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Haro sur l'Euro !

La monnaie européenne, rattrapée par la tourmente des subprimes, vient de frôler la catastrophe.

Haro sur l'Euro !

06/12/10

Histoire d’un documentaire (3)

La vraie difficulté, lorsqu’on tourne un film sur un fait d’actualité, est d’arrêter le curseur temporel. Car réaliser et monter un documentaire d’une heure est extrêmement long : une fois que tous les entretiens ont été enregistrés et les archives recensées, il faut sélectionner des morceaux d’interviews et les agencer, choisir la musique, les animations, monter le film, enregistrer les commentaires et, dans le cas d’Arte, traduire le film en allemand. Tout cela prend un temps infini pour que le produit final soit aussi parfait que possible.

Jean Quatremer, Libération

Dans notre cas, tous les évènements qui se sont produits après le début de mois d’octobre ne pouvaient se trouver dans notre documentaire. Or la crise de la dette souveraine s’était certes calmée depuis la mi-mai, mais les braises couvaient toujours sous la cendre. D’ailleurs, l’incendie est brutalement reparti au soir du Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement du 28 octobre, lorsque les dirigeants de l’Union ont évoqué la possibilité de restructurer les dettes publiques.

De quoi s’agit-il ? D’avoir la possibilité de faire boire le bouillon aux investisseurs pour éviter que le contribuable européen soit le seul à éponger les pertes. Donc, lors de l’intervention du Fonds européen de stabilisation financière (FESF), les Européens voulaient se réserver le droit de ne pas rembourser une partie des obligations d’État, de retarder le remboursement ou de diminuer les intérêts servis. Or, comme il n’y a pas eu une seule faillite d’un État industrialisé depuis 1950, les marchés se croyaient à l’abri d’une telle éventualité.

L’idée même qu’ils puissent perdre leur chemise les a fait paniquer. Ils se sont donc mis à attaquer, dès le 29 octobre au matin, la dette souveraine irlandaise, ce pays étant le plus fragile après la Grèce. La contagion menaçant de gagner le Portugal et l’Espagne, l’Union n’a pas eu d’autre choix que de voler au secours de Dublin les 21 et 28 novembre (un prêt de 85 milliards d’euros). Mais, pour rassurer les marchés, les Vingt-sept se sont mis d’accord, dès le 28 octobre, sur les contours du futur mécanisme permanent de gestion de crise : en échange d’une pérennisation du FESF (prévu au départ pour durer trois ans), ce qui revient à instaurer une solidarité financière entre les États de la zone euro, les dettes publiques pourront être restructurées au cas par cas (et non automatiquement comme le voulait Berlin), si un État à un problème de solvabilité (et non de liquidités comme la Grèce ou l’Irlande) et uniquement pour les obligations contractées à partir de juin 2013. Les décisions de la Banque centrale européenne, annoncées le 2 décembre, de poursuivre ses rachats de dettes publiques sur le marché secondaire (celui de la revente) afin de soutenir les cours et de continuer à fournir des prêts sans limites aux banques ont achevé de calmer les marchés. Mais de tout cela, il n’est évidemment pas question dans le documentaire.

Cela étant, je ne trouve pas cela très grave, car la vraie crise, celle qui a menacé la zone euro d’éclatement, est celle du premier semestre 2010 : c’est à ce moment-là que les Européens ont dû réformer en profondeur le fonctionnement de la zone euro pour la sauver. L’Irlande n’est qu’une réplique. En outre, le rebond de la crise a fait une publicité inattendue à notre soirée Thema intitulée « Haro sur l’euro »… Afin d’expliquer les derniers développements de la crise de la dette souveraine, je serai interrogé par le journaliste d’Arte Thomas Kausch, juste avant la diffusion de notre second film qui décrit les négociations qui ont donné naissance à l’euro.

Jean Quatremer
Libération

Edité le : 05-11-10
Dernière mise à jour le : 06-12-10