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Interview - 07/08/08

Inge Bell

Interview de la journaliste allemande Inge Bell, co-auteur de « Verkauft, versklavt, zum Sex gezwungen » (Vendues, mises en esclavages, contraintes à se prostituer) - Kösel-Verlag, Munich 2005
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Madame Bell, on dit toujours que la prostitution est « le plus vieux métier du monde ». Qu’est-ce qui a changé ces dernières années, plus particulièrement depuis l’ouverture du rideau de fer ?
C’est vrai, la prostitution est un très vieux métier, et l’esclavage aussi. Naguère, on connaissait dans toute l’Europe le trafic de servantes, le plus souvent issues de milieux défavorisés. Aujourd’hui, depuis la chute du Mur, jusqu’à 90 % des femmes contraintes à se prostituer en Europe de l’ouest viennent des pays de l’Est. Toutes les prostituées ne le sont pas « de force » et elles ne viennent pas toutes de là-bas. Mais l’afflux des femmes venues de l’Est et contraintes à travailler chez nous a énormément augmenté depuis que le rideau de fer est tombé.






Pourquoi ? Uniquement parce que leurs tarifs sont inférieurs ?
Avant, les prostituées étaient le plus souvent des Asiatiques et des Africaines. Evidemment, les femmes de l’Est passent plus inaperçues, c’est de la « marchandise blanche ». Les jeunes filles sont certainement nettement moins chères, puisque les itinéraires sont plus courts et plus simples ; elles passent facilement la frontière à pied, en car, en voiture.

L’image qu’on a parfois voulu nous faire accroire, de la putain qui a librement choisi son activité et qui a un numéro de sécurité sociale, n’est-elle pas illusoire ?
Je me demande aussi très souvent qui choisit vraiment ce métier. Certaines femmes affirment qu’elles le font volontairement et pour leur propre compte, et qu’elles sont contentes de leur sort. Elles sont minoritaires. Peut-être des femmes qui exploitent d’autres femmes, des proxénètes. Mais ce n’est pas le cas de la grande masse des prostituées prises à la gorge par le manque d’argent. Il y a un test tout simple : demandez à une prostituée qui prétend l’avoir choisi si elle souhaiterait ce métier pour sa fille. La réponse est toujours non…

Qui sont donc ceux qui tirent les ficelles, qui profitent de cette traite des femmes ? Les Russes et les Albanais sont-ils les seuls loups de l’histoire ?
Le réseau est international et bien organisé. Il y a bien sûr les intermédiaires dans le pays d’origine de ces femmes. En règle générale, ce n’est pas de la racaille ; les esclavagistes et les proxénètes des pays de l’Est sont des gens bien vus de leurs concitoyens. Leur activité ne les déconsidère pas, au contraire : ils sont « arrivés », conduisent une grosse voiture. Souvent, ils sont en bons termes avec des notables. Mais il faut aussi des réseaux dans les pays d’accueil, et ce sont des occidentaux qui les organisent.
N’allez pas imaginer qu’un Albanais puisse de but en blanc placer ses filles en Allemagne. La concurrence nationale ne fera pas de cadeau à un proxénète étranger. Le marché est très dur, on ne peut y prendre pied sans l’aide d’informateurs et d’intermédiaires locaux. Evidemment, dans les pays d’origine, ce sont les gens du cru qui dominent, souvent des Russes ou des Ukrainiens, effectivement, mais aussi des Kosovars et des Albanais, les pires. Ces dernières années, on a observé qu’entre 15 et 20 % des trafiquants sont des femmes, souvent d’anciennes prostituées de force qui ont grimpé dans la hiérarchie et font rendre gorge aux jeunes venues. Une nouvelle tendance : les victimes d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui.

On a beaucoup parlé de tout cela, on a beaucoup écrit… notamment dans votre livre « Verkauft, versklavt, zum Sex gezwungen ». Comment se fait-il que tant de jeunes femmes soient encore « naïves » au point de croire à ce qu’on leur raconte sur les possibilités d’emploi dans un pays de l’Union ? Et qui se retrouvent dans un bordel ?
Là où elles vivent, l’accès à l’information n’est pas aussi avancé que chez nous, même s’il y a ici ou là des campagnes d’affichage, des spots télévisés. Elles se trouvent dans des situations si désespérées qu’elles pensent : « ça ne m’arrivera pas, pas à moi ». Souvent, les recruteurs sont des amis, ou des amis de la famille, des parents, des voisins, des relations. Il y a un bon crédit de confiance : « lui, jamais il ne me ferait une chose pareille ».
Alors c’est vrai, on peut dire qu’elles ont une certaine dose de naïveté. Mais avant tout, elles ont confiance dans leur entourage, dans quelqu’un qui leur dit : « tu travailleras dans un bar, les Français et les Allemands ne font plus ce genre de boulot, il n’y a plus que les gens de l’Est qui l’acceptent, parce qu’ils doivent gagner leur vie. Les autres n’en ont plus besoin ». Les jeunes filles trouvent ces explications tout à fait logiques. Que savent-elles de nous, en dehors de ce qu’elles voient au cinéma ou à la télévision, où tout le monde semble être plein aux as ?
Et elles ont vraiment l’impression qu’en Europe de l’ouest, les gens n’ont plus besoin de travailler et qu’elles, elles peuvent encore faire quelque chose d’honnête. Elles ne savent pas percer à jour la réalité, même si elles ont le sentiment qu’il pourrait bien y avoir anguille sous roche – par exemple si un ami leur dit qu’il leur faudra juste danser, mais que rien ne les empêche de faire une passe de temps à autre pour arrondir leur fin de mois, de leur plein gré. Même dans ce cas, comment pourraient-elles imaginer la contrainte, la violence, le viol, l’esclavage… ?

