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Première Guerre mondiale

Retour sur l’épisode le plus meurtrier de la Première Guerre mondiale : l’offensive de la Somme qui fit un million deux cent mille morts, blessés et disparus.

Première Guerre mondiale

Interview de l'historien Marc Ferro - 29/10/08

"La Grande Guerre" - l'Histoire continue...

Ecoutez l'interview de l’historien Marc Ferro, auteur de « La Grande Guerre, 1914-1918 »

et relisez ici la transcription ainsi qu'une biographie en fin de texte :

En France, la Grande Guerre a toujours revêtu une plus grande importance que la Deuxième Guerre Mondiale, alors que l’Allemagne s’intéresse davantage à la Première Guerre Mondiale seulement aujourd’hui. Comment s’explique cette différence de perception ?

D’abord on peut dire que l’Allemagne ne s’intéresse pas seulement maintenant à la Première Guerre Mondiale, elle s’est déjà interrogée dans les années soixante. Par exemple il y a eu toute une polémique pendant des années à propos du livre de Franz Fischer « Griff nach der Weltmacht ». Ce travail de 1961 montrait que les ambitions de Hitler au fond n’étaient pas nouvelles. Et que, dès l’époque de Guillaume II et même avant la Guerre de 1914, il y avait un programme expansionniste allemand fantastique. Autrement dit, Hitler n’était pas seulement un accident dans l’histoire allemande.

Mais ensuite, ce débat est mort pendant quelques 10 ans et c’est maintenant que l’Allemagne s’intéresse plus à la Première Guerre pour y trouver les racines de la Deuxième.
En France, c’est notre grande victoire de 1918 qui explique cet attachement à la Guerre de 1914 – 1918, comme pour les Anglais d’ailleurs, qui voyaient dans l’Allemagne une grande menace. Donc ils glorifient 1914 – 1918. Les Français aussi voyaient dans l’Allemagne une grande menace. Et puis, il y a encore un troisième point, ce sont des guerres qui ont coûté très cher à la France occupée en 14 – 18. Du fait que cette guerre à l’époque a semblé absurde à la fin, elle a passionné l’opinion pendant un demi-siècle.
Au début de la Grande Guerre tous les Français étaient convaincus que la guerre était juste et à la fin de la guerre, ils s’interrogeaient sur l’utilité de cette guerre.
Alors qu’en Allemagne c’était tout à fait différent. En Allemagne le traumatisme de la défaite de 1945 et le traumatisme de l’enthousiasme pour Hitler sont des choses qui ont mis beaucoup de temps à être effacées ou du moins à être analysées. Aujourd’hui on peut mieux étudier la Guerre de 1914 – 1918.



En quoi la Première Guerre Mondiale est-elle une guerre moderne ?

La Première Guerre Mondiale est une guerre moderne dans ce sens qu’elle mobilise toute la population. Jusque là les armées ne comprenaient que des professionnels. En 1914 – 1918 elle a non seulement appelé les civils à participer à l’armement, mais toutes les nouveautés de la propagande sont intervenues. Ce n’était pas une guerre étrangère au peuple. Tout le monde y participait.

Surtout c’était une guerre industrielle. Ça, c’est une nouveauté. Avant la Guerre de 1914 – 1918 on comptait surtout sur les effectifs, sur le nombre de soldats. Par exemple, quand la Roumanie a hésité à être avec les Allemands ou avec les Français, on comptait le nombre de divisions, de soldats qu’elle apporterait. Alors que ce qui a compté à partir de 1916, c’est l’armement. C’est devenu une guerre industrielle.
Mais dans la tête des généraux, elle était à mi-chemin entre la nouveauté et le passé. Les généraux vainqueurs en 1918, pour rappeler qu’ils étaient des militaires, des soldats, des héros, ont défilé à cheval. Alors que pendant toute la guerre ils étaient en voiture. On a là le contraste entre l’idée qu’on se faisait de la guerre et de sa victoire. A cheval comme au Moyen-Âge, comme au 18ème siècle, et la technique qui l’avait emportée petit à petit pendant cette guerre.
La grande nouveauté était que l’Amérique a enseigné à l’Europe une guerre où l’on essayait de perdre le moins de soldats possibles. Pétain en France par exemple disait : « J’attends les tanks et les Américains. » Il attendait de l’armement. Alors que pendant la première partie de la Guerre de 1914 – 1918 on attendait plus de soldats. Voilà en quoi cette guerre est totalement moderne, c’est une guerre technologique, technique. Alors que les guerres d’avant étaient des guerres de soldats à pied, à cheval ou autrement.

La population civile a plus souffert pendant la Première Guerre Mondiale que pendant les conflits armés du XIXe siècle, en raison de la famine par exemple. Comment la population sur l’arrière front réagissait-elle ?

