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01/10/13

Interview de Daniel Barenboim

ARTE Magazine a rencontré le chef d’orchestre à Berlin.


Visionnaire occidental-oriental

Le chef d’orchestre vedette Daniel Barenboïm s’engage depuis des années pour le dialogue israélo-palestinien, non pas par des moyens politiques mais par la force de la musique. Il s’apprête, avec son West-Eastern Divan Orchestra, à jouer pour la première fois en Palestine au 21 août 2005.


  • ARTE retransmet le concert en direct à partir de 19h00.

En 1999, Daniel Barenboïm fonde le West-Eastern Divan Orchestra, avec le critique littéraire Edward Saïd et de jeunes musiciens d’Israël, de Palestine et des Etats arabes du Proche-Orient. Leur but : en jouant ensemble, favoriser le dialogue entre les différentes cultures du Proche-Orient. Le 21 août, l’orchestre se produira pour la première fois sur le sol palestinien.

ARTE : Avec votre orchestre de jeunes musiciens d’Israël et des pays arabes, vous soutenez depuis 1999 le dialogue entre Israël et la Palestine. Comment en êtes-vous venu à fonder l’orchestre à Weimar ?
Daniel Barenboïm : Weimar représente le meilleur et le pire de l’histoire allemande. Le meilleur, pour Goethe, et le pire, pour le camp de concentration de Buchenwald, à cinq kilomètres à peine. En 1999, Weimar était la capitale culturelle de l’Europe, et grâce aux efforts déployés par le responsable de l’événement, Bernd Kaufmann, cet atelier a pu voir le jour, appelé « Divan occidental-oriental » en référence au recueil de poésie de Goethe. Kaufmann n’a pas ménagé sa peine et établi tous les contacts du Caire à Damas en passant par Amman.

ARTE : Quelles ont été les réactions à votre appel ?
Daniel Barenboïm : Nous avions reçu au total 200 candidatures d’Egypte, de Jordanie, de Syrie, d’Israël et du Liban. J’ai été très surpris par le niveau artistique et j’ai senti que l’on pourrait faire plus qu’un simple atelier de musique de chambre. Il faut comprendre qu’un grand nombre de ces jeunes musiciens n’avait jamais joué dans un orchestre ou assisté à un concert.

ARTE : Comment êtes-vous parvenu à faire de cet atelier, censé être une expérience ponctuelle, un projet d’orchestre permanent, qui se produit toute l’année dans le monde ?
Daniel Barenboïm : Cela n’a pas été facile. En 1999, la paix froide régnait entre l’Egypte, la Jordanie et Israël, et la Syrie, le Liban et Israël étaient en situation de guerre. La loi interdisait aux Syriens et aux Israéliens d’être en contact les uns avec les autres. Cette même situation a longtemps perduré entre Palestiniens et Israéliens. Ces jeunes gens ont fait preuve d’un grand courage en se joignant à nous. Au début du tournage du documentaire d’ARTE « Nous ne pouvons qu’atténuer la haine », nous voulions masquer leurs visages par crainte des représailles.

ARTE : L’intellectuel palestinien Edward Saïd, décédé en 2003, vous a lui aussi été d’une grande aide.
Daniel Barenboïm : Son décès est une perte irremplaçable à tout point de vue. C’était un homme capable de jeter des ponts entre tous les sujets qui touchent l’Homme, il était un grand critique littéraire et musicien qui, tel un homme de la Renaissance, savait raisonner au niveau interdisciplinaire, sans pour autant nier sa propre identité ou les autres cultures du monde arabe. Il comprenait l’importance de la musique.

ARTE : Quelles ont été les étapes suivantes, après la création de l’orchestre ?
Daniel Barenboïm : L’année suivante, nous avons connu des problèmes financiers, Weimar n’étant plus capitale culturelle. Mais Kaufmann a trouvé des solutions. Nous avons également obtenu le soutien du Chicago Symphony Orchestra que je dirige depuis 1991. En 2001, j’ai décidé de faire une pause d’un an, pour réfléchir à la suite des événements. J’ai horreur de la routine, de la répétition systématique d’idées. De plus, la deuxième Intifada avait commencé, tout paraissait très compliqué. J’ai alors reçu un appel d’Espagne, du gouvernement d’Andalousie. Il nous offrait des conditions idéales pour notre projet, notamment sur le plan financier. Depuis, nous sommes basés à Séville.

ARTE : Pour le grand concert de Ramallah du 21 août, retransmis en direct par ARTE, le gouvernement espagnol a délivré à tous les membres de l’orchestre des passeports diplomatiques espagnols, qui permettent l’entrée sur le territoire.
Daniel Barenboïm : Oui, je pense que c’est un geste visionnaire. De plus, les représentations d’Allemagne, de France et d’Espagne à Ramallah vont nous apporter un soutien logistique pour le transport. Il est impossible d’atterrir en Palestine, il faut passer par Israël ou la Jordanie. Croyez-moi, organiser un tel concert à Ramallah est bien plus compliqué qu’à Paris.

