il se fait que quelqu’un de célèbre qui a accès en haut lieu, enfin partout, m’a contacté -je l’ai vu dans un endroit clandestin- et il essaye de l’attirer dans un guet-apens. Bien sûr, personne n’aura la moindre info sur le personnage en question, même après : il ne s’agit pas qu’il ait le moindre ennui. Mais c’est bon que ça se sache parce que si ça arrive jusqu’aux oreilles de Sarkozy : qu’il frémisse à tout moment, à chaque fois qu’il rencontre quelqu’un d’un peu connu, qu’il se demande « est-ce que ce n’est pas lui le Judas ? ». Oui. Donc on va essayer de l’avoir. D’autres membres de son gouvernement aussi. Plus faciles. Pour les quarante ans, j’aimerais bien Bernard Kouchner et Jack Lang en même temps, par exemple. François Fillon : on imagine sa tronche… Enfin pour l’anniversaire, ça va être de ce côté là. Ça va gloupiniser dans le gouvernement Sarkozy.

Par ailleurs, tu écris. Est-ce que tu fais encore des critiques de cinéma ? En tout cas tu as fait pendant un moment des critiques de cinéma qui étaient totalement inventées
Oui j’étais un imposteur total. Ce petit jeu a duré douze ans : j’avais cette rubrique dans le « Télérama belge » -c’est aussi cornichon- : Amis du Film et de la Télévision. C’était la seule revue de cinéma qu’on avait en Belgique, à part Ciné-Revue. Sous pseudonymes et sous mon nom, j’écrivais le tiers du canard en injectant, petit à petit, rien que des faux. Et ce petit jeu a duré. Inventant des petites nouvelles -il y en a eu un millier-, m’occupant dans les longues interviews des questions et des réponses : ça faisait parfois quatre ou cinq pages, annoncées en couverture. « Petit-déjeuner avec Robert Mitchum » ou « Un apéro avec Jack Lemmon ». Je ne connais pas un mot d’anglais, alors je mettais à la fin : « traduction par Jean-Patrick Manchette », qui était un copain.

Hommage ! Ses chroniques « bidons » à lui ont été rassemblées dans le livre « Les yeux de la momie »…
Manchette, souffrant d’agoraphobie n’allait plus dans les salles noires. Sa rubrique avait été lancée depuis quelques mois quand il a eu des problèmes : il rentrait chez lui, il montait, quand il a croisé dans l’escalier des cambrioleurs avec plein de choses à lui dans les bras qui descendaient. Il leur a dit « ho là » et ils lui ont dit « tu vas remonter avec nous » : ils l’ont séquestré comme dans quelques films qu’on connaît, en le traitant bien, mais depuis il est devenu agoraphobe vraiment, ne sortant plus guère de chez lui. Alors son fils (Doug Headline NDLR) lui racontait en détail les films et, pour moi, Jean-Patrick Manchette reste –en dehors de Jean-Pierre Bouyxou- le meilleur critique cinématographique qu’on ait jamais eu. Sa lucidité était poignardante quoiqu’il n’ait vu aucun film : grande leçon à retenir. Dans Amis du Film et de la Télévision, quand je rentrais de festivals, un bon tiers des films dont je rendais compte n’existaient aucunement. Pour illustrer ça, on faisait les photos nous -même. Ou on avait recours à des vieilles photos de famille. Parfois, il y avait des pages pleines de vieilles photos à nous. Et alors, j’ai inventé avec Jean-Pierre Bouyxou une soixantaine de cinéastes de tous pays, dont je donnai régulièrement des nouvelles. Pour m’y retrouver j’avais de grands diagrammes –je les ai toujours. Tel cinéaste renvoyait à tel ou tel numéro où j’avais parlé de lui : pour m’y retrouver, pour dire qu’après avoir tourné ceci et ceci, on trouvait encore sa griffe dans son film suivant. Et donc ces petits personnages se sont mis à exister, comme la thaïlandaise Viviane Pei : celle qu’on cite souvent dans les articles parce qu’elle est sensée avoir réalisé « La fleur de lotus n’atteindra pas les bords de ton île » ; elle est sensée avoir réalisé quelques-uns des plus beaux films du monde, alors qu’elle était totalement aveugle ! Et un spécialiste du cinéma asiatique est parti à sa recherche en Thaïlande. Il est revenu fou furieux, il m’a agoni d’insultes, mais ne m’a pas trahi : il n’a pas vendu la mèche. Après j’ai fait un peu de vraies critiques dans un quotidien, Le Matin, car on me laissait pleine liberté de déconnade. Dès lors j’ai un peu continué. J’ai toujours ma carte de l’Union de la Critique pour aller au cinéma gratos. Enfin c’est pour ça que j’avais accepté : pour continuer à aller au cinéma gratos.

