L’Union soviétique : le « grand frère »
Aucun autre État de l’ancien bloc de l’Est ne fut aussi étroitement lié à l’Union soviétique, pour le meilleur et pour le pire. En RDA, les décideurs politiques de l’après-guerre étaient fortement influencés par leurs années d’exil à Moscou pendant la Deuxième Guerre mondiale. C’était en effet l’Union soviétique et Staline en personne qui avaient rendu possible leur retour en Allemagne, et la réalisation de leur rêve d’une société communiste. En outre, à la différence de la Pologne, de la Bulgarie ou de la Roumanie, qui existaient avant la prise de pouvoir communiste et dont l’existence ne dépendait pas d’une idéologie, la RDA était un nouvel État, inimaginable sans la main protectrice de l’Union soviétique. Les fonctionnaires est-allemands ne le savaient que trop bien et leur fidélité au « grand frère » était à toute épreuve. Ils ont « ordonné » à leur peuple l’amitié avec l’Union soviétique. Sur les murs, des slogans, des affiches, rappellent aux Allemands, de Rostock à Dresde, à quel point ce lien est existentiel. Le plus fameux d’entre eux : « Apprendre de l’Union soviétique, c’est apprendre à vaincre ».
Les hymnes à la gloire de l’URSS étaient légion. Une photographie de Jürgen Nagel (né en 1942), datant de février 1985, témoigne de l’attachement fondamental de l’État et du Parti à l’Union soviétique, près de quarante ans après la naissance de la RDA. On y lit : « Le lien de fraternité indestructible avec l’Union soviétique – source de notre force ». La photo a été prise à Woltersdorf, près de Berlin. Jürgen Nagel, qui a photographié une multitude de ces slogans, s’étonnait en 1991, deux ans après la révolution pacifique, du « nombre ahurissant de panneaux, transparents, affiches, fanions et banderoles » que la RDA avait produit : « J’aimerais bien savoir combien de milliers il y en a eu. Il a bien fallu que quelqu’un les fabrique. Combien de millions d’heures de travail, de milliers de tonnes de bois et de métal, de kilomètres carrés d’étoffe, de carton et de papier, combien de tonnes de peinture ? Combien de pinceaux ont été usés, combien d’hommes et de femmes ? Combien de mains y ont travaillé ? Pour quoi faire ? À quoi pensaient-ils ? » En ce qui concerne le lien avec l’Union soviétique, l’intention était claire : pour la RDA, l’existence du « grand frère » était vitale. Et quand Michael Gorbatchev s’est distancié de l’idéologie qui leur avait été commune, quand il a unilatéralement dénoncé ce lien, un pilier essentiel de l’Etat est-allemand s’est effondré.

Deutsches Historisches Museum de Berlin
Du 29 mai au 30 août 2008
« Das Jahr 1989. Bilder einer Zeitenwende »
« L’année 1989. Photographies de la fin d’une époque »
L’exposition montre une série de photographies impressionnantes illustrant les événements qui se sont précipités au moment de l’effondrement de la République démocratique allemande - instants émouvants. Les collections réparties en quatre espaces thématiques pour 1989 et 1990 s’étendent aussi à une rétrospective sur les années 1980, qui donne une idée de ce que pouvait être la vie quotidienne en RDA. Ces clichés sont pour certains les œuvres de grands photographes. Ils proviennent majoritairement des fonds du Deutsches Historisches Museum de Berlin. Les quatre « Photographies du mois » décrites ci-dessous sont, elles aussi, accrochées aux cimaises du Musée historique.

