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01/09/08

Horreur et fascination

Interview de Hilka Sinning, auteur du documentaire « Les Bienveillantes, un phénomène littéraire »

ARTE : Madame Sinning, lorsque le roman Les Bienveillantes est paru en 2006 en France, il a été le phénomène littéraire de l’année. Pour la première fois, une autobiographie fictive d’un officier S.S. décrit l’horreur nazie du point de vue du bourreau. Vous montrez dans votre film le succès surprenant du livre et vous cherchez à en déterminer les raisons. Un an plus tard, la traduction allemande est publiée par les éditions Berlin Verlag. À votre avis, comment cette histoire imaginaire de l’officier S.S. Max Aue sera-t-elle perçue en Allemagne ?

Hilka Sinning : C’est très difficile à dire. Dans ce documentaire, nous avons tenté de répondre à cette question, et nous avons demandé aux personnes interviewées de faire des pronostics. Elles croient, pour la plupart d’entre eux, que cette publication connaîtra un retentissement certain en Allemagne, pays très sensible à cette thématique. Les critiques littéraires se sont déjà beaucoup exprimés et il me semble que la curiosité est au rendez-vous. Quant à savoir si les lecteurs aimeront ce livre, c’est une autre paire de manches. Nous avons aussi posé beaucoup de questions à ce propos et voulu savoir en quoi l’accueil ne sera pas le même en Allemagne de celui réservé en France au roman. Une chose est claire : il existe une différence d’appréciation fondamentale. Les Allemands ont une connaissance bien plus approfondie du sujet que les Français. Les lecteurs français ont appris plein de choses. Et puis, les nazis, c’est les autres. En Allemagne au contraire, l’histoire précise de cette époque est enseignée à l’école. Tous ces détails donnés dans le livre sont inconnus des Français, plus rarement des Allemands. Ce qui est nouveau, pour les Allemands aussi, c’est la perspective narrative, le point de vue de l’intérieur du système, le fait de revivre les événements dans la peau d’un tel personnage.


L’auteur, Jonathan Littell, fuit les médias, n’accorde pratiquement aucune interview, ne se rend jamais aux rencontres organisées par les libraires, n’apparaît pas non plus dans votre documentaire. Pourquoi ?

Nous avons voulu le savoir. Ceux qui l’approchent nous ont dit que cela ne l’intéressait pas, tout simplement. Que ces opérations de marketing, ces campagnes parfois très pénibles pour les écrivains, ces tournées de lectures, ces interviews où les questions se répètent, l’indifféraient. Il n’est même pas allé à la cérémonie de remise du prix Goncourt. Et pour ma part, je crois qu’il désire préserver un certain anonymat. Les rares interviews qu’il accorde, c’est à la presse, jamais à la télévision, et il refuse de poser pour les photographes.


Se pourrait-il aussi qu’il ne veuille pas interférer en sa qualité d’auteur sur le processus d’interprétation, qu’il refuse d’influer sur la réception du livre en livrant son propre point de vue ?

C’est un peu ambigu. D’un côté, il est très pointilleux en ce qui concerne les traductions, la gestion des différentes éditions. Il suit tout cela de très près, s’y intéresse beaucoup. C’est notamment le cas pour la traduction américaine – l’anglais américain est en effet sa langue maternelle, même s’il a été grandi en France. Il est très engagé et s’investit personnellement pour tout ce qui a trait au livre à proprement parler. D’autre part, il ne souhaite pas, il me semble, être mis face au public, à ses lecteurs. Il ne souhaite pas non plus que sa propre biographie soit mise en perspective. Bien qu’il y ait, évidemment, des liens biographiques entre lui et son livre. Il faut savoir que Jonathan Littell a travaillé dans l’humanitaire. Pendant sept années, il a voyagé pour le compte de l’ONG « Action contre la faim » en Bosnie, en Tchétchénie, au Rwanda. Il a vu de près des génocides, il a parlé aux bouchers. Il a aussi connu les pesanteurs bureaucratiques des organisations de solidarité internationale. Sa sensibilité pour le sujet s’en est trouvée accrue, ce qui se ressent certainement dans son ouvrage. En aucun cas, il ne veut que sa judaïté soit mise en relation avec le livre. C’est probablement une des raisons pour lesquelles il ne désire pas paraître en public. Que les lecteurs lisent Les Bienveillantes sans s’occuper de sa personne ni de sa biographie !