Est-ce que tu regardes les films de la case Trash d’Arte ?
Je les prends tous pour ma collection, mais mon grand regret, c’est que cette année, il n’y a plus guère de fantastique. J’aimais beaucoup l’ancien dosage d’avoir tout à coup un film de la Hammer des années 60, tout à coup un Terence Fisher, puis les films de la série des Templiers, formidable idée, et quelques autres. Et ça alternait avec des Russ Meyer, avec un truc plus expérimental… Mais on reste, depuis deux mois et demi dans la provocation sexuelle : je ne supporte pas tous ces films allemands, là, ça me gonfle. « Themroc », évidemment il n’était plus passé depuis longtemps, c’était une bonne idée. Mais est-ce les mêmes programmateurs que l’an dernier ? J’adorais la programmation de la précédente saison, et celle de l’an dernier, mais pas depuis janvier. Je me dis que ce n’est pas le même programmateur car il opte pour des films chiants ! Pourquoi est-ce qu’on ne confie pas ça plutôt à Jean-Pierre Bouyxou ?

Qu’est-ce que tu passerais, toi, dans la case Trash ?
Faire découvrir Andy Milligan qui a réalisé sept ou huit grandes guignolades dans les années 60. Je passerais le seul porno que j’aime vraiment : « Entrez vite… vite, je mouille ! » de Jean-Pierre Bouyxou, qui est truffé de surprises subversives. Je continuerais à passer du Miike, à aller bien du côté du cinéma asiatique -continuer, mais en veillant à ce qu’il soit bien cinglant… La question est savoureuse : que programmer ? Des films de Hong Kong –on en voit très peu sur les chaînes françaises. Au moins trois, quatre Chang Cheh par an : on en a plus d’une soixantaine à découvrir. Il y a des Tsui Hark et des John Woo qu’on ne voit jamais. Peu de trucs français… Ah ! J’étais très content que l’« ancien » programmateur ait choisi Jacques Nolot : je trouve ça totalement formidable…

(Après une pause de quelques heures, Noël Godin reprend sa liste de films)

Alors, quelques suggestions pour la programmation Trash, pays par pays. États-Unis : un Troma par saison, évidemment ! « Basket case » de Frank Henenlotter conviendrait parfaitement. Un Bruce LaBruce qui s’appelle « Raspberry reich » qui est une sorte d’hymne curieux à la bande à Baader avec des citations du situationniste Raoul Vaneigem : j’ai trouvé ça inouï, il conviendrait très très bien. En Italie, quelques Dario Argento anciens ou récents, le choix ne manque pas. « La danse macabre » d’Antonio Margheriti –qui avait signé Anthony Dawson-, pour moi un sommet avec l’extatique Barbara Steele. Côté Italie, une curiosité totale : ça s’appelle « L’espion qui venait du surgelé », très curieusement réalisé par Mario Bava, ça a décroché en son temps le grand prix du film crétin au Festival du Film Désolant de Bordeaux. En Espagne « Angustia » de Bigas Luna qui pour moi est un chef-d’œuvre total de la transgression horrifique –je n’aime pas du tout les autres films de Bigas Luna. Belgique : un Jean-Jacques Rousseau ! Un suffirait, on peut imaginer « Le diabolique docteur Flack » présenté par Benoît Poelvoorde et Edouard Baer qui sont tous deux fans du film. En Belgique encore, nous aurions « Camping cosmos » de mon pote Yan Bucquois qui a décroché le grand prix trash du Festival de Lille en son temps… J’avais pensé à un troisième film Belge qui s’imposait… Ça va me revenir… Côté Angleterre : continuer avec un Hammer de temps en temps. En Allemagne, « Jonathan » de Geissendörfer qui est une très belle histoire de vampire, hallucinante -là encore les autres Geissendörfer, pour moi, n’ont pas d’intérêt. Au moins un film de la série d’après Edgar Wallace, une vingtaine ont été tournés : par exemple un de ceux réalisés par Harald Reinl. On irait un peu voir du côté Turquie : j’ai vu un film qui ressemblait fort au « Masque du démon » de Mario Bava, avec des sorcières, dont le nom est en turc, mais il existe une copie sous-titrée français qui est passée en Belgique. France : je sélectionnerai un Mocky, je prendrai « Solo ». Même s’il est un peu connu, je crois qu’il y a longtemps qu’il n’est plus passé sur une chaîne française, or « Solo » est quand même un hymne effarant à Action Directe avant la lettre. Je prendrais « Néa » de mon amie Nelly Kaplan qui n’est jamais passé à la télé –d’après Emmanuelle Arsan : elle a réalisé une sorte de fantaisie érotique avec Samy Frey, sous le signe de l’utopiste Charles Fourrier que je trouve formidablement libératoire. « Seul contre tous » de Gaspar Noé devrait être coûte que coûte montré. Voilà une belle brochette, donc confiez-moi la programmation de ce ciné-club et je peux vous promettre des émotions durant les dix années qui viennent !

Un très grand merci à Noël Godin ainsi qu’aux organisateurs du BIFFF !

Entretien réalisé à Bruxelles le 5 avril 2008 par Jenny Ulrich
Graphisme ciné TRASH : www.tampopo.fr

Edité le : 14-04-08
Dernière mise à jour le : 05-04-08