Alors, ce qu’il y a d’original dans la Première Guerre Mondiale, c’est qu’il y a eu un conflit intérieur chez chaque Français, chez chaque Allemand, chez chaque Anglais, mais surtout en France et en Allemagne. Entre les combattants et les civils. C’est à dire que les combattants sont partis à la guerre, en croyant qu’ils auraient une guerre de trois mois, six mois, une campagne ou deux. Qu’ils reviendraient flamboyants, la fleur au fusil comme on disait. Mais la guerre a duré.

Pendant ce temps là les civils ont commencé non pas à s’amuser, mais à incriminer les soldats. « Alors, cette guerre, est-ce que vous allez la gagner ? » C’était terrible.

Les femmes se sont émancipées. Aussi bien en France qu’en Allemagne. Les hommes étaient loin. En Allemagne vous avez un film de Georg Wilhelm Pabst - « Quatre de l'infanterie » qui montre bien comment les soldats en permission découvrent leur femme dans le lit d’un autre. En France c’est la même chose avec d’autres films, d’autres romans.

Il y eu, donc, au retour de la guerre en 1918, un violent antagonisme secret sourd entre les civils et les militaires. C’est ce qui explique en partie la montée du fascisme en Allemagne, en Italie et en France, où on a voulu remettre les femmes à la maison. Donc le conflit a existé, mais pas pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Pendant la Deuxième Guerre Mondiale les civils ont souffert autant, si ce n’est plus que les soldats. Le résultat : on n’a jamais vu ce même conflit entre 1939 et 1945.

Il est effrayant de constater que des états civilisés n’ont pas réussi à gérer cette crise. Pourquoi n’a-t-on pas suffisamment réfléchi aux moyens d’éviter la guerre ?

On n’a pas réfléchi aux moyens d’éviter la guerre, parce qu’on voulait la guerre. C’est sûr que Guillaume II de son côté, François-Joseph contre la Serbie, la France pour reprendre l’Alsace-Lorraine avaient des régimes politiques qui souhaitaient un conflit pour des raisons diverses. Même si le pacifisme était très fort en France, en Allemagne et en Angleterre. Mais le pacifisme n’a pas résisté au patriotisme. Au coup de clairon.

Un Italien Benedetto Croce a bien dit cela. Il a dit que la patrie, c’était un instinct, alors que la paix et le socialisme, c’étaient des idées. Autrement dit, à l’époque du début du siècle, les nations, les états, sont l’incarnation de ce qui est bien. « Mon pays a toujours raison. My country is right. Mon gouvernement se trompe, mais mon pays a toujours raison. » A ce moment là, les gouvernements sont jugés pour une fois d’avoir bien fait d’entrer en guerre. Par conséquent il n’y a pas de raison de croire que la paix était l’objectif de l’époque.

Ajoutez que cette Guerre de 1914 – 1918 ne s’est pas déclenchée d’un seul coup comme une guerre mondiale. C’était au début un conflit local, comme vous le savez, entre l’Autriche et la Serbie. Et puis un conflit plus large, avec la Russie, etc. Puis un conflit mondial avec le Japon et les Etats-Unis. Donc on n’a pas prévu du tout que cette guerre serait mondiale.

Et c’est ainsi qu’on doit expliquer l’enthousiasme pour cette guerre des intellectuels et des artistes, français comme allemands ?

Oui. C’est la grande différence entre les deux guerres. C’est que la Première Guerre Mondiale, tout le monde a cru d’abord qu’elle était juste. Par exemple, il y a des paroles connues qui diesent, que la France doit gagner la guerre, parce que sa cause était juste. Il y a un sociologue Alsacien , qui dit : « L’intérêt de cette guerre est qu’elle est dirigée contre la guerre ». Voilà pour les Français.

Mais les Allemands disent la même chose. Les Allemands glorifient la guerre en montrant que le monde se partage en deux camps, celui des marchands - des Anglais - et celui des héros - des Allemands.

Les Anglais, c’est la même chose. Les Anglais sont tellement patriotes qu’ils veulent interdire la musique de Wagner, de Brahms, de Mendelsson, de Richard Strauss, et que seule le « Tipperary », l’hymne de la victoire anglaise, doit être jouée désormais en Angleterre. Il y a un chauvinisme des artistes et des intellectuels. Tout le monde est en quelque sorte pour la guerre. Ceux qui ne le sont pas, comme Romain Roland par exemple, qui se réfugie en Suisse, sont considérés comme des traîtres, même s’ils ont un idéal pacifiste très généreux.

Alors que la Deuxième Guerre Mondiale, c’est tout à fait différent, c’est le contraire. En France, au début, on ne sait pas trop pourquoi on se bat. Et à la fin, tout le monde est solidaire contre le Nazisme. En Allemagne sans doute on applaudit aux victoires de Hitler au début, parce qu’elles sont faciles, et à la fin on ne comprend pas qu’on a pu être vaincu, parce qu’on a bien obéi au gouvernement, on a été bien sage. Donc le profil des intellectuels vis-à-vis de la guerre n’est pas le même pendant les deux guerres.