© avanti media/Harald Rammler, Chris Rowe
Dans votre film, des lecteurs indépendants et férus de connaissances, tels Claude Lanzmann ou Michel Friedmann, témoignent qu’il s’agit d’une œuvre importante racontée sous une forme nouvelle, admettant toutefois que le roman n’est pas d’une lecture aisée. Qu’en pensez-vous ?

Eh bien d’abord, il est très long. En français, il couvre 900 pages écrites en petits caractères qui ne rendent pas la lecture facile. L’éditeur allemand offre à ses lecteurs un meilleur confort : la typographie est moins serrée, et la version allemande fait 1400 pages… Frank Schirrmacher, célèbre critique littéraire allemand, parle dans le film d’un « rocher qui vous tombe dessus ». De nombreux passages sont difficiles, parsemés de détails bureaucratiques, de noms propres, de noms d’organisations et de lieux. Il faut avoir un sacré souffle pour persévérer mais parfois la lecture est aussi très gratifiante : il y a des scènes qui vous subjuguent, vous entraînent dans un tourbillon – comme toute bonne littérature. Et peut-être que cette forme de narration, cette alternance entre des passages rebutants, pénibles et d’autres, pleins d’émotions et de suspense, est tout simplement le miroir de l’horreur dont il est question. Les nazis se servaient aussi d’une iconographie flamboyante. Lorsqu’on regarde les images de l’époque, on ne peut nier qu’elles exercent aujourd’hui encore un certain pouvoir de fascination – alors que le système était implacable, meurtrier, pesant et inhumain. L’écriture de Jonathan Littell est peut-être le reflet de ces deux visages du national-socialisme.


Nous en avons déjà parlé, Jonathan Littell est né dans une famille juive. Son père écrivait des romans d’espionnage, non sans succès. Quel objectif poursuit Jonathan Littell avec ce roman ? On peut sans risque affirmer qu’il existe aujourd’hui suffisamment de matériaux et de documents, voire de romans et de films sur la dictature hitlérienne. Voulait-il faire un livre explicatif illustrant le point de vue du bourreau ? A-t-il eu envie de savoir ce qui se passait dans la tête d’un S.S. ?

Je ne peux évidemment fournir aucune information sur ses motivations profondes, je ne sais que ce qu’on m’en a dit mais il me semble qu’il s’est véritablement immergé dans cette effrayante période du nazisme. C’est un sujet qui l’a beaucoup secoué, qui l’a bouleversé intérieurement, je crois qu’il n’a pas pu faire autrement que d’écrire cette histoire. Il a voulu extérioriser ce qui le préoccupait, l’ébranlait, le fascinait. Son agent Andrew Nurnberg dit que Jonathan Littell est quelqu’un que les situations extrêmes intéressent, et qui veut savoir ce qui pousse les gens à de telles démesures.


Cet officier S.S. est un personnage de roman très inquiétant. Ce n’est pas un monstre ; il est cultivé, intelligent et il a même un certain sens moral. N’est-il pas dangereux de rendre trop humains les bourreaux, qui peuvent apparaître finalement comme des victimes des circonstances et de l’Histoire ?

Difficile question. Je ne crois pas que le personnage de Max Aue, bien que l’on apprenne une foule de choses sur sa vie intérieure, nous devienne sympathique. Le lecteur éprouve très peu d’empathie à son égard ; en ce qui me concerne du moins, ce S.S. m’est resté antipathique tout au long du livre. On comprend ses forces et ses faiblesses, on comprend aussi pourquoi il se met dans cette situation, comment il obtient ce poste, pourquoi il continue sur cette voie, pourquoi il se laisse prendre dans ces rouages. On comprend tout ça mais on ne devient pas pour autant proche de lui, il est bien trop cruel pour ça. Il est impliqué dans un meurtre au sein de sa propre famille, il a des relations incestueuses. Ce Max Aue est toujours à l’écoute de son corps, c’est un terrible hypochondriaque qui souffre en permanence de diarrhées, de problèmes gastriques. Il est presque toujours un observateur passif. Il poursuit tout bonnement sur sa lancée. Donc, même si le lecteur comprend ses motivations et son caractère, il ne court pas le risque de s’identifier à lui, d’en arriver à justifier, excuser ou relativiser ses actes et sa passivité.




Propos recueillis par Thomas Neuhauser, ARTE.

Edité le : 27-02-08
Dernière mise à jour le : 01-09-08