ARTE : Suite à la création de l’Etat d’Israël, en 1948, vous avez émigré avec votre famille de Buenos Aires en Israël, en 1952. Quelles sont les différences entre l’Israël de votre enfance et celui d’aujourd’hui ?
Daniel Barenboïm : A l’époque, Israël était peuplé de gens qui avaient traversé l’horreur, des survivants de l’Holocauste et des pogroms russes qui se tournaient pourtant vers l’avenir, animés d’un incroyable idéalisme. Ils voulaient bâtir un pays. A mon sens, la rupture s’est produite en 1967, avec la guerre des six jours. Nous sommes alors devenus les occupants. Aucun peuple n’a le droit d’en occuper un autre, pas même le peuple juif. Durant 2000 ans, nous avons été une minorité, parfois bien accueillie, souvent traitée avec cruauté. Nous devrions savoir qu’il n’est pas acceptable qu’un peuple en occupe, en contrôle un autre. Cela doit cesser, un point c’est tout. Ce conflit ne pourra pas avoir de résolution militaire. Nous devons comprendre que les sorts de ces deux peuples sont intimement liés. C’est pourquoi je m’engage pour le dialogue.

ARTE : Votre mère comme votre grand-mère étaient de ferventes sionistes et ont milité pour la création d’un Etat d’Israël en Palestine. Que penseraient-elles aujourd’hui de votre engagement dans le conflit israélo-palestinien ?
Daniel Barenboïm : Je ne sais pas ce qu’en aurait pensé ma grand-mère, mais ma mère l’aurait compris. Je m’implique dans cette cause depuis les années 70. Ma mère était là, quand j’ai rencontré les Palestiniens pour la première fois. Je ne souhaite pas remettre en cause la création de l’Etat d’Israël. Je veux juste que nous prenions du recul. Nous devons essayer de comprendre quelles erreurs ont été commises en 1948. Qu’avait-on promis à l’époque au peuple juif, et quelle est la situation actuelle ?

ARTE : Pourquoi vous produire à Ramallah ?
Daniel Barenboïm : Nous avons choisi Ramallah car nous pensons pouvoir envoyer un signe important de solidarité humaine. Nous ne sommes pas des hommes politiques, nous voulons seulement lutter contre l’ignorance réciproque. Ce qui s’y passe actuellement me fait mal. Nous nous retrouvons dans une situation asymétrique parce qu’une nation occupe depuis 1967 des territoires qui sont, disons, revendiqués par d’autres.

ARTE : Croyez-vous vraiment qu’un jeune Palestinien qui lance des pierres ou pose des bombes en sera dissuadé par le pouvoir de la musique ?
Daniel Barenboïm : Je ne suis pas naïf. Je ne pense pas qu’on puisse résoudre tous les problèmes par la musique. Mais elle peut constituer une occupation dans la vie. C’est pourquoi j’y ai établi une école de musique. Quand on prend plusieurs cours de violon par semaine, on a moins de temps pour avoir des pensées radicales. Je peux alors peut-être diminuer le niveau de haine pour quelques heures.

ARTE : Pourquoi l’humanité haït-elle avec une telle intensité ?
Daniel Barenboïm : C’est malheureusement la haine qui provoque la plus grande énergie émotionnelle.

ARTE : Et vous, qu’haïssez-vous le plus ?
Daniel Barenboïm : (résolu) Le manque de curiosité. Et les certitudes.

ARTE : N’êtes-vous pas inquiet pour la sécurité, ou pour la rancœur dont vos protégés pourrait être victimes ? En tant que star, vous n’aurez personnellement rien à craindre.
Daniel Barenboïm : Nous n’irons à Ramallah que si la sécurité est garantie. J’attends des Israéliens que nous puissions traverser tous les points de contrôle sans problème, et j’attends des Palestiniens un comportement digne de représentants d’un Etat, ce qui implique entre autres de garantir la sécurité.

ARTE : Quelles sont les réactions à votre projet ? Etes-vous critiqué, voire menacé ?
Daniel Barenboïm: Il y a parfois quelques désagréments, mais dans l’ensemble, tout se passe bien. En Israël, certains insinuent que je travaille dans cet orchestre à des fins de publicité. C’est complètement faux. Cela pourrait être vrai si je me contentais d’écrire des articles depuis Berlin. Je trouve qu’il est extrêmement important et nécessaire de se rendre à Ramallah.

ARTE : Comment les jeunes musiciens sont-ils accueillis en Europe ?
Daniel Barenboïm : Je ne peux parler que des membres de la Berliner Staatskapelle, qui jouent le rôle de mentors. Ils ont fait preuve d’une grande sollicitude vis-à-vis des jeunes musiciens, tant sur le plan personnel que sur le plan professionnel.

ARTE : Comment voyez-vous votre rôle dans ce projet ? Et que devraient faire les responsables de la politique culturelle ?
Daniel Barenboïm : Hier, j’ai regardé du football : Argentine-Mexique. Nos responsables politiques devraient eux aussi le faire, pour comprendre que, pour arriver à quoi que ce soit, il faut alterner attaque et défense mais toujours vouloir aller de l’avant. Actuellement, la politique culturelle n’est que défense. Les onze joueurs sont regroupés dans la surface pour en barrer l’entrée. Malheureusement, cela ne donne que peu de créativité.

Propose recueillis par Teresa Pieschacón Raphael

Edité le : 16-08-05
Dernière mise à jour le : 01-10-13