Quel intérêt les historiens portent-ils aujourd’hui à la Première Guerre Mondiale ? En Allemagne, ils se sont longtemps penchés sur la question de la culpabilité dans le déclenchement de la guerre, Fischer vous l’avez cité. Les historiens allemands posent-ils d’autres questions que les historiens français ?

Je crois que le problème numéro 1 des historiens allemands, que les Français maintenant adoptent aussi, c’est de se demander quelle était l’origine des horreurs qu’on a pu commettre pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Dont on reconnaît en Allemagne que le Nazisme a été le porteur. Mais les Allemands on suffisamment de distance pour voir qu’ils avaient eux-mêmes commis des horreurs avant le Nazisme. Par exemple le génocide des Hereros en Afrique du sud-ouest était commandé par un gouverneur qui s’appelait Goering et qui était le père de Hermann Goering. Donc ce n’est pas le Nazisme, cela existait avant.

Les Français on commis des horreurs en Algérie, en Indochine. Les Anglais aux Indes. Donc c’est maintenant l’origine des horreurs, des génocides qu’on examine et on ne voit dans la Deuxième Guerre Mondiale, si je puis dire, que la suite de la Première, qui a accoutumé à des horreurs collectives, qu’on ne connaissait pas auparavant. Voilà pourquoi la Première Guerre intéresse maintenant les Allemands, cela les interroge sur la Deuxième. Et nous, c’est la même chose.

On se pose aujourd’hui, sur la Première Guerre Mondiale, les questions que l’on se posait il y a 20 ans ou 30 ans sur la Deuxième Guerre Mondiale. Par exemple : est-ce que les crimes commis pendant la Deuxième Guerre Mondiale n’ont pas été les mêmes que pendant la Première ? Jusque là on avait tendance à considérer que c’était toujours l’ennemi qui était criminel. Dans les livres français sur la Première Guerre Mondiale on parle du sacrifisme des combattants, on dit que nos soldats étaient héroïques et qu ‘ils ont souffert beaucoup. C’est vrai. Mais on ne dit pas qu’ils ont tué des Allemands. Alors qu’en vérité les soldats français étaient aussi des violents. Comme l’ennemi.

Pour les Allemands, c’est la même chose. Les Allemands ont compté leurs victimes de la Première Guerre Mondiale pendant 10 ans, 20 ans. Mais eux-mêmes ils avaient tué. Autrement dit aujourd’hui, on voit que la violence n’était pas uniquement du côté de l’ennemi. Les violences actuelles, elles sont partout. C’est plutôt aujourd’hui les problèmes des Droits de l’Homme qui ont pris la relève du problème du patriotisme national. C’est pour cela que l’on s’interroge sur l’origine de la violence. Et c’est un des grands problèmes des historiens allemands.

Que pensez-vous de la thèse de la « Guerre de Trente Ans du XXe siècle » qui établit un lien étroit entre les deux guerres mondiales ?

Ça, c’est une idée qui est née avec De Gaulle, qui a dit que la Deuxième Guerre Mondiale était une Guerre de 30 ans. La suite de la Première, c’est évident. Mais c’est en même temps un peu simple de dire cela, parce que cette guerre de 1914 a des racines plus anciennes dans l’antagonisme des nations pour la domination mondiale. Et puis cette guerre, elle a continué par une guerre entre les idées socialistes et les idées capitalistes, si j’ose dire. Donc c’est vrai que c’est une guerre de 30 ans si on se limite à un regard franco-allemand. Si on regarde plus largement, cette notion de guerre de 30 ans n’a pas beaucoup de sens.

Je vous remercie Monsieur Ferro.

L'interview a mené Angelika Schindler, ARTE Deutschland TV, 20.07.2004


>> Marc Ferro est l'auteur de :

Marc Ferro
La Grande Guerre, 1914-1918
Éditeur : Gallimard, 1990
ISBN : 2070325830













Marc Ferro :
Docteur en histoire, docteur des lettres. Marc Ferro est co-directeur des Annales et directeur d'Etudes à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Pionnier de l'étude du cinéma en tant qu'agent et source de l'histoire, il a collaboré à toute une série d'émissions dont "Histoire parallèle" sur ARTE. Il a publié de nombreux ouvrages de réference parmi lesquels "Cinéma et Histoire" 1977 réedit 1993 et récemment "L'histoire de France 2001", "Les tabous de l'histoire" (2002), "Le choc de l'Islam" (2002) il a également dirigé "Le Livre noir du colonialisme" (2003), "Cinéma, une vision de l'histoire" (2003)

Photo:
Les ruines de Verdun en 1916. La bataille pour la ville française, qui a duré de février à décembre 1916, a fait environ 700 000 morts.
WDR / (c) dpa
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Edité le : Tue Oct 31 13:56:05 CET 2006
Dernière mise à jour le : Wed Oct 29 10:41:15 CET 2008