Pour en revenir au marché de la prostitution, il faut quand même dire qu’il n’existerait pas s’il n’y avait pas de clients. Depuis que des personnalités en vue, comme le peintre Jörg Immendorf ou Michel Friedman (ndlt : ex animateur TV et ex n° 2 de la communauté juive d’outre-Rhin), ont été impliqués dans le scandale des réseaux de prostitution, on ose en parler. Qui sont ces clients ? Que savent-ils de la situation des femmes ?
Il ne faut pas se bercer dans l’illusion que les clients des prostituées sont des losers, des petits gros à la face cramoisie. En fait, ils viennent de toutes les couches de la société, de toutes les tranches d’âge, ils sont riches ou pauvres, professeurs ou chauffeurs de poids lourds, animateurs TV, notables.
Des études sérieuses montrent que 12 millions d’Allemands vont régulièrement au bordel, soit un tiers de la population masculine, et un million par jour. La plupart d’entre eux sont en quête d’un plaisir rapide, ce qui correspond bien à l’image de la prostitution. Mais il existe aussi beaucoup d’hommes qui savent reconnaître une prostituée forcée. Certains habitués finissent par apprendre de la bouche même de la jeune femme qu’elle n’est pas là de son plein gré.
Leurs réactions divergent : beaucoup ne la prennent pas au sérieux, croient qu’elle veut les attendrir pour éviter de « travailler » - font comme s’ils n’avaient rien entendu. D’autres réagissent courageusement et informent la police ou les associations concernées.

Est-ce que cela aide la prostituée, quand un client s’adresse à la police ?
Bien sûr. La police a besoin des informations que la population, les clients, les voisins, tout passant qui remarque quelque chose peuvent lui fournir. Si les bordels sont légaux (ndlt : en Allemagne), la police ne peut y faire aucune descente sans motif.
C’est aussi valable pour les associations. Sans l’appui de la population et des clients, la police et les associations ont les mains liées. En amont de la coupe du monde de football en Allemagne, des cartes postales et des ronds de bière sont distribués pour inciter les « clients » potentiels à ouvrir les yeux, à regarder la « prostituée » qu’ils ont devant eux, et à s’adresser à la police s’ils ont l’impression qu’elle exerce contrainte et forcée.

C’est une possibilité. Et après ?
Il faut condamner le plus durement possible les proxénètes et les acteurs de la traite des femmes. La justice tourne encore souvent autour du pot, a tendance à se replier sur d’autres chefs d’accusation comme les stupéfiants ou le travail au noir, parce que la traite est très difficile à prouver. Une harmonisation européenne des articles de loi sur le trafic des êtres humains serait très utile.

On dit que les femmes sont rarement prêtes à témoigner. Est-ce vrai ?
Oui, parce qu’elles risquent d’être renvoyées dans leur pays où elles se retrouveraient face au réseau des trafiquants. Elles craignent de mettre leur famille en péril pendant l’enquête, et de retomber dans leurs mains si elles vont jusqu’au bout de leur témoignage.
Il faut donc que la police et la justice collaborent plus étroitement. On y travaille, mais actuellement, la menace islamique et le terrorisme occupent davantage les services de police que le phénomène de la traite des blanches, considéré récemment encore comme un délit mineur – les moyens financiers et la pression politique manquent. Il ne faut pas qu’une femme prête à témoigner dans un procès sur la traite puisse retomber dans les réseaux esclavagistes de son pays, sans aucune perspective. C’est tout à fait contre-productif. Comment faire témoigner une femme dans ces conditions ?
Très peu d’entre elles acceptent donc de le faire, et ont suffisamment de courage pour supporter un procès de ce genre. C’est là que les associations peuvent intervenir, et il faut les soutenir, elles sont encore trop peu nombreuses. Il faut une aide de longue haleine.

Madame Bell, ce sujet est votre spécialité. Allez-vous poursuivre votre enquête ?
Oui, je continue mes recherches. A l’occasion du Mondial 2006, on attend en Allemagne l’arrivée de quelque 40 000 prostituées des pays de l’Est, dont un bon nombre sous contrainte, et je vais essayer de savoir comment fonctionne sur place, dans ces pays, le mécanisme de la traite, comment les recruteurs attirent les jeunes filles, par quels moyens elles arrivent ici. C’est mon prochain projet.

Propos recueillis par Thomas Neuhauser / ARTE

Edité le : 28-03-06
Dernière mise à jour le : 07-08-08