Enfants soldats - 22/09/08
Interview d'Emmanuelle Beart
Emmanuelle Beart a été ambassadrice de l'Unicef France entre 1996 et mars 2006 et représentante spéciale pour l'Unicef de 2002 à 2006. En février 2004, elle s'est rendue en Sierre Leone pour rencontrer des enfants soldats. "Cette mission a été l'une des plus difficiles que j'ai eu à remplir", raconte l'actrice. (Interview menée en mai 2004 dans le cadre de la Thema "Enfants des rues, enfants des guerres".)
Quel est votre rôle en tant qu'ambassadrice de l’Unicef ?
Tous les ans, l'Unicef définit un grand thème autour duquel s'organise son action. Cette année, il s'agit des enfants soldats. Après tout un travail en amont de lecture et de renseignement – afin de connaître la situation géopolitique, religieuse, ethnique… –, on va sur le terrain. C'est ainsi que les derniers voyages m'ont conduit en Sierra Leone, un pays qui a mis en place un programme pour les anciens enfants soldats, filles et garçons. Mon travail consistait à rencontrer ces enfants "démobilisés" il y a près de deux ans. C’est un programme à très long terme : il faut leur réapprendre à vivre, à accepter l’autorité de l’adulte, traiter les séquelles psychologiques, les aider à trouver un métier… Ensuite on les oriente soit vers leur famille ou leur village, soit vers d’autres ONG qui vont continuer à les prendre en charge. L’Unicef s’occupe aussi des filles qui sont tombés enceintes très tôt, entre 10 et 14 ans…
La situation des filles est-elle plus grave que celle des garçons ?
Je dirais surtout qu’elle est méconnue. On a beaucoup parlé des jeunes garçons armés de kalachnikovs, beaucoup moins des filles. Certaines d'entre elles sont parties au combat et ont développé la même violence que les garçons. D’autres ont servi de bonnes ou bien sont devenues les femmes de soldats ou de combattants rebelles. Souvent, elles ont subi des sévices sexuels. Aux traumatismes liés à ces abus s'ajoute aujourd'hui souvent la difficulté d'élever un enfant. Cette responsabilité est d'autant plus difficile à assumer que leurs familles rejettent ces "enfants de la guerre", car ils sont le témoignage vivant des atrocités commises. La situation de ces filles est donc très difficile.
D'une façon générale, quels contacts avez-vous établi avec ces enfants soldats ?
Je dois dire que cette mission en Sierra Leone a été l'une des plus difficiles que j'ai eu à remplir. Tous ces enfants ont fait l'expérience du pouvoir des armes ; ils ont une relation avec les adultes très particulière, qui rejette les rapports de soumission. Ils sont encore dans un état de violence très fort. Quand on les rencontre la première fois, on sent un mélange de détresse, de jeu et de perversité. Ils ont la volonté de dire, de raconter et en même temps d’oublier. Ce qui rend aussi les choses difficiles, c'est qu'on a peur de provoquer chez eux de la violence, de réveiller des cauchemars. Ce qu'ils ont vécu, ce n'est pas une mésaventure de quelques mois : ce sont dix années de guerre en Sierra Leone ; quatorze ans au Liberia. Ils ont été amputés d’une grande partie de leur enfance, ne sont pas allé à l'école, ont été coupés de leurs racines familiales. Ils n'ont plus aucun repère. Pour établir un échange, il faut revenir à des choses très simples, tenter de les remettre dans une position d’enfant.
Est-ce qu'ils se sentent coupables des actes qu'ils ont commis ?
C'est une question difficile à aborder avec eux. Mais d'abord, il faut savoir une chose : pour le gouvernement sierra-léonais, les ex-enfants soldats ne sont pas des bourreaux. À partir du moment où ils ont été démobilisés, ils sont considérés comme des victimes. C’est très important, car ces enfants ont souvent été enlevés dans les villages. Et pour ceux qui ont pris les armes volontairement, il faut replacer cet engagement dans un contexte plus large : une situation de pauvreté extrême, des parents disparus, etc. Je pense qu'on peut vraiment parler de victimes. Pour en revenir à votre question, s'il y a culpabilité chez eux, ils la taisent. Je trouve ça plutôt inquiétant ; il vaudrait mieux que tout cela s'exprime. Pourtant, de temps en temps, la parole jaillit et un enfant dit : "Je ne peux pas oublier que j’ai tué cette femme-là…" Tout est fait pour aider ces enfants à se reconstruire, mais la culpabilité est très profondément enfouie.
Comment conciliez-vous votre métier d'actrice et ce rôle d'ambassadrice de l'Unicef ?
Pour moi, les choses se font naturellement parce que dans les deux cas c'est la nature humaine qui est en jeu. Faire du cinéma, c'est partir à la découverte de cultures, de religions, d'univers différents. Je passe mon temps à donner vie à des personnages, à explorer leurs côtés lumineux et leurs zones d'ombre. Je témoigne en quelque sorte de ce que sont notre vie et notre société. C'est aussi ce que je fais avec l'Unicef : je suis un témoin qui rend compte. Je ne suis ni une femme politique ni une ethnologue ou une sociologue, mais simplement quelqu'un qui peut servir de relais, de fil conducteur vers les médias. Si je n’étais pas une actrice connue, je ne pourrais pas faire ce travail.
Propos recueillis par Dorothea Fischer.
Edité le : 01-06-06
Dernière mise à jour le : 22-09-08