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Révoltes urbaines : au delà des préjugés ?

France en 2005, Grèce en 2008, Chine en 2010... : les émeutes urbaines sont devenues un phénomène planétaire...

> Entretien avec Marwan Mohammed

Révoltes urbaines : au delà des préjugés ?

France en 2005, Grèce en 2008, Chine en 2010... : les émeutes urbaines sont devenues un phénomène planétaire...

Révoltes urbaines : au delà des préjugés ?

Co-auteur de « La tentation de l’émeute » - 10/11/10

Interview de Marwan Mohammed

« L’émeute est ponctuelle mais la tentation permanente »


Co-auteur de La tentation de l’émeute, le sociologue Marwan Mohammed a choisi le quartier des Hautes-Noues de Villiers-sur-Marne pour donner la parole à ses habitants et mesurer la tension sociale. Un film d’une revigorante justesse, cinq ans après les émeutes urbaines de l’automne 2005. Entretien.

  • Que vouliez-vous montrer dans La tentation de l’émeute ?

Trop souvent abordé sous l’angle spectaculaire du maintien de l’ordre, de la tension et des violences, notamment depuis 2005, l’émeute est souvent présentée comme un phénomène délinquant. Dans cette optique, la parole de la population est rarement présente, à commencer par celle des émeutiers. L’idée était donc de donner non seulement la parole aux adolescents, émeutiers en herbe, mais aussi de la mêler à celle des générations précédentes, de la confronter à celle des anciens qui reviennent ainsi sur leur expérience avec un regard distancié, plus mature.

 

  • En tant que sociologue, ancien des Hautes-Noues et animateur d’une association de soutien aux jeunes, vous croisez trois regards. En quoi votre triple approche s’est-elle révélée pertinente ?

Ces différents regards s’accordent sur une même réalité, aussi complexe et ambivalente soit-elle. D’où l’absence de commentaire dans le film. Une cohérence dont j’étais intimement convaincu à la suite de mes recherches et de mon expérience locale. En prenant le temps de comprendre et d’écouter, on peut mettre tout le monde d’accord, y compris les forces de l’ordre ou les autorités locales, lorsqu’elles parviennent à dépasser une certaine langue de bois. Finalement, pourquoi ces mouvements d’émeute ? Qui y participe ou n’y participe pas ? D’où provient la tension entre la population et les forces de l’ordre ? À travers ces interrogations, on aborde la question sociale, celle de la ségrégation urbaine, du racisme, récurrent, et la question politique. L’émeute est ponctuelle mais la tentation permanente.



L’émeute est ponctuelle mais la tentation permanente.



  • Que restitue l’image que l’analyse sociologique ne peut pas rendre ?

La question se pose, selon moi, d’abord dans l’autre sens. À vrai dire, je n’ai pas encore complètement "digéré" cette expérience. Ce n’est ni un film "sociologique", ni une production journalistique classique, mais plutôt un documentaire d’inspiration sociologique. J’ai ainsi utilisé certaines méthodes sociologiques dans la conduite des entretiens. Les choix de réalisation ont aussi été importants. Les témoins n’ont pas été filmés dans un hall d’immeuble, mais en gros plan, dans une certaine neutralité. Dans un cadre intime, ils pouvaient ainsi se livrer plus librement, en toute sérénité. Il n’était, de toute façon, pas possible de réaliser ces entretiens dans l’espace public, d’une part pour éviter de les mettre en spectacle, et d’autre part afin que le téléspectateur soit dans l’écoute de la parole et moins dans une vision caricaturale du quartier.

 

  • Pourquoi le quartier des Hautes-Noues à Villiers-sur-Marne ?

Nous avons délibérément choisi de ne pas aller dans la pire des cités. Ce quartier n’est pas un désert totalement délaissé et enclavé. Il y a là du service public, un dynamisme associatif et l’endroit est bien desservi par les transports. Mais le taux de chômage reste élevé et la ségrégation est vécue au quotidien. En nous ancrant dans un territoire, nous pouvions aussi tenter de mesurer l’impact des annonces, des discours et des politiques menées depuis cinq ans. Et de ce point de vue, les gens sont plutôt pessimistes quant à l’avenir, tant les choses ont peu évolué.

 

  • Quelles sont, selon vous, les pistes pour se dégager de cette logique de l’affrontement ?

Le film en dessine quelques-unes en filigrane. La question sociale est bien sûr au cœur du sujet. Si l’on revient au rapport entre les forces de l’ordre et la population, les tensions ont été fortement apaisées dans d’autres pays. Au Royaume-Uni, par exemple, les pouvoirs publics ont instauré un organisme paritaire et indépendant qui peut être saisi par la population, si elle s’estime victime de maltraitance de la part des forces de l’ordre. L’idée d’une police au service du citoyen est très forte outre-Manche. En France, depuis novembre 2005, on a fait exactement le contraire, en renforçant la police d’ordre, en poussant à la militarisation, et en disqualifiant la proximité. Si les émeutes de 2005 ont impressionné par leur ampleur, elles ont aussi été une formidable opportunité pour marquer une rupture et tourner la page. Encore faut-il, pour s’en saisir, faire preuve de responsabilité, de pragmatisme et de sagesse.


Propos recueillis par Sylvie Dauvillier pour ARTE Magazine

Edité le : 03-11-10
Dernière mise à jour le : 10-11-10