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Haro sur l'Euro !

La monnaie européenne, rattrapée par la tourmente des subprimes, vient de frôler la catastrophe.

Haro sur l'Euro !

02/12/10

Histoire d’un documentaire (1)

Comment rendre le plus télévisuel et le plus abordable possible un sujet aussi complexe ? Ce n’est déjà pas facile en presse écrite, alors en télévision… Je m’y suis attelé avec mon complice désormais habituel, le réalisateur Jean-Michel Meurice...

Jean Quatremer, Libération

Lorsque ARTE m’a contacté, à la mi-juin, pour me proposer de réaliser un documentaire de 52’ sur la crise de la dette souveraine que la zone euro venait de traverser (on ne savait pas encore qu’elle allait rebondir en novembre en Irlande), j’ai été pour le moins surpris. Certes, la chaine franco-allemande est l’une des rares à s’intéresser encore aux sujets jugés peu porteurs d’audience par leurs concurrentes. Mais jamais je n’aurais imaginé qu’un thème aussi complexe puisse faire l’objet d’un film. Autant dire que le défi m’a immédiatement enthousiasmé : comment rendre le plus télévisuel et le plus abordable possible un sujet aussi complexe ? Ce n’est déjà pas facile en presse écrite, alors en télévision… Je m’y suis attelé avec mon complice désormais habituel, le réalisateur Jean-Michel Meurice, sachant que les vacances d’été et la date de diffusion prévue (au départ en octobre — novembre…) nous imposeraient de travailler très vite, en moins de deux mois, ce qui est un exploit…

Il a d’abord fallu rédiger un scénario solide : cinq moutures différentes ont vu le jour, Jean-Michel et moi-même nous renvoyant sans cesse la copie. L’enquête, elle, je l’avais déjà en grande partie faite, puisque j’ai couvert la crise de la dette souveraine pour mon journal, Libération. Ce travail préparatoire est essentiel pour organiser au mieux le tournage et Jean-Michel, en vieux renard de la télé, a raison d’être exigeant sur ce point. Dès le départ, notre parti-pris a été de faire le récit de cette crise qui, pour le grand public, n’a été que l’un des aspects de la crise financière et économique (dont le point de départ est l’éclatement de la bulle immobilière américaine en août 2007). C’est vrai et faux à la fois. Nous avons donc voulu montrer à quel point elle avait pris tout le monde par surprise et avait été d’une rare violence, au point de menacer l’existence de la zone euro. Nous avons aussi voulu ouvrir sur l’avenir, sur les leçons à tirer de cette crise.

En même temps que nous effectuions ce travail scénaristique, j’ai contacté les personnalités que nous souhaitions interroger (une douzaine, en l’occurrence). Mine de rien, c’est la partie la plus difficile, en particulier parce que les ministres et les responsables européens ont des agendas de… ministres. Et parce que les opérateurs de marchés détestent souvent être interrogés face caméra : or, ce sont des interlocuteurs indispensables puisqu’ils ont été au centre de la crise…

Dès le début du mois de juillet, j’ai donc joint (soit directement, soit par l’intermédiaire des porte-paroles) tous ceux que Jean-Michel et moi-même voulions interroger : Christine Lagarde, la ministre française des finances, ses homologues allemand, Wolfgang Schäuble, grec, Georges Papaconstantinou, luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, le commissaire chargé des affaires économiques et monétaires, le Finlandais Ollie Rehn, une députée SPD devenue entre-temps ministre des affaires européennes du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, Angelica Schwall-Düren, le directeur de l’Agence France Trésor chargée de gérer la dette française, Philippe Mills, un ancien trader grec et ami du premier ministre grec, George Papandreou, Theodore Margellos, l’économiste en chef de Barclays Capital, Laurence Boone, un analyste de BNP-Paribas basé à Londres, Patrick Chauvet, la rapporteure de la commission sur la crise financière du Parlement européen, Pervenche Berès, un ancien ministre des finances italien et ancien membre du directoire de la BCE, Tommaso Padoa-Schioppa, un économiste français qui avait prédit la crise que le monde traverse, Michel Aglietta.

Le fait que je couvre l’Union européenne depuis 20 ans me donne, pour le coup, un avantage sur beaucoup de mes confrères non spécialisés : les gens me connaissent et surtout ont confiance dans mon travail. Ils savent, en particulier, que je pratique un journalisme d’information et non de sensationnalisme. La confiance est un élément central, surtout lorsqu’on travaille pour la télévision : la durée limitée du documentaire impose que nous ramenions une interview, qui dure généralement entre 30 minutes et une heure, à trois ou quatre minutes (faites le compte avec treize personnes interrogées et en laissant de la place pour le commentaire qui permet de faire le lien entre les épisodes…). Il faut donc que les personnes interrogées soient certaines, surtout dans un domaine aussi explosif que la finance, que leurs propos ne seront pas déformés ou, pire, trahis.

L’affaire est bien partie : juste avant la pause estivale du mois d’août, nous avons pu réaliser les interviews de Jean-Claude Juncker (à Bruxelles) et de Jean-Claude Trichet (à Francfort). Si le président de la BCE est resté très prudent dans son récit, sa parole pouvant faire trembler des économies, le président de l’Eurogroupe a été plus prolixe, n’hésitant pas à nous révéler des réunions restées totalement secrètes comme je vous le raconterai bientôt.

Jean Quatremer
Libération

Edité le : 05-11-10
Dernière mise à jour le : 02-12-10