Le déclin d’une économie
Cet élément à lui seul n’aurait peut-être pas sonné le glas du régime si le « deuxième » État allemand avait été à la hauteur de son concurrent ouest-allemand au plan économique. Mais il ne le pouvait que dans l’imagination de ses vieux chefs politiques : « Aujourd’hui, notre République fait partie des dix nations industrialisées les plus performantes au monde, et des deux douzaines de pays avec le niveau de vie le plus élevé » annonçait encore Erich Honecker le 6 octobre 1989. Une vue de l’esprit. Ce manque de réalisme cadrait bien avec le caractère du président du Conseil d’État, qui était au-dessus des contingences et continuait de s’illusionner sur ce qui se passait dans son propre pays.
Il existait bien, en RDA, quelques entreprises modernes qui faisaient office de vitrines et étaient compétitives au plan international, mais ces lumières isolées ne faisaient que renforcer le contraste criant entre elles et la morosité ambiante. Dans certaines usines, on se croyait revenu aux débuts de l’ère industrielle. Parmi d’autres facteurs, la vétusté des machines était un obstacle au développement, et les déclarations propitiatoires d’Erich Honecker n’y changeaient rien. Une photographie de Gerhard Gäbler (né en 1952) illustre la situation. Elle a été prise en 1985 dans une usine de construction mécanique en Thuringe, la Maschinenfabrik Meuselwitz. Cette VEB (« entreprise populaire »), fondée en 1878 sous le nom de Werkzeugfabrik Heymer und Pilz, pouvait se prévaloir d’une longue tradition. On y fabriquait des rectifieuses et des tours pour les ateliers de laminage. Le « travail collectif socialiste… clé de la solution à tous les grands problèmes de l’avenir », préconisé après la Deuxième Guerre mondiale, ne répondit pas vraiment aux attentes, comme on put le voir en 1953 : les 16 et 17 juin, les travailleurs de la VEB Maschinenfabrik Meuselwitz s’associèrent eux aussi au soulèvement national que déclencha l’augmentation des quotas de production prévu au Plan : ils s’assirent devant les portes de l’usine en signe de grève. En 1991, l’usine fut rachetée par un groupe international : Herkules.
La photographie de Gerhard Gäbler ne témoigne pas seulement de la vétusté qui était le propre de la plupart des sites industriels est-allemands. Il est intéressant de noter aussi que c’est une femme qui est représentée. En RDA, le taux de femmes actives était nettement plus élevé qu’en Allemagne de l’Ouest. Cela partait d’une volonté politique, mais c’était possible grâce à l’existence de crèches sur tout le territoire national. Le cliché montre encore autre chose : une automatisation antédiluvienne. Il fallait donc une main-d’œuvre beaucoup plus nombreuse qu’aujourd’hui pour fabriquer des produits comparables. Le plein-emploi était obtenu aux dépens de l’efficacité, ce qui explique l’explosion du chômage en 1990, après la réunification.
Les files d’attente, un défi quotidien
Dès l’ouverture de la frontière interallemande, le 9 octobre 1989, des centaines de milliers de citoyens est-allemands se précipitèrent à Berlin-Ouest et en RFA. On leur offrait des bananes, denrée très rare dans le bloc de l’Est, et ce fruit est devenu un curieux symbole de la suprématie occidentale. Les Allemands de l’Ouest associent la vie quotidienne de l’autre côté du Rideau de fer à une immense file d’attente. Ils gardent aussi en mémoire l’image de ces gens qui ne sortaient jamais sans un cabas, au cas où ils tomberaient par un heureux hasard sur des denrées habituellement introuvables. Les dirigeants étaient conscients du fait que cette pénurie était leur talon d’Achille. Certes, on mangeait à sa faim en RDA, mais il y avait peu de choix et la qualité laissait parfois à désirer. Ce qui manquait le plus, c’était les outils et les matériaux. Il fallait beaucoup de patience à ceux qui désiraient repeindre leur appartement, avoir le téléphone, acheter un téléviseur ou une voiture.
Consterné, même le bureau exécutif du Freier Deutscher Gewerkschaftsbund (Confédération allemande libre des syndicats - FDGB) est forcé de constater en mai 1971, dans un rapport sur la situation : « Dans le district de Halle, d’importantes difficultés d’approvisionnement chez les détaillants (café, beurre, viande, industrie textile) font descendre le débat politique dans la rue. Alarmée, la population se rue sur ce qu’elle trouve, commence à faire des stocks. En novembre 1970, dans le district d’Erfurt, en particulier dans les secteurs de l’industrie des métaux et du textile…, des difficultés d’approvisionnement en meubles, chaussures, bas, articles de l’hygiène féminine, beurre, etc. ont débouché sur de sérieuses contestations. Dans le district de Schwerin…, à la suite de difficultés d’approvisionnement (textiles, viande, fruits exotiques, café), on entendait dire : nous avons tenu le coup jusqu’au 20e anniversaire de la RDA, maintenant c’est la fin du communisme… ».
Lorsqu’on apprenait qu’un magasin avait été livré quelque part, il fallait, si l’on voulait avoir une chance de trouver encore quelque chose, se dépêcher de faire la queue – parfois même pendant les heures de bureau. Certains biens de consommation n’arrivaient jamais dans les rayons, ils étaient vendus sous le comptoir, il fallait se baisser pour les prendre (de là le terme Bückware). En octobre 1982, Jürgen Nagel a photographié l’une des ces files qui ont forgé l’image de la RDA. On voit les gens attendre qu’un magasin, apparemment encore fermé, ouvre ses portes ; ceux qui ont pris place dans cette file sont surtout des femmes âgées mais on distingue aussi un homme encore assez jeune.
La défense du régime communiste
La RDA a toujours voulu donner d’elle-même l’image d’une nation pacifique, un havre de paix. Une paix qui, du point de vue de ses dirigeants, était menacée par un impérialisme occidental agressif. La défense était assurée par la Nationale Volksarmee (Armée nationale populaire – NVA) mais aussi par des unités paramilitaires, telles les « brigades combattantes de la classe ouvrière ». Ces dernières étaient composées de travailleurs et de travailleuses qui s’entraînaient, le week-end ou lors d’exercices, à « défendre, les armes à la main, les progrès accomplis par la patrie des ouvriers et des paysans ». Le 24 septembre, les brigades combattantes fêtent leur 35e anniversaire et défilent. La photographie de Jürgen Nagel montre la tribune d’honneur avec les dirigeants de l’Etat et du Parti sur la Karl-Marx-Allee, à Berlin-Est. Au dernier recensement, ces brigades comptaient près de 190 000 membres. Les dernières unités ont été démobilisées en mai 1990, donc avant la réunification des deux Allemagnes.
Par Uwe Oster, mars 2009







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