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Haro sur l'Euro !

La monnaie européenne, rattrapée par la tourmente des subprimes, vient de frôler la catastrophe.

Haro sur l'Euro !

09/12/10

Histoire d’un documentaire (2)

Coup de chance : alors qu’il est souvent difficile d’obtenir un entretien avec un responsable politique allemand si on n’est pas journaliste allemand, Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances, accepte de nous rencontrer.

Jean Quatremer, Libération

Par l’intermédiaire de son conseiller français (il est de plus en plus fréquent de trouver des hauts fonctionnaires français au sein du gouvernement allemand et réciproquement), rendez-vous est pris à Berlin le 21 octobre, bien plus tard que la date limite de fin du tournage que nous nous sommes fixée, vu les délais extrêmement serrés auxquels nous sommes astreints. Mais une telle interview ne se refuse pas même au prix d’un retard, vu l’importance de l’Allemagne dans la gestion de cette crise.
Tous les interlocuteurs que nous avons sollicités ont donc répondu positivement. Tous sauf un ou plutôt une : Christine Lagarde. J’ai contacté à plusieurs reprises depuis le mois de juin son porte-parole, Jean-Marc Plantade, un ancien journaliste du Parisien qui m’a fait lanterner, m’assurant qu’il fait tout pour obtenir l’accord de sa ministre. Mais comme Xavier Musca, le secrétaire général adjoint de l’Élysée et conseiller économique de Nicolas Sarkozy, a accepté de nous recevoir, l’absence de Lagarde ne sera pas trop grave. Mais le 21 septembre au matin, lorsque Jean-Michel Meurice et moi-même nous présentons à l’Élysée pour l’interviewer, c’est la catastrophe. Gêné, le conseiller du chef de l’État nous explique qu’il croyait qu’il s’agissait d’un entretien « off », c’est-à-dire non filmé et non attribuable. J’avais pourtant été très clair dans mon mail. Mais Musca n’en démord pas : à la différence des autres conseillers de l’Élysée, il refuse de s’exprimer publiquement. Pour lui, le rôle des grands serviteurs de l’État est de demeurer dans l’ombre, la lumière des projecteurs étant réservée aux responsables politiques. Difficile de lui donner tort, sur ce point. Mais c’est quand même une catastrophe pour nous : nous n’avons plus aucun officiel français dans le documentaire !

Aussitôt sorti de l’Élysée, je rappelle Bercy pour insister sur la nécessité d’obtenir un entretien avec la ministre, l’absence d’un officiel français n’étant tout simplement pas une option surtout dans un film réalisé par des Français. Plantade me promet de tout faire pour obtenir l’accord de la ministre. Mais le 27 septembre, la réponse tombe, au cours d’un entretien téléphonique : c’est non. Un tantinet agacé, je décide d’écrire un papier sur mon blog intitulé : « comment je me suis fait jeter par Christine Lagarde », en référence à un autre de mes articles dans lequel je racontais comment la députée européenne m’avait éconduit après 2’30’’ d’interview, furieuse des questions que je lui posais. Je raconte par le menu dans ce papier, ma conversation surréaliste avec Plantade qui n’hésite pas à la jouer méprisante, ce qui est toujours agréable de la part d’un ancien confrère.

Et là, Lagarde me fait une magnifique prise de judo pour le moins inattendue : le lendemain matin, je trouve un message rigolard de la ministre sur mon répondeur de portable : « J’ai lu avec un grand sourire votre blog et je trouve que vous ne manquez ni de détermination, ni d’humour et je trouve cela vraiment sympathique ». Et de m’annoncer qu’elle va trouver un moment pour répondre à mes questions, dédouanant au passage son porte-parole qui aurait strictement interprété ses instructions de ne plus être dérangée par la télévision, après avoir accepté au cours de l’été d’être interrogée, sur la crise financière, par plusieurs chaines anglo-saxonnes et pour un film. Je fais évidemment derechef un autre papier sur mon blog comptant cet appel téléphonique : « comment j’ai fait sourire Christine Lagarde », rendant hommage à son sens consommé de la communication.

Au cours de la conversation téléphonique que nous avons eue dans la journée pour fixer les modalités de l’interview, la ministre m’apprend une très mauvaise nouvelle : Wolfgang Schäuble vient de lui annoncer qu’il s’apprêter à entrer à l’hôpital pour un mois. Paralysé à la suite d’un attentat, le ministre doit être à nouveau soigné, son dos le faisant horriblement souffrir. Quelques heures plus tard, la nouvelle est rendue publique. On règle un problème pour en rencontrer un autre : car, bien évidemment, notre rendez-vous tombe à l’eau, ce que me confirme rapidement son conseiller. Nous nous retrouvons sans voix gouvernementale allemande.

Certes, nous nous sommes déjà entretenu avec Angelica Schwall-Düren, ancienne députée au Bundestag devenu depuis quelques semaines ministre des Affaires européennes du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, mais elle est membre de l’opposition, pas du gouvernement. Nous contactons donc la Chancellerie, mais très rapidement on nous fait comprendre qu’il ne sera pas possible de rencontrer Angela Merkel dans un délai aussi bref. Et aucun fonctionnaire ne veut s’exprimer face à la caméra. À la guerre comme à la guerre. Nous décidons de donner longuement la parole à Merkel en récupérant l’une de ses interventions devant le Bundestag, la chambre des députés allemande, au cours de laquelle elle explique sa position dans la crise de la zone euro.

L’entretien avec Christine Lagarde aura finalement lieu le jeudi 30 septembre, dans le TGV Bruxelles-Paris, au retour d’une réunion de l’Eurogroupe, l’enceinte qui réunit les ministres des Finances de la zone euro. Je ne regrette pas d’avoir insisté : la ministre est tout simplement excellente. En racontant les coulisses de six mois de négociation, elle confirme l’information que nous a révélé en juillet Jean-Claude Juncker, le président de l’Eurogroupe : dès le premier semestre 2009, soit un an auparavant, Christine Lagarde, son homologue allemand de l’époque, Peer Steinbrück, le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, le commissaire européen aux affaires économiques et monétaires, Joaquin Almunia, et Juncker se sont réunis secrètement afin de préparer le pire, une faillite de la Grèce. En particulier, nous apprenons que le fameux message de soutien à la Grèce que Steinbrück martèle en février 2009 a été préparé au cours de ces rencontres… Un beau long de consolation quand même.

Jean Quatremer
Libération

Edité le : 05-11-10
Dernière mise à jour le : 